Sans attaches
J’ouvre les yeux et m’assois immédiatement sur le bord du lit. À mes côtés, Olivia dort encore. Ses cheveux bruns encadrent son visage sur l’oreiller. La couverture recouvre partiellement sa poitrine nue, qui se soulève à un rythme régulier.
Notre nuit torride me revient en tête. Comme toujours, elle s’est donnée à moi sans retenue.
Olivia voudrait plus de moi. Elle voudrait que je sois complètement à elle. Pourtant, j’ai été clair depuis le début : je ne veux pas de relation sérieuse.
Je récupère sur le plancher mon short et mon t-shirt. J’enfile rapidement mes vêtements et passe une main dans mes cheveux noirs en bataille. Je balaie la pièce du regard à la recherche de mes clés. J’essaie de ne pas faire de bruit, mais avec ma carrure imposante, c’est une mission presque impossible.
Olivia ouvre brusquement les yeux derrière moi.
J’essaie d’ignorer sa présence. Je veux éviter une conversation qui sera pénible.
Alors que je suis sur le point de quitter la chambre, sa voix résonne derrière moi.
« Tu pars sans me dire au revoir ? » dit-elle d’un ton de reproche.
« Je ne voulais pas te réveiller », réponds-je pour la calmer.
« Tu quittes aujourd’hui pour plusieurs mois et tu pensais t’éclipser sans un mot. Vraiment, Alec ! Tu n’as pas de cœur ! » hurle Olivia.
« Tu sais que je ne veux pas d’attache. J’ai toujours été honnête avec toi. Tu savais à quoi t’en tenir. »
Je connais Olivia depuis toujours. Nous fréquentions déjà la même école primaire et, à quinze ans, après des mois à repousser ses avances, j’ai fini par devenir son petit ami. Elle a été ma première véritable relation, ma première fois aussi. Notre histoire n’a duré qu’un an.
Olivia ramène la couverture contre elle et détourne les yeux. Je connais cette expression. Je l’ai vue trop souvent au cours des dernières années.
À l’époque, le hockey prenait de plus en plus de place dans ma vie. Je lui ai dit que je voulais me consacrer à ma future carrière d’hockeyeur. C’était en partie un prétexte. Au fond de moi, je savais surtout que ce n’était pas la bonne.
Je ne ressentais pas le grand frisson pour elle.
Elle a eu beaucoup de difficulté à accepter notre rupture. Et moi, plutôt que de maintenir mes distances, j’ai fini par revenir vers elle.
Depuis, chaque fois que je suis à Gatineau, nous retombons dans les mêmes habitudes. Nous baisons ensemble, puis je repars. Elle espère toujours que ça finira par devenir autre chose.
Moi, je sais que ça n’arrivera jamais.
« Tu es hypocrite. Tu sais très bien que je veux plus. Pourtant, à chaque occasion, tu reviens vers moi parce que c’est pratique pour toi de baiser avec moi sans lendemain. »
Elle a raison.
D’une certaine façon, je profite d’elle. Un serrement dans ma poitrine me rappelle que je ne suis pas aussi indifférent à la situation que j’essaie de le croire.
Elle est assise dans le lit, les joues maculées de larmes.
Une partie de moi culpabilise. L’autre est simplement agacée de nous voir rejouer encore une fois la même scène.
Il serait plus sage que je cesse de la voir complètement. Je ne fais que lui donner de faux espoirs.
Pourtant, coucher avec elle lorsque je suis à Gatineau est facile.
Familier.
Pratique.
Et terriblement égoïste.
Je relève les yeux vers elle.
« Nous devrions cesser tout ça. Tu finis toujours par avoir de la peine. Je ne peux pas te donner ce que tu désires », dis-je sans détour en gardant les yeux fixés sur les siens.
Une grimace se forme sur ses lèvres. Elle semble sur le point d’éclater en sanglots.
« Non ! Ne fais pas ça ! » murmure-t-elle.
Cette relation malsaine dure depuis cinq ans.
« C’est fini, Olivia. On ne peut pas continuer comme ça », dis-je d’un ton ne laissant aucune place à la négociation.
Elle garde le silence et ferme les yeux un instant. Elle semble tenter de contenir son chagrin.
Pendant quelques secondes, je reste planté là.
Je pourrais revenir sur ma décision. Je l’ai déjà fait tellement de fois.
Cette fois, je ne le ferai pas.
Je réussis enfin à avancer et me faufile par la porte. Une fois hors de l’appartement, j’embarque dans ma voiture et retourne chez mes parents.
Je quitte ce midi pour Sherbrooke. Trois heures de route à faire. Il ne me reste que quelques heures pour terminer mes bagages et les empiler dans ma petite voiture. En plus de mes vêtements pour les quatre prochains mois — car, normalement, je reviendrai à Gatineau pour Noël —, ma poche de hockey contenant tout mon équipement devra trouver sa place sur le siège arrière de ma bagnole.
En arrivant chez mes parents, la maison est vide.
Ma mère et mon père sont au travail.
Mon père est cardiologue et ma mère gynécologue. Ils sont toujours très occupés et je les ai à peine vus de l’été. Ils m’ont souhaité bon voyage hier, avant que je parte rejoindre Olivia. Avec un peu de chance, je les recroiserai lorsque les Boréals viendront jouer à Gatineau. Sinon, ce sera à Noël.
Cette situation ne m’attriste plus vraiment.
J’y suis habitué.
Mes parents ont toujours été peu présents.
Je suis en train de me battre contre ma dernière valise, qui refuse d’entrer dans le minuscule habitacle de ma voiture, lorsque le son d’un klaxon résonne derrière moi.
Avant que j’aie le temps de me retourner, deux petits bras entourent ma taille par-derrière.
« Alec ! » s’exclame mon neveu en s’agrippant de toutes ses forces à moi.
Je me dégage de son emprise et le prends dans mes bras.
Il dépose un baiser sur ma joue.
Mon frère Sébastien apparaît devant moi.
« Félix voulait te dire au revoir », déclare mon frère en me libérant de son fils.
« C’est gentil », réponds-je en leur souriant.
« Tu es prêt pour le début de ta saison ? » me demande mon frère en jetant un coup d’œil à mon auto bondée de bagages de toutes sortes.
« Oui, j’ai réussi à faire tenir dans cette mini-voiture tous mes biens les plus essentiels. Je ne devrais manquer de rien. J’ai même embarqué ma console de jeu », ajouté-je en riant.
« Sois prudent ! Je vais regarder tous tes matchs sur le Web. S’il y a quoi que ce soit, fais-moi signe, frérot ! » dit-il en me faisant une accolade.
Nous nous sourions un instant.
Mon frère Sébastien a toujours été là pour moi. C’est lui qui veillait sur moi quand j’étais plus jeune. Il a comblé le vide laissé par mes parents. Parfois, je me dis qu’il est la seule véritable figure parentale que j’ai eue dans ma vie.
Il m’accompagnait à mes pratiques de hockey et m’a toujours encouragé à persévérer dans mon sport. Je lui dois beaucoup.
Aujourd’hui, il est marié depuis cinq ans et a deux enfants : Félix, cinq ans, et Alicia, un an. Malgré sa propre famille, il pense toujours à moi et prend le temps de venir me voir, comme aujourd’hui.
Nous nous saluons une dernière fois et je m’engouffre dans ma voiture pleine à rebord. Je démarre le moteur et m’élance sur la route.
Dans le rétroviseur, je vois Félix qui continue à me saluer de la main.
Bientôt, il disparaît de ma vue.
Devant moi, la route s’étire.
Le chemin jusqu’à Sherbrooke prendra plusieurs heures. Cela ne m’effraie pas. Je vais pouvoir écouter ma musique préférée.
En chemin, mon cellulaire vibre. Le système mains libres de ma voiture m’annonce un texto de Nolan, mon meilleur ami.
Nolan : T’arrives à quelle heure, Vincent ?
Je dicte ma réponse.
Moi : Vers seize heures. Pourquoi ?
Presque immédiatement, le système m’annonce un deuxième message.
Nolan : Pour rien. On t’attend.
Un sourire involontaire se dessine sur mon visage.
Je suis heureux de revenir à Sherbrooke. Cette ville est devenue, au cours des dernières saisons, ma maison, mon chez-moi.
Je vais retrouver ma famille de pension et mon meilleur ami. Dans quelques jours, je retrouverai la glace, les entraînements, mon quotidien des dernières années et cette sensation que rien d’autre n’existe lorsque mes patins touchent la patinoire.
Je vais retrouver mon équilibre.
Enfin.




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