1. L'appartement du quatorze
« On choisit ses combats ; on ne choisit jamais son cœur. »
Il pleuvait sur Belmont depuis trois jours, cette pluie fine qui s’infiltre partout, qui glace les trottoirs et donne aux réverbères des halos de lune artificielle. Au dernier étage d’un immeuble ancien de la rue des Capucins, derrière une fenêtre que l’argent des parents avait payée sans compter, Léa regardait la ville se noyer et ne voyait rien.
Elle avait dix-neuf ans, des yeux vert émeraude qu’on lui enviait depuis toujours — « des yeux de torrent, Léa, ça vous traverse » disait sa mère —, de longs cheveux bruns qui tombaient le long de son dos comme une écriture cursive, et ce corps dont elle aurait voulu se défaire : celui qui fait tourner les têtes à la bibliothèque, qui gêne les cours de philosophie, qui provoque le désir jusque dans les amphithéâtres les plus endormis. Un corps qu’elle n’avait jamais su habiller ni apprivoiser, et qui ne servait à rien, puisqu’il ne plaisait qu’à une seule personne. Une seule. Et c’était là tout le problème. Parce que la seule personne qui la regardait ainsi — elle en était sûre, elle en était certaine, elle en était malade — s’entraînait en ce moment même à la piscine de l’université et remontrait dans vingt minutes avec des gouttes d’eau sur les épaules et ce sourire en coin qui la rendait folle.
Liam. Dix-neuf ans également. Sportif, cheveux bruns bouclés, yeux d’un bleu si clair qu’on jurait qu’ils changeaient de nuance selon sa mauvaise humeur. Un corps athlétique dessiné par des années de natation, deux fois champion régional, un air arrogant qu’il entretenait avec le soin d’un collectionneur, et une réputation de dragueur redoutable qui le précédait dans tous les couloirs de la fac.
Son demi-frère.
Pas par le sang. Par le mariage. Hélène, sa mère, avait épousé Richard, le père de Liam, cinq ans plus tôt, quand ils avaient quatorze ans et qu’ils se détestaient. Depuis, la famille avait fusionné comme on fusionne deux métaux : avec de la chaleur, du bruit, et des échardes.
La porte d’entrée s’ouvrit sur un souffle d’air froid et de sueur propre.
— Il reste des pâtes, annonça Léa sans se retourner, si ton régime de champion t’autorise à manger après vingt heures.
— Mon régime, c’est plutôt toi qui devrais t’en inspirer. Tu vis de café et de romans imbuvables.
Il passa derrière elle pour poser son sac, et elle sentit la chaleur de son torse à quelques centimètres de son dos, cette odeur de chlorée et de savon noir qui lui était devenue insupportable parce qu’elle en rêvait.
Il attrapa une bouteille dans le frigo, au-dessus de sa tête — trop près, toujours trop près — et elle baissa les yeux vers son livre sans le lire.
— Tu viens samedi ? demanda-t-il. Chez Théo ?
— Oui.
— Tu mettras la robe rouge ?
— Ça te regarde ? Il haussa un sourcil, avec ce sourire joueur et arrogant qu’elle avait envie de gommer à l’aide de ses propres lèvres — et cette pensée-là, elle la repoussa comme on repousse une braise qui roule hors de l’âtre.
— Tout ce qui te concerne me regarde, petite sœur.
Elle tourna une page qu’elle n’avait pas lue et répondit d’une voix qu’elle voulait légère :
— Je ne suis pas ta sœur.
Le sourire de Liam vacilla, une demi-seconde, comme une flamme au passage d’un courant d’air. Puis il but une goulée d’eau, du haut de son mètre quatre-vingt-treize, et la fixa avec ses yeux d’un bleu imperturbable.
— Non, dit-il. Ce n’est pas ça. Il alla se doucher. Léa resta longtemps immobile, la tempe contre la vitre froide, à se répéter une phrase qu’elle se répétait depuis des mois, comme on récite une prière contre la tentation :
*C’est mon demi-frère. C’est Liam. C’est interdit.*
Les mots ne faisaient plus effet depuis longtemps. Sous sa peau, une braise attendait simplement qu’on souffle dessus.








