les apparences
La première chose que les gens remarquaient chez Livia, c'était son sourire.
Toujours.
Même lorsqu'elle n'en avait pas envie.
Elle avait appris à sourire très tôt. À sourire lorsque sa mère rentrait épuisée du travail. À sourire lorsque les autres enfants demandaient pourquoi son père ne venait jamais la chercher. À sourire lorsqu'on lui posait des questions auxquelles elle n'avait jamais vraiment su répondre.
« Tu sais pourquoi ton père est parti ? »
Non.
Elle ne savait pas.
Et avec les années, elle avait cessé de chercher une réponse.
Sa mère avait fait tout ce qu'elle pouvait pour elle. Elle avait été là pour les devoirs, les anniversaires, les nuits difficiles, les petites victoires et les gros chagrins.
Mais même l'amour d'une mère ne pouvait pas remplir toutes les absences.
Alors Livia avait appris à avancer.
À ne pas attendre les gens.
À ne pas avoir besoin d'eux.
Enfin... c'était ce qu'elle essayait de se répéter.
— Livia !
Elle releva la tête.
— Quoi ?
Amélia la fixait depuis l'autre côté de la table de la cafétéria, les sourcils froncés.
— Je te parle depuis cinq minutes.
Livia cligna des yeux.
— Ah.
Sacha éclata de rire à côté d'elle.
— Magnifique. Cinq minutes pour arriver à la conclusion qu'elle ne t'écoutait pas.
— Je réfléchissais.
— À quoi ? demanda Amélia.
— À ma vie
Sacha hocha gravement la tête.
— Mauvaise idée. Je l'ai déjà fait une fois. Je déconseille.
Livia sourit.
Avec eux, tout était simple.
Amélia était sa meilleure amie depuis l'enfance. Celle qui savait lorsqu'elle mentait. Celle qui savait reconnaître son vrai sourire de celui qu'elle utilisait lorsque quelque chose n'allait pas.
Et Sacha...
Sacha était Sacha.
Son meilleur ami. Son confident. Celui qui avait toujours été là.
Ils formaient un trio depuis tellement longtemps que Livia ne se souvenait même plus de ce que sa vie avait été avant eux.
— Tu viens ce soir ? demanda Amélia.
— Où ?
Amélia la regarda comme si elle venait de poser la question la plus stupide du monde.
— Chez moi. Film, nourriture, et je refuse de te laisser réviser toute seule.
— J'ai un dossier à finir.
— Tu le finiras demain.
— Il est à rendre demain.
— Alors tu le finiras ce soir.
Livia soupira.
— Quelle logique imparable.
— Merci.
Sacha posa son téléphone sur la table.
— Je viens aussi.
— Personne ne t'a invité, remarqua Amélia.
— Je suis inclus dans le pack.
— Malheureusement, confirma Livia.
— Tu m'adores.
— N'exagère pas.
Il lui adressa un sourire satisfait.
Livia secoua la tête.
C'était ça, sa vraie vie.
Amélia. Sacha. Les cours. Les soirées improvisées. Les cafés beaucoup trop chers qu'ils achetaient quand même.
Et la criminologie.
Une vie normale.
Une vie qu'elle avait soigneusement construite.
Du moins, elle essayait.
Son téléphone vibra dans la poche de sa veste.
Elle le sortit.
Maman.
Livia décrocha immédiatement.
— Coucou.
— Ma chérie, tu rentres ce soir ?
— Je pense que je vais dormir chez Amélia.
— D'accord. Préviens-moi quand tu arrives.
— Promis.
Un silence.
Puis la voix de sa mère se fit plus douce.
— Tout va bien ?
Livia sourit instinctivement.
— Oui.
Elle mentait.
Pas vraiment.
Mais suffisamment pour que sa mère ne pose pas de questions.
— D'accord. Je t'aime.
— Moi aussi.
L'appel prit fin.
Livia fixa quelques secondes son écran avant de le ranger.
Amélia la regardait.
— Tu sais que tu peux me dire quand ça ne va pas ?
Livia releva les yeux.
— Je sais.
— Je suis sérieuse.
— Moi aussi.
Amélia soutint son regard quelques secondes avant de soupirer.
— Un jour, je vais réussir à te faire parler.
Livia sourit.
— Bon courage.
Sacha changea volontairement de sujet.
— On a encore cours à quatorze heures.
— Merci pour cette information capitale, répondit Livia.
— Je suis là pour ça.
Elle leva les yeux au ciel.
Puis son regard se posa sur la grande baie vitrée de la cafétéria
Dehors, une voiture venait de démarrer brusquement sur le parking.
Le bruit du moteur la fit légèrement se tendre.
Rien de visible.
Une seconde à peine.
Mais Amélia le remarqua.
— Ça va ?
Livia détourna les yeux.
— Oui.
Elle regarda la voiture s'éloigner.
Elle détestait cette sensation.
Le bruit d'un moteur qui accélère.
La vitesse.
Cette impression de ne plus contrôler ce qui allait arriver.
Elle inspira discrètement.
Puis sourit.
— Vraiment.
Amélia ne répondit pas.
Elle savait qu'insister ne servirait à rien.
Livia reporta son attention sur la table.
Elle ne voulait pas y penser.
Pas maintenant, pas ici, pas à cette nuit-là.
Quelques minutes plus tard, elle se leva pour aller chercher un café.
Elle traversa la cafétéria sans vraiment regarder autour d'elle.
Puis elle s'arrêta.
Dehors, un homme venait de traverser le parking.
Grand.
Très grand.
Il portait un pantalon sombre, un sweat noir et une casquette enfoncée sur ses cheveux châtain foncé
Il marchait sans se presser.
Pourtant, quelque chose dans sa manière de se déplacer attira immédiatement son attention.
Il s'arrêta près d'une voiture noire.
Livia fronça légèrement les sourcils.
Elle ne savait pas pourquoi elle le regardait.
Peut-être parce qu'il semblait complètement à sa place dans un endroit où il n'avait rien à faire.
Peut-être parce qu'il avait cette présence étrange qui faisait qu'on le remarquait sans qu'il ne cherche à être remarqué.
Puis il tourna légèrement la tête.
Leurs regards se croisèrent à travers la vitre.
Des yeux gris, froids.
Livia sentit quelque chose lui serrer brièvement la poitrine.
L'homme ne détourna pas immédiatement les yeux.
Il la regardait.
Pas comme on regarde une inconnue.
Comme s'il la connaissait.
Livia resta immobile.
Une seconde.
Puis deux.
Son téléphone sonna.
L'homme baissa les yeux vers l'écran.
La seconde suivante, il monta dans sa voiture.
— Livia ?
Elle sursauta.
Amélia était derrière elle.
— Tu fais quoi ?
— Rien.
Amélia suivit son regard vers le parking.
— Tu regardais qui ?
— Personne.
Sacha arriva à son tour.
— Tu mens très mal.
— Je ne mens pas.
— Bien sûr que si.
Livia se retourna vers eux.
— Je regardais juste une voiture.
Amélia arqua un sourcil.
— Une voiture ?
— Oui.
— Tu regardais une voiture pendant trente secondes ?
— Elle était jolie.
Sacha étouffa un rire.
— T'es vraiment nulle.
Livia lui donna un coup de pied sous la table.
— Aïe !
Elle sourit.
— Maintenant, tu peux te taire.
Ils reprirent leur conversation.
Livia fit comme si elle avait déjà oublié l'homme.
Mais ce n'était pas le cas.
Parce qu'une chose la dérangeait.
Elle ne connaissait pas cet homme.
Elle en était certaine.
Et pourtant...
Lorsqu'il l'avait regardée, elle avait eu l'étrange sensation qu'il savait exactement qui elle était.
À plusieurs kilomètres de là, Julian referma la portière de sa voiture.
Il retira sa casquette et passa une main dans ses cheveux.
— C'était elle.
La voix de l'homme assis à côté de lui resta silencieuse quelques secondes.
— Tu en es sûr ?
Julian regarda une dernière fois le bâtiment universitaire dans son rétroviseur.
La petite blonde était toujours assise à la même table.
Avec les deux personnes qui semblaient toujours être avec elle.
— Oui.
Son interlocuteur baissa les yeux sur le dossier posé entre ses mains.
— Alors on fait quoi ?
Julian resta silencieux.
Son regard se durcit.
— On attend.
— Et si quelqu'un arrive avant nous ?
Julian tourna lentement la tête.
— Alors je m'en occupe.
Il regarda de nouveau le bâtiment.
Son expression était parfaitement froide.
Il ne connaissait pas Livia.
Pas vraiment.
Mais il connaissait déjà son nom.
Et surtout, il savait quelque chose qu'elle ignorait encore.
Quelque chose qui concernait son passé.
Quelque chose qui allait bientôt bouleverser sa vie.
Julian serra la mâchoire.
Il avait déjà perdu quelqu'un qu'il n'avait pas réussi à protéger.
Il ne laisserait pas la même chose se reproduire.
Pas cette fois.
Pas avec elle.








