Le lendemain des noces
La ruelle sentait encore la fête.
Des pétales blancs collaient aux pavés mouillés, une guirlande de fleurs pendait à moitié décrochée entre deux murs de brique, et quelqu’un avait oublié un soulier à talon sur le rebord d’une fenêtre. Au-dessus de la porte de la boulangerie, l’écriteau « Fermé pour cause de bonheur » tenait encore, retenu par un seul morceau de ruban adhésif.
Sophie le regarda en buvant son café et se dit que c’était la plus belle phrase qu’elle ait jamais lue.
Elle avait dansé jusqu’à deux heures du matin. Ses pieds le lui rappelaient à chaque pas. Mais Magali lui avait demandé d’être là à dix heures, « pour une affaire importante », et Sophie n’avait jamais su dire non à Magali. Ni à dix ans, quand il s’agissait de voler des bonbons au dépanneur, ni aujourd’hui.
La porte de la boulangerie s’ouvrit sur la nouvelle madame Fortin, en jeans et en tablier, les cheveux relevés n’importe comment. Elle rayonnait d’une façon presque indécente pour quelqu’un qui avait dormi quatre heures.
« Tu es venue ! »
Elle serra Sophie dans ses bras, puis la tira à l’intérieur par la main.
« Assieds-toi. Non, attends. Viens voir. »
Sur le comptoir, bien alignés, il y avait un trousseau de clés, un cahier à spirale couvert de farine et un pot de verre rempli d’une pâte beige qui bullait doucement.
Sophie plissa les yeux.
« Magali. Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Ça, c’est Gaston. »
Magali tapota le couvercle du pot avec une tendresse maternelle.
« C’est mon levain. Il a onze ans. Il faut le nourrir tous les jours, farine et eau tiède, jamais froide, sinon il boude. »
Sophie posa son café très lentement.
« Pourquoi tu me présentes ton levain ?
— Parce que je pars un mois. »
Magali poussa le trousseau de clés vers elle.
« Et que c’est toi qui gardes la boulangerie. »
Il y eut un silence. Dehors, un goéland cria au-dessus du Vieux-Port.
« Moi, dit Sophie.
— Toi.
— Je suis prof de danse, Magali. Je sais faire des pliés. Je ne sais pas faire des croissants.
— Tu donnes tes cours le soir. Le matin, tu es libre. Et tu m’as regardée faire mille fois. »
Magali ouvrit le cahier. Chaque page était couverte de son écriture ronde : les horaires, les recettes, le nom des fournisseurs, les habitudes des clients. Madame Tremblay : pain aux noix, tranché mince, ne jamais lui parler de son genou.
« J’ai tout écrit. Et Réjean, du marché, livre la farine le mardi. Tu n’auras qu’à ouvrir, vendre et fermer. Pour les grosses fournées, j’ai commandé des pâtes surgelées chez un collègue. Tu vas voir, c’est presque rien. »
Sophie regarda le cahier. Puis le levain, qui fit une bulle, comme pour se moquer d’elle.
« Un mois, répéta-t-elle.
— Un mois. Stéphane m’emmène en Grèce. »
Magali avait prononcé le mot Grèce comme on prononce le mot miracle.
« Je n’ai jamais fermé la boulangerie plus de trois jours en neuf ans, Sophie. Si je la ferme un mois, je perds mes clients. Je ne peux la confier à personne d’autre que toi. »
Et voilà. Sophie sentit toutes ses objections fondre d’un coup, comme du beurre sur une plaque chaude. Elle soupira et tendit la main vers les clés.
« Si je tue Gaston, tu ne m’en voudras pas ?
— Je t’en voudrai toute ma vie. »
Elles rirent ensemble, et c’est à ce moment-là que la clochette de la porte sonna.
Stéphane entra le premier, détendu comme Sophie ne l’avait jamais vu : chemise ouverte, pas de cravate, un sourire qui ne lui ressemblait pas encore tout à fait. Derrière lui, il y avait quelqu’un d’autre.
Sophie reconnut la carrure avant le visage, et son humeur tomba de trois étages.
Marc.
Marc, qui l’avait regardée de haut pendant toute la préparation du mariage. Marc, qui avait qualifié son idée de lâcher des lanternes dans la ruelle de « risque d’incendie non assuré ». Marc, qui portait une cravate un dimanche matin, le lendemain d’une noce, et qui tenait une tablette électronique comme d’autres tiennent une bible.
« Bonjour, Sophie, dit-il avec une politesse glaciale.
— Marc. »
Elle n’ajouta rien. Elle ne voyait pas quoi ajouter qui ne mériterait pas d’être censuré.
Stéphane passa un bras autour de la taille de sa femme.
« Tu lui as dit ?
— Pour la boulangerie, oui. »
Magali lui lança un regard complice.
« Pour le reste, je t’ai laissé l’honneur. »
Sophie sentit un frisson désagréable lui descendre dans le dos.
« Quel reste ? »
Stéphane s’éclaircit la gorge, avec le sérieux d’un président qui annonce une fusion.
« Magali m’a parlé de tout ce que tu acceptes de faire pour nous, Sophie. Je ne voulais pas te laisser seule avec la gestion. Les commandes, les fournisseurs, la comptabilité, les imprévus. Alors j’ai demandé à la personne la plus compétente que je connaisse de t’aider pendant notre absence. »
Il posa une main sur l’épaule de Marc.
Sophie regarda la main. Puis Marc. Puis Stéphane.
« Non.
— Il a pris ses vacances.
— Non.
— Il est très bon avec les chiffres.
— Stéphane. »
Elle se tourna vers Magali, cherchant une alliée.
« Dis-lui que c’est une blague. »
Magali mordit sa lèvre pour ne pas rire, ce qui était la pire des réponses.
Marc, lui, n’avait pas bougé d’un millimètre.
« Pour être honnête, dit-il, je n’étais pas plus au courant que toi. Je l’ai appris dans la voiture, il y a dix minutes. »
Il se tourna vers son meilleur ami.
« Steph, je gère une division de quatre cents employés. Je peux sûrement survivre à un comptoir de pains.
— Je n’en doute pas, répondit Stéphane avec un calme suspect. C’est pour ça que je te le demande. »
Sophie croisa les bras.
« Il ne sait même pas faire la différence entre un croissant et une chocolatine.
— Il n’y a aucune différence entre un croissant et une chocolatine, répliqua Marc.
— Tu vois ? »
Elle lança un regard triomphant à Magali.
« Il est dangereux. »
Dehors, un klaxon retentit. Un taxi attendait au bout de la ruelle, le coffre ouvert.
« C’est notre voiture », dit Stéphane.
Il y eut des embrassades précipitées, des valises qu’on rattrapait, des dernières consignes criées par-dessus l’épaule. Billy tous les jours ! Le four, préchauffé à deux cent trente ! Madame Tremblay, tranché mince ! Et puis la portière claqua, le taxi tourna au coin de la rue, et il ne resta plus dans la ruelle que les pétales mouillés, le soulier oublié sur le rebord de la fenêtre, et deux personnes qui ne se supportaient pas.
Marc regarda sa montre.
« Bon. Je propose qu’on fasse une réunion de démarrage. Je peux préparer un tableau des tâches pour ce soir. »
Sophie le dévisagea longuement, les clés de la boulangerie serrées dans son poing.
« On ouvre à six heures et demie, Marc. Le four doit chauffer une heure. Et il faut façonner avant. »
Elle ouvrit la porte, fit sonner la clochette et se retourna sur le seuil.
« Alors ta réunion de démarrage, c’est demain. À quatre heures.
— Quatre heures de l’après-midi ?
— Du matin. »
Pour la première fois depuis qu’elle le connaissait, Sophie vit Marc perdre son calme. Juste une seconde. Juste assez pour qu’elle referme la porte avec un sourire.
Dans le taxi, Magali regardait défiler les rues du Vieux-Port, la tête posée sur l’épaule de son mari.
« Tu crois qu’ils vont s’entretuer ? »
Stéphane sourit, les yeux fermés.
« Je compte un peu là-dessus.
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