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Les Héritiers de Rochenuit — La Loi des Seuils

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Résumé

Moïra Vesper avait tout prévu : quitter son village, entrer à l’université et commencer enfin sa propre vie. Mais la veille de son départ, une créature tente de l’enlever et l’immense chien noir qui la suit depuis l’enfance se transforme en homme sous ses yeux. Sa grand-mère n’a alors plus le choix : elle doit lui révéler l’existence du monde surnaturel… et les secrets qui entourent sa naissance. Pour rester en vie, Moïra est envoyée à Rochenuit, une académie où vampires, sorciers, faës, métamorphes et héritiers des grandes meutes cohabitent sous la protection d’un pacte ancien. Là-bas, tout le monde cherche à découvrir ce qu’elle est. Caïen Varga, héritier Alpha aussi arrogant que dangereux, la méprise autant que son loup semble attiré par elle. Severin, son séduisant bras droit, lui offre une aide peut-être trop parfaite. Et Hughes, le frère rejeté que tous prennent pour un Oméga, dissimule sous sa peau une puissance terrifiante que Moïra est la seule à percevoir. À Rochenuit, les monstres ne sont pas toujours ceux qui montrent les crocs. Et le pouvoir qui pourrait sauver Moïra pourrait également faire d’elle l’arme la plus convoitée du monde surnaturel. Romantasy new adult • Académie magique • Slow burn • Loups-garous • Secrets de famille • Rivalités et manipulation • Scènes explicites

Genre :
Fantasy
Auteur :
Mysphibie
Statut :
il y a 5 jours
Chapitres :
19
Rating
n/a
Classification par âge :
18+

Chapitre 1


Moïra Vesper avait un plan. Simple, efficace, mûri depuis des années : se barrer de Valdrome.

Petit patelin perché entre deux collines grignotées par les sapins. Cinq cents habitants. Cinq cent un depuis que la fille de Mary avait accouché de son petit garçon. Réputé pour... bonne question. Sa grand-mère aurait répondu : les légendes. Sa petite-fille aurait plutôt misé sur l’ennui.

Rien ni personne d’exceptionnel n’était passé par son village natal depuis la grande parade de 1876 qui réunissait quelques clown venu faire le show pour la fête de l'indépendance. Depuis sa naissance, ses journées se résumaient à l’épicerie de sa grand-mère, l’école, les devoirs, les rêves et les petits boulots. À quinze ans, Maud lui avait accordé l’immense privilège de tenir la caisse. Moïra avait bondi de joie à la nouvelle. Quatre ans plus tard, l’enthousiasme était retombé.

Plus que trois semaines avant la délivrance. Elle avait son diplôme en poche, avec mention, le mail de bienvenue de la fac située à deux cent trente kilomètres de chez sa grand-mère et ses cartons prêts depuis un mois. Assise sur son tabouret usé, elle faisait défiler les photos de son futur logement : un petit studio tout compris, avec un ensoleillement approximatif malgré les promesses de l’annonce. Elle n’allait pas s’en plaindre. Cet appartement minable marquait le début de sa nouvelle vie.

— T’as mal mis les courgettes.

Moïra leva les yeux de son écran. Maud, sa grand-mère, avait soixante-dix ans en apparence et trois cents à l’intérieur. Cheveux tressés, rides creusées et membres maigrelets. Comme chaque matin, elle inspectait les rayons, le dos voûté, les mains accrochées au cordon de ses lunettes.

— Quoi, les courgettes ? soupira sa petite-fille.

— Là. T’as mis les jaunes près des navets noirs. C’est pas bon.

— Ben, c’est pas grave. Les navets s’en remettront.

— Si, c’est grave ! insista Maud. Le jaune, ça perturbe les propriétés des navets. Ils n’auront plus aucun effet, et les clients vont développer des pustules et faire des cauchemars.

Moïra ravala un soupir. Elle rangea son téléphone dans sa poche arrière et se laissa glisser à regret de son tabouret pour la rejoindre.

— Et range ta machine infernale ! pesta sa grand-mère. Je t’ai déjà dit mille fois que ça perturbait les esprits.

— Tu me casses les pieds, la vieille ! Bon, tu les veux où, tes putains de courges ?

Peu impressionnée, ou trop habituée, Maud ne releva pas ses grossièretés. Elle désigna un rebord près de la grande vitrine, à seulement trente centimètres de leur position initiale.

— Là.

— T’es sérieuse ? Ça change quoi ?

— Tout.

Sa petite-fille grommela dans sa barbe une bordée d’insultes, dont un « vieille folle » particulièrement appuyé, puis déplaça la cagette à l’endroit désigné.

— Heureuse ?

Maud contempla le résultat, satisfaite. Elle acquiesça et reprit son inspection.

— Vivement que je me casse à Bellgrade ! marmonna Moïra en retournant à sa place.

— Moi aussi, j’ai hâte que tu partes dans ta ville de débauchés, soupira sa grand-mère.

Moïra regarda le plafond. Pour jouer les séniles avec ses légumes, la vieille n’avait pas son pareil. Mais quand il s’agissait d’entendre un soupir ou un chuchotement, elle retrouvait soudain les oreilles d’une jouvencelle.

Une fois qu’elle serait partie, qui s’occuperait de la vieille ?

— Te fais pas de mouron, va ! Je m’en sortais avant tes couches. Je m’en sortirai après !

Elle avait encore deviné ses pensées. Maud appelait ça de l’intuition. Moïra, elle, y voyait surtout un tour agaçant qu’elle n’avait jamais réussi à expliquer. Les légumes qui donnaient des cauchemars et les esprits brouillés par les téléphones appartenaient, en revanche, aux lubies de la vieille.

— Bon débarras ! ajouta Maud avant de disparaître dans l’ombre de la remise.

Encore trois semaines à tenir. Puis deux heures trente-quatre de bus, s’il était à l’heure, et Valdrome serait derrière elle.

Ce début d’après-midi restait chaud malgré la fin de l’été. Le soleil brillait haut dans un ciel bleu dépourvu de nuages. Pourtant, les arbres alentour commençaient à perdre leurs feuilles, devenues aussi craquantes que la croûte du pain. Les enfants se préparaient à la rentrée, et Maud avait déjà commandé les fournitures habituelles. Le colis devait arriver le lendemain avec la camionnette des livraisons spéciales.

À partir de deux heures, aucun client ne passait avant la soirée. Dans ce petit bourg où tout le monde se connaissait, Moïra avait mémorisé les allées et venues des habitués. Elle fut donc surprise d’entendre le carillon de l’entrée sonner beaucoup trop tôt.

Le nouveau client était un garçon plus jeune qu’elle, sans doute encore au lycée. Son visage ne lui disait rien, et il n’avait pas l’allure des adolescents qui roulaient des mécaniques sur la place du village. Depuis le dernier championnat, tous avaient adopté la coupe courte, rasée sur les côtés, du joueur en vogue. Celui-ci se moquait visiblement de la mode. Ses cheveux longs et sales encadraient un nez crochu et de grands yeux nerveux. Ses vêtements négligés lui donnaient des airs de vagabond.

— Je peux vous aider ?

À cet âge-là, on était encore dans les pattes de ses parents. Du moins, c’était ce que supposait Moïra. Lui était tout seul. Il sursauta à sa question et s’approcha du comptoir, l’air embarrassé.

— C’est bien ici, Chez Maud ?

L’enseigne installée depuis vingt ans, et qui menaçait de se décrocher au moindre coup de vent, ne pouvait pas être plus éloquente.

— Vous êtes au bon endroit. Vous voulez un sac de noix ? C’est notre spécialité.

— Non... Je cherche Maud. Elle est ici ?

Sa voix n’était qu’un croassement.

Avant même qu’il ait terminé sa question, la vieille sortit de son trou et les rejoignit à petites foulées.

— Moïra, tu peux nous laisser. Je m’occupe de monsieur.

— C’est votre petite-fille ? demanda-t-il avec un petit sourire.

— Oui, mais elle ne peut rien pour vous.

— Mais... Maud ? s’étonna Moïra.

— Va fumer derrière !

Ce n’était pas une suggestion, plutôt un ordre. Pour une fois, Moïra ne broncha pas. Elle prit le paquet caché derrière les conserves, adressa un dernier regard noir à la vieille et se dirigea vers la réserve. En contournant le comptoir, elle frôla l’étrange client. Une impression bizarre la traversa : une chaleur intense, le bruissement d’une aile, l’odeur de la charogne.

On dirait un corbeau.

— Dehors ! insista Maud. Combien de fois faudra-t-il que je te le dise ?

Elle ne se fit plus prier.



— Ras le cul des lubies de la vieille, marmonna Moïra en allumant sa cigarette dans l’arrière-cour.

Entre deux bouffées, elle se demanda ce qu’un garçon aussi jeune pouvait bien vouloir à cette vieille sorcière. La question l’occupa quelques secondes, puis son intérêt retomba. Elle se laissa bercer par le clapotis du ruisseau qui longeait le jardin, le gazouillis des moineaux dans le prunier et le vent qui bruissait dans les arbres. Au moins, cette visite inopinée lui avait permis de prendre sa pause plus tôt.

Comme il le faisait depuis quinze ans, le chien du voisin passa par le trou de la clôture et vint à sa rencontre. Loustic était un énorme chien aux allures de loup. Quatre-vingts kilos bien tassés, sous un pelage aussi sombre que la nuit. Sa queue battit l’air à la vue de Moïra.

— Salut, mon gros. J’ai rien pour toi aujourd’hui. La vieille m’a jetée dehors sans me laisser le temps de prendre tes friandises.

Il s’en fichait. Le gros toutou se colla contre ses jambes et réclama des caresses. Loustic faisait partie des rares choses que Moïra regrettait déjà de quitter. Le fait que son meilleur ami soit un chien résumait assez bien sa situation à Valdrome.

— Je m’en vais bientôt, mon gros. Tu vas beaucoup me manquer.

Il lui donna une léchouille et elle le caressa de plus belle.

Le carillon tinta de nouveau. Des pas crissèrent dans les gravillons, puis le jeune garçon déboucha sur le sentier. Loustic se tendit aussitôt et se mit à grogner.

— Qu’est-ce qui te prend, mon gros ?

Elle leva la tête. Le garçon s’était arrêté pour la regarder. Sa cigarette se consumait entre ses doigts.

Qu’est-ce qu’il me veut ?

Il resta ainsi une bonne minute. Lorsqu’il fit un pas dans sa direction, Loustic aboya. Le garçon ne demanda pas son reste et déguerpit.

C’était quoi, ce bordel ?



— Il te voulait quoi, ce môme ?

Après la fermeture et le souper, Maud s’était affalée dans son fauteuil préféré pour regarder l’épisode deux mille cent trente-huit de son feuilleton favori. À l’écran, Sandra venait d’avouer qu’elle avait provoqué la fausse couche de Marguerite.

— Hein ? Ah ! se souvint-elle. Il voulait savoir où acheter des préservatifs.

Moïra fronça les sourcils. Le ton était suspect, le même que Maud avait employé autrefois pour lui parler du Père Noël.

— Il est pas un peu jeune pour ces histoires ?

— C’est ce que je lui ai répondu.

Maud n’avait pas quitté son téléviseur des yeux. Ça rouspétait quand sa petite-fille passait son temps sur les réseaux, mais ça se taisait dès que le grand Freddy entrait dans le salon.

— Et tu le connais, ce gamin ?

— Bon ! Tu vas te taire, dis ? J’arrive plus à suivre.

Moïra n’insista pas. Elle n’en avait plus le temps, de toute façon. Elle rangea ses clés dans sa poche et vérifia sa coiffure. Ses boucles brunes, attachées au sommet de son crâne, s’échappaient déjà. Le miroir lui renvoya un visage fatigué, une bouche crispée et un début de bouton sur son nez arrondi. Pas de maquillage avec cette chaleur. Elle n’avait pas envie de dégouliner devant les clients.

— J’y vais, lança-t-elle à Maud.

La vieille lui répondit d’un vague signe de la main.

Moïra prit son vélo et pédala sur la grand-route jusqu’à son deuxième boulot. La Mésange était le seul restaurant du village. Enfin, « restaurant » était un grand mot. Une brasserie convenait mieux : une salle, trente couverts à tout casser et aucune prétention. Le menu ne changeait guère. Ce soir-là : petits pois, steak sauce moutarde et pommes frites. En dessert, une salade de fruits arrosée de rhum. Les habitués en ressortaient en titubant.

Elle arriva avec cinq minutes d’avance, juste assez pour enfiler son tablier et attraper son plateau. Le patron était absent, comme toujours. Aline tenait le bar. Blonde tirée à quatre épingles, elle se donnait un genre sophistiqué et avait martyrisé Moïra pendant une année ou deux en primaire. La princesse restait vissée à son téléphone et ne se souciait guère de ses clients.

La salle avait fait le plein ce soir-là. Un jeune couple fêtait son anniversaire de mariage dans des roucoulades exaspérantes. Le vieux Grég sirotait sa troisième bière en débattant de politique avec le chasseur du coin. Une petite famille avait cassé sa tirelire pour s’offrir des hamburgers en ce début de mois.

— Les commandes sont prises ? demanda Moïra à Aline en rangeant son calepin dans l’une de ses poches.

— Nan. Y a un clodo qui attend qu’on le serve, mais je l’approche pas à moins de trois mètres.

De son long ongle manucuré, elle désigna le coin le plus reculé. Sous la tête d’un cerf, le garçon patientait à une table branlante, juste à côté du vieux juke-box. Il avait l’air encore plus mal en point que cet après-midi. Le teint blême, la tête baissée, il serrait les mains à s’en faire blanchir les jointures.

— T’es sérieuse, là ? s’agaça Moïra. C’est ta table !

— Entre bouseux, faut s’entraider, répondit Aline avec un sourire mauvais.

Moïra se retint de lui fracasser le plateau sur la tête. À la place, elle se dirigea vers le garçon et plaqua un sourire professionnel sur son visage.

— Et pour vous, ce sera quoi ?

Le garçon releva la tête. L’odeur de charogne submergea Moïra, plus acide et plus violente que dans l’épicerie. Elle comprit pourquoi Aline refusait de l’approcher et dut retenir sa respiration pour ne pas vomir.

— Je... Je suis là pour vous, finit-il par articuler.

— Pour moi ?

Il acquiesça d’un air grave. Son front dégoulinait de sueur, et ses mèches grasses se plaquaient sur ses joues.

— Vous... vous êtes comme votre grand-mère ?

— Vieille ? C’est pas très courtois, tenta-t-elle de plaisanter.

— Non... Vous avez le pouvoir de m’aider ?

Le mot lui parut absurde. Le surnaturel, c’était le domaine de Maud : les poudres, les superstitions et les remèdes que personne n’avait le droit de mélanger. Moïra n’avait jamais rien eu à voir là-dedans. Du moins, c’était ce qu’elle avait toujours cru.

L’air vibra autour d’elle. L’odeur disparut, remplacée par une sensation plus trouble. Le garçon plongea son regard sombre dans le sien.

Il a mal. Il a peur.

— On m’a dit que les gens comme vous pouvaient empêcher ça de sortir...

— Empêcher quoi ?

Moïra l’entendait à peine. Quelque chose se tendit entre eux, comme un fil prêt à rompre. Des volutes de fumée noire s’échappèrent du garçon. Il tremblait. À l’intérieur de lui, elle perçut une ombre massive, impatiente de se libérer.

— Je ne veux pas, murmura-t-il. Je lui ai demandé de l’empêcher, mais elle a refusé. Si vous refusez aussi, je n’ai pas d’autre solution.

Il saisit le couteau à steak posé sur la table et le leva vers sa gorge. Moïra réagit avant même d’avoir compris. Son plateau lui échappa et heurta bruyamment le sol. Elle agrippa le poignet du jeune homme. La pointe de la lame effleurait déjà la peau sous sa mâchoire.

Dans son crâne, de grandes ailes noires battirent l’air. Un croassement lugubre étouffa le bruit des clients. Le garçon résistait avec une force démesurée, et Moïra dut s’arc-bouter pour éloigner le couteau.

— Du calme.

Le corbeau tapi au fond du garçon cessa de battre des ailes. Il enfonça pourtant ses serres dans l’avant-bras de Moïra. Même invisible, il lui arracha une douleur aiguë. Elle grimaça, mais ne lâcha pas le poignet.

— J’ai dit : du calme ! tonna-t-elle plus fort.

Elle sentait le regard des autres clients et celui d’Aline sur sa nuque, mais toute son attention restait fixée sur l’oiseau de malheur. Le corbeau replia lentement ses ailes. Ses serres libérèrent le bras de Moïra. Il croassa encore, plus faiblement. Les ombres l’enveloppèrent, son œil brillant resta posé sur elle, puis il s’évanouit dans un souffle lointain.

Le vacarme du restaurant lui revint d’un coup : une chaise renversée, des couverts qui tintaient, quelqu’un qui jurait à voix basse. Les doigts de Moïra étaient toujours verrouillés autour du poignet du garçon. Sa propre main tremblait.

Elle guida doucement le couteau jusqu’à la table. Lorsqu’il toucha le bois, le garçon cessa de résister. La puanteur s’était dissipée. Son teint reprenait des couleurs, et ses yeux, auparavant presque noirs, étaient devenus bleus. Il lui adressa un faible sourire.

— Merci, souffla-t-il.

Moïra relâcha enfin son poignet. Quatre marques rouges en forme de croissant brûlaient sur son propre avant-bras.

— Attends. Qu’est-ce que c’était ? Et pourquoi Maud...

Le garçon recula avant qu’elle ait terminé. Il contourna la table, gagna la sortie et disparut sans commander, sous les regards pétrifiés des autres clients.

Moïra voulut le suivre, mais ses jambes refusèrent de bouger. Elle ramassa son plateau, le cœur battant, tandis que le juke-box lançait « Stand by Me ». Aline quitta enfin son perchoir pour la rejoindre.

— Ça va ? C’était quoi, tout ça ? demanda-t-elle, l’œil brillant.

— J’en sais foutre rien.

Moïra observa le garçon s’éloigner sur la route, l’allure soudain sereine. Son avant-bras la brûlait encore. Pour la première fois, les trois semaines qui la séparaient de Bellgrade lui parurent interminables.


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