Un Matin Pas Comme les Autres
Je m’appelle Amber, et je vous le jure, au grand jamais je n’irais vivre dans une ville qui pue et sent la pollution. Mon univers, c’était ça : une petite maison au fond d’un rang de terre, entourée d’arbres à perte de vue. Rien de luxueux, mais c’était mon petit chez moi, mon refuge. Ce matin-là, je me suis levée avec le jour, j’ai enfilé mes jeans préférés, un chandail long et doux, et je me suis habillée décontractée pour ma marche matinale.
Je marchais dans la forêt, suivant le sentier familier, laissant le vent effleurer ma joue. Je me suis arrêtée un instant, les yeux fermés, pour respirer. À chaque inspiration, l’air frais et vivifiant emplissait mes poumons ; à chaque expiration, je sentais le stress quitter mon corps. C’était un moment d’une simplicité absolue, et pourtant si profondément apaisant. J’écoutais les oiseaux chanter leur symphonie matinale, les grenouilles croasser dans les marais proches, les écureuils saute de branche en branche avec une grâce espiègle. Ici, chaque détail était une note de paix.
Le sentier descendait doucement vers le village, où je travaillais comme cuisinière dans un petit restaurant. Un endroit simple, chaleureux, où l’on servait plus de réconfort que de plats sophistiqués. En cette période des fêtes de fin d’année, l’ambiance était calme, presque endormie. Les touristes préféraient les lumières des grandes villes ou les retrouvailles familiales. Au restaurant, c’était la période morte. Je travaillais essentiellement seule avec ma meilleure amie, Roxanne, la serveuse.
Roxanne… Quelle force de la nature. Serveuse sexy, comme elle aimait à le dire elle-même, avec cette façon de s’habiller qui attirait les regards et, avouons-le, les pourboires. Une jupe un peu courte, un décolleté qui savait se faire remarquer, et un sourire à tout épreuve. Moi, j’étais l’opposé : pratique, discrète, enfouie derrière mes fourneaux. Mais entre nous, la complicité était immédiate et sincère. Elle était la seule à qui je racontais tout, la seule qui comprenait mon besoin de silence et de grands espaces.
J’arrivais toujours vers six heures du matin, profitant de la solitude pour commencer les préparatifs avant l’ouverture à dix heures. J’aimais ce moment où le restaurant était encore endormi, où l’odeur du café fraîchement moulu se mêlait à celle du pain chaud que je sortais du four. La routine était mon ancrage. Roxanne, elle, était une lève-tard notoire. Elle arrivait toujours en coup de vent une heure avant de tourner le panneau « OUVERT », les cheveux encore humides, un grand sourire aux lèvres et une histoire rocambolesque à raconter sur sa soirée de la veille.
Ce matin-là, elle fit son entrée comme à son habitude, brisant la quiétude studieuse de ma cuisine.
« Bonjour, ma belle ! Tu as vu ce givre ? On dirait que la forêt s’est couverte de diamants », lança-t-elle en accrochant son manteau.
Elle portait une robe moulante rouge sang, qui contrastait violemment avec mes vêtements amples et chauds. Ses talons hauts claquaient sur le carrelage. Roxanne avait cette façon de s’habiller, sexy et assumée, pour « attirer les pourboires », disait-elle avec un rire cristallin. Mais je savais que c’était plus profond que ça. C’était son armure, sa façon d’exister, de capturer tous les regards dans une vie qui, autrement, aurait pu être terne.
« Tu ne crains pas de geler dans cette tenue ? » lui demandai-je en souriant, plongeant les mains dans la pâte à brioche.
« Un peu de frisson, ça réveille les sens, ma chère Amber », répliqua-t-elle en se servant un café. Elle s’appuya contre le plan de travail, me regardant pétrir. « Toi et ta tranquillité… Tu devrais sortir un peu de ta forêt. Voir du monde. Un homme, par exemple. »
Je haussai les épaules, concentrée sur la texture élastique de la pâte sous mes doigts. « Je n’ai besoin de personne. J’ai mon chez-moi, ma forêt, mon travail. Et toi. »
« Je ne suis pas éternelle, tu sais », murmura-t-elle, une étrange gravité dans la voix. Puis, aussi vite, l’instant passa. « Allez, à l’attaque ! Je vais astiquer ces tables déjà vides en prévision du grand rush de… oh, attends. De Monsieur et Madame Personne. »
Nous rions ensemble. C’était notre routine, notre bulle à deux. Pourtant, ce matin-là, en la regardant s’éloigner d’une démarche chaloupée, une pensée fugace me traversa l’esprit. Cette amitié était le lien le plus fort, le plus chaleureux de ma vie sobre et organisée. Mais parfois, dans le silence de la forêt au petit matin, je me surprenais à imaginer un autre type de chaleur. Pas celle d’un inconnu, non. Mais celle d’une présence qui comprendrait cet équilibre fragile entre le besoin de solitude et la peur de la vraie solitude.
La journée passa, lente et douce, ponctuée seulement par le passage de deux habitués, des bûcherons venus se réchauffer avec un bon café. Roxanne flirtait gentiment, faisant sonner la caisse enregistreuse avec satisfaction. Moi, je restais dans ma cuisine, royaume des odeurs de thym et de cuisson lente.
En fermant le restaurant, alors que la nuit était déjà noire et étoilée, Roxanne m’attrapa par le bras. « Tu rentres à pied ? Dans ce noir ? Tu es folle.
— C’est mon chemin. Je le connais même les yeux fermés.
— Attends, je te raccompagne en voiture jusqu’à ton rang, au moins. »
Je refusai, comme toujours. Marcher dans la nuit froide, sous la voûte des arbres, c’était la conclusion parfaite de ma journée. Le moment où je redevenais seulement Amber, la fille des bois.
« Tu es têtue comme une mule », soupira-t-elle en enroulant son écharpe autour de son cou. Mais son sourire était tendre. « À demain, ma sauvageonne. Fais attention à toi. »
Je la regardai monter dans sa petite voiture rouge, qui disparut dans un crissement de gravier. Puis je me tournai vers le sentier. Le froid m’enveloppa, plus intense, mais l’air était toujours aussi pur. En marchant, les étoiles scintillant entre les branches nues, je repensais à ses mots. *« Tu devrais sortir un peu de ta forêt. »*
Peut-être. Peut-être qu’un jour, l’idée de partager ce silence, cette paix, avec quelqu’un d’autre ne me semblerait pas une intrusion, mais un don. Quelqu’un qui n’essaierait pas de me changer, mais qui comprendrait que l’amour, pour moi, pourrait aussi ressembler à une marche silencieuse côte à côte, dans l’air pur d’une nuit d’hiver, sans un mot, juste le réconfort d’une présence qui, enfin, ne dérangerait pas le calme des arbres.








