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DING !

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Résumé

DING ! — Une fantaisie érotique d’Alice Spade Clara Delcourt a quarante et un ans, vit à New York et gagne très confortablement sa vie en inventant les fantasmes des autres. Sous le nom d’Alice Spade, elle est l’autrice à succès de romances érotiques peuplées de gentlemen impeccables, de Highlanders beaucoup trop musclés, de pirates sans scrupules, de vampires mélodramatiques et d’hommes qu’elle déconseillerait formellement à n’importe laquelle de ses amies. Tout va très bien dans sa vie. Jusqu’au soir où elle oublie d’acheter à manger à son chat. Un ascenseur. Une panne. Un DING ! Et lorsque les portes s’ouvrent, Clara se retrouve face à l’un de ses propres héros. Le problème ? Elle sait exactement ce qu’elle a écrit ensuite. D’étage en étage, l’autrice va devoir affronter ses fantasmes, ses vieux clichés, quelques descriptions dont elle n’est plus très fière… et des personnages qui ont parfois beaucoup de choses à dire à leur créatrice. Une comédie érotique, sexy et irrévérencieuse sur une autrice qui découvre qu’écrire ses fantasmes est nettement moins dangereux que de les rencontrer. Après tout, Alice Spade les a créés. Clara, elle, va devoir les assumer. DING ! 😈

Genre :
Erotica,Humor
Auteur :
Alice Spade
Statut :
Terminé
Chapitres :
10
Rating
n/a
Classification par âge :
18+

DING !

Les fantasmes d’Alice Spade

Clara Delcourt · Alice Spade

Chapitre 1 — La nourriture du chat

La file s’étirait jusqu’à la porte vitrée de la librairie de Columbus Avenue, et Clara Delcourt signait encore. À sa gauche, empilée en colonne trop savante, la dernière réédition d’Alice Spade souriait d’un sourire que Clara n’avait jamais porté dans la vie : bouche sombre, regard de trois-quarts, promesse d’un vice qu’aucune photo d’autrice n’avait jamais réellement tenu. Clara, elle, avait quarante et un ans, un trench beige, un chignon un peu défait, et le sourire patient des femmes qui ont déjà expliqué dix fois la même chose.

— C’est pour ma sœur, murmurait presque chaque lectrice en tendant le tome.

Clara inclinait la tête.

— Naturellement.

Elle dédicaça Le serment des Highlands, Ce qu’il prend, La nuit immortelle, deux Convenances du duc, et trois exemplaires de La Proie du Diable Noir. À chaque Rafe, elle sentait le même petit pincement d’amusement. Elle avait créé ce pirate un soir d’insomnie, dans un appartement trop calme, et des milliers de femmes le réclamaient encore comme s’il pouvait descendre de la page.

Une jeune femme ouvrit un tome exactement à la bonne page, puis le referma trop vite, les oreilles roses.

— Il est trop, souffla-t-elle. Le chapitre du… Enfin. Vous savez lequel.

Clara posa son stylo.

— Je sais lequel.

Elle rit. Pas de gêne. Elle aimait son genre, ses codes, ses lectrices. Elle savait pourquoi certains fantasmes fonctionnaient : parce qu’ils étaient excessifs, précis, et parfaitement impossibles à vivre entre deux réunions et un chat qui miaule. Alice Spade inventait des abordages. Clara Delcourt prenait le taxi.

Dehors, New York avait déjà basculé dans la nuit. Le taxi sentait le désinfectant et le cuir fatigué. Clara s’enfonça contre la portière, Upper West Side, et regarda défiler les enseignes. Quinze ans dans cette ville. Une carrière. Un compte en banque confortable sans caricature. Un appartement bourgeois au troisième étage d’un immeuble à concierge, avec moulures, parquet et un silence qu’elle avait fini par apprécier.

Célibataire depuis quelques années. Capable d’être heureuse seule. C’était même devenu une phrase qu’elle se répétait sans ironie, ce qui, pour une romancière, constituait déjà une victoire.

Chez elle, l’entrée sentait le thé et la cire. Elle posa son sac, retira ses escarpins, et appela :

— Baudelaire.

Un chat noir, trop élégant pour la santé mentale de quiconque, apparut depuis le canapé comme un créancier. Il s’assit. Il la regarda. Il miaula une seule fois, avec la dignité d’un avocat.

Clara ouvrit le placard.

Vide.

La boîte de croquettes était restée dans sa liste mentale, coincée entre « relire les épreuves » et « ne pas racheter du champagne ».

— Tu vas mourir, dit-elle au chat. Littéralement. Dans dix minutes.

Baudelaire cligna des yeux. Il ne mourrait pas. Il le savait. Clara aussi. Elle remit néanmoins son trench, reprit son sac, et sortit. Le supermarché du coin fermait dans vingt minutes. Le temps d’un aller-retour d’adulte raisonnable. Le genre de mission dont Alice Spade n’aurait jamais fait un chapitre.

L’ascenseur de l’immeuble était une cabine ancienne, cuivre et miroir, que les agents immobiliers appelaient « de caractère ». Clara appuya sur le rez-de-chaussée. Les portes se fermèrent. La cabine descendit d’un demi-étage, toussota, et s’arrêta.

Les lumières clignotèrent.

Clara ferma les yeux.

— Non.

Le ventilateur rendit un soupir de grand-père. Le bouton d’alarme avait l’air décoratif. Elle sortit son téléphone : aucune barre. Naturellement. New York savait être banalement hostile.

Elle tapota la paroi.

— Je dois juste acheter des croquettes. Ce n’est pas une métaphore. Ce n’est même pas un prologue.

La cabine frémit. Un à-coup. Puis, très distinctement, un ding trop clair, trop théâtral pour un immeuble de l’Upper West Side.

Les portes s’ouvrirent.

Ce n’était pas le hall.

C’était un corridor de pierre blonde, des flambeaux, une moquette vert sapin usée par des générations de souliers trop chers. Une musique de quatuor filtrait depuis une pièce voisine. L’air sentait la cire d’abeille, la poudre et quelque chose de plus dangereux : l’ennui aristocratique.

Clara resta sur le seuil.

Elle reconnut le corridor avant même de voir l’homme.

Chapitre quatre de Les Convenances du duc. La bibliothèque du domaine d’Ashmere. 1814, si l’on était pointilleuse — et Clara l’était, à l’époque. Elle avait passé trois semaines sur les protocoles de danse et six lignes sur le plaisir féminin. C’était sa première période. Celle où elle croyait encore qu’un gant retiré lentement valait une scène entière.

Elle recula. Les portes de l’ascenseur étaient toujours là, absurdes, encastrées dans la pierre comme une mauvaise idée d’architecte.

Des pas.

Il apparut au bout du corridor, en habit sombre, cravate blanche impeccable, gants à la main. Grand. Cheveux bruns ramenés avec cette négligence calculée qu’elle avait crue originale en 2012. Un visage retenu, presque trop beau pour un homme qui prétendait s’ennuyer en société.

Edmund Ashmere.

Son premier grand succès.

Il s’arrêta. Ses yeux — elle avait écrit « gris orage », Dieu lui pardonne — parcoururent le trench, les cheveux, l’absence totale de robe Empire.

— Mademoiselle, dit-il. Vous semblez… égarée.

Sa voix était basse, précise, parfaitement britannique. Clara sentit un rire lui monter dans la gorge, trop tard pour le retenir.

— Égarée. C’est un mot.

Il s’approcha. Pas trop près. Les convenances. Toujours les convenances. Elle se souvenait de la phrase suivante avant qu’il ne l’ait prononcée.

— Un couloir obscur n’est pas un lieu pour une femme seule.

— Je l’ai écrite, celle-là.

Il fronça légèrement les sourcils.

— Pardon ?

Clara passa une main sur son visage. Le tissu de son trench était réel. Le froid de la pierre aussi. L’homme sentait le savon de toilette et une pointe de tabac. Elle aurait pu inventer une explication. Elle n’en avait pas besoin. Elle connaissait ce décor, ce héros, cette scène. L’ascenseur l’avait jetée dans son propre livre.

— Vous êtes Edmund Ashmere. Duc. Veuf depuis deux ans dans la version que j’ai gardée. Vous venez de quitter le bal parce que lady Harrington vous a parlé de chevaux, et vous comptiez lire jusqu’à l’aube pour ne pas danser.

Un silence.

Edmund la regarda comme on regarde une femme qui vient de réciter un secret de famille.

— Comment pouvez-vous…

— Parce que je vous ai fait. Enfin. Alice Spade vous a fait. Moi, je m’appelle Clara, j’habite New York, et je devrais acheter des croquettes.

Il ne comprit évidemment rien à New York. Il comprit, en revanche, le ton. Cette femme n’avait pas peur de lui. C’était nouveau. Dans le roman, l’héroïne baissait les yeux.

Clara, elle, les garda ouverts.

Edmund s’avança d’un pas. Le corridor rétrécit. C’était toujours le même truc, le même effet : la proximité plus efficace que le contact. Elle l’avait utilisé jusqu’à l’écœurement. Devant lui, ça marchait encore. Elle le nota avec une irritation presque professionnelle.

— Votre langage est fort libre, mademoiselle Clara.

— Attendez de lire la suite de ma carrière.

Ses gants frôlèrent le revers de son trench. À peine. Un accident trop bien calculé.

— Vous devriez rentrer, dit-il. Avant que l’on vous voie ainsi vêtue.

— Je ne rentre nulle part. Mon ascenseur a une opinion.

Il suivit son regard vers la cabine. Pour la première fois, quelque chose d’incertain passa sur son visage. Puis l’éducation reprit le dessus. Il lui offrit son bras.

— Alors venez. La bibliothèque est plus sûre qu’un palier.

Clara hésita. Baudelaire l’attendait. Le supermarché fermait. Et pourtant, sous le tissu, là où les gants avaient touché, une chaleur ridicule s’était installée. Elle reconnut le mécanisme parce qu’elle l’avait vendu : le désir comme une phrase qu’on n’a pas le droit de finir.

Elle prit son bras.

— Si vous me sortez la phrase sur mes lèvres et le péché, je vous préviens : je l’ai déjà entendue. Je l’ai même tapée.

Edmund se pencha, assez près pour que son souffle touche sa tempe.

— Alors je la garderai pour plus tard.

Derrière eux, l’ascenseur referma ses portes sans un bruit.

Clara pensa : d’accord. Très bien. Je suis dans Les Convenances du duc. Je vais gérer ça. Puis je rentre. Puis je nourris le chat.

Elle ne savait pas encore que le ding n’avait fait que commencer.

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