01. Mauvaise décision numéro 47
À Las Vegas, les mauvaises décisions ont toujours l’air mieux éclairées qu’ailleurs.
Je m’en rends compte au moment où June pose devant moi un troisième cocktail bleu dont la couleur devrait suffire à déclencher une enquête sanitaire, puis affirme avec le sérieux d’une femme qui vient d’établir une vérité universelle que je ne peux pas commencer mon nouveau travail lundi sans avoir commis au moins une erreur mémorable avant.
— Je préférerais une erreur qui ne nécessite ni avocat, ni médecin, ni changement d’identité, je précise en repoussant légèrement le verre du bout des doigts.
Cassie éclate de rire à ma droite tandis que June lève les yeux au ciel avec une exaspération tellement théâtrale qu’elle pourrait presque prétendre à une récompense. Autour de nous, le bar déborde de musique, de lumière et de gens beaucoup trop heureux d’avoir perdu toute notion raisonnable de l’heure.
— Tu viens de décrocher le poste que tu voulais depuis des mois. Tu pourrais essayer de célébrer ça sans parler de lundi toutes les trois minutes.
Je ramène le cocktail vers moi, davantage parce que je refuse de lui donner raison que parce que j’ai encore envie de boire ce liquide fluorescent.
— Je célèbre. Je suis à Las Vegas avec vous deux et je bois quelque chose qui ressemble à du liquide lave-glace. Je considère que j’ai déjà fait beaucoup d’efforts.
June ouvre la bouche pour répondre, mais aucun son n’en sort. Son attention vient de quitter mon visage pour se fixer quelque part derrière mon épaule, et je reconnais immédiatement l’expression qui s’installe sur le sien.
Celle qui annonce qu’elle vient d’apercevoir quelque chose, ou quelqu’un, qu’elle estime digne de bouleverser ma soirée.
Je secoue déjà la tête.
— Non.
Elle reporte les yeux sur moi avec une innocence insultante.
— Je n’ai rien dit.
— Ton visage vient de le faire.
Cassie suit son regard et son sourire s’élargit presque aussitôt, ce qui ne fait que confirmer mes soupçons. Je me retourne sur mon tabouret au moment où un homme arrive près du bar.
Il est grand, brun, vêtu d’un costume sombre dont la veste semble avoir survécu à Vegas avec beaucoup plus de dignité que le reste de la population. Sa chemise est ouverte au col, juste assez pour donner l’impression qu’il a essayé de se détendre sans aller jusqu’à compromettre complètement ses principes. Il a l’air beaucoup trop sobre pour cet endroit et suffisamment sûr de lui pour m’agacer avant même d’avoir prononcé le moindre mot.
Son regard s’attarde d’abord sur June avant de venir se poser sur moi.
— J’interromps quelque chose ? demande-t-il.
Je m’appuie contre le bar, déjà décidée à ne lui faciliter absolument rien.
— Seulement une amitié de quinze ans. Rien d’important.
Le coin de sa bouche se relève, sans qu’il paraisse le moins du monde découragé.
— Dans ce cas, je peux rester.
Je hausse un sourcil en le regardant tirer légèrement le tabouret libre près du mien.
— Tu demandes toujours l’autorisation après t’être déjà installé ?
Son sourire s’accentue à peine, mais il y a quelque chose dans son regard qui ressemble beaucoup trop à de l’amusement.
— Seulement quand la personne en face semble suffisamment contrariée pour rendre la conversation intéressante.
June pousse son verre vers Cassie avec un sourire satisfait qui m’informe qu’elle considère déjà la soirée comme un succès personnel. Je décide de l’ignorer avec tout le mépris dont je suis encore capable après trois cocktails.
L’inconnu se tourne de nouveau vers moi et me tend la main.
— Raphael.
Je baisse les yeux sur ses doigts avant de glisser les miens dans sa paume. Sa poignée de main est ferme sans être démonstrative, et je déteste immédiatement remarquer la chaleur de sa peau.
— Taryn.
Son regard reste accroché au mien.
— Je sais.
Je retire ma main.
— Évidemment. Mes amies sont incapables de parler à volume normal.
À quelques centimètres de là, June lève son verre dans notre direction comme si cette accusation constituait un hommage.
— Tu m’adores.
Je soupire, sans prendre la peine de nier très longtemps.
— C’est malheureusement vrai.
Raphael s’assied finalement sur le tabouret libre à côté du mien. Le barman s’approche presque aussitôt, et il n’a même pas besoin de consulter la carte avant de commander.
— Un whisky.
Je regarde son verre arriver quelques secondes plus tard, ambré, simple, sans parapluie ridicule ni tranche de fruit fluorescente. Lorsque je relève les yeux, Raphael m’observe déjà.
— Quoi ?
Je secoue la tête, parfaitement consciente que mon expression m’a trahie.
— Rien. C’est exactement ce que j’aurais imaginé.
Il incline légèrement la tête.
— Tu me connais depuis trente secondes.
— Ça suffit parfois.
Son regard descend vers le verre bleu posé devant moi.
— Et toi, tu bois quelque chose fluorescent. Je suppose donc que tu prends toutes tes décisions après avoir vérifié qu’elles sont mauvaises.
Je baisse les yeux vers mon cocktail, dont la couleur devient encore plus suspecte sous les lumières du bar.
— Seulement ce week-end.
Raphael porte son verre à ses lèvres sans cesser de me regarder.
— Alors je tombe bien.
Je devrais probablement lever les yeux au ciel. Je devrais considérer cette remarque comme exactement le genre de phrase qu’un homme beaucoup trop sûr de lui prononce dans un bar de Las Vegas parce qu’il sait qu’il peut s’en sortir.
À la place, je souris.
Une heure plus tard, il est toujours là.
Je ne sais pas vraiment à quel moment sa présence est devenue naturelle. Quelque part entre le deuxième whisky et le moment où Cassie a décrété qu’il avait une tête à posséder une montre obscènement chère, nous avons décidé, sans réellement prendre la peine de le formuler, de ne pas parler travail. Les noms de famille ont subi le même sort. C’est devenu une règle parfaitement ridicule, et donc étrangement séduisante, qui nous amuse davantage à mesure que les verres s’accumulent et que le reste du monde paraît de moins en moins important.
Je sais seulement que Raphael vit à New York, qu’il déteste les olives avec une intensité presque suspecte et qu’il est venu à Vegas pour oublier son travail pendant quarante-huit heures. Lui sait que je commence un nouveau poste lundi, que je déteste les gens qui applaudissent dans les avions et que j’ai déjà tué trois plantes vertes par négligence.
Pour quelques heures, c’est largement suffisant.
June et Cassie finissent par disparaître vers une table de blackjack après avoir tenté, sans succès, de nous convaincre de les suivre. Je les regarde s’éloigner dans la foule avant de ramener mon attention vers Raphael.
— Tu stresses vraiment autant pour lundi ? me demande-t-il.
Je fais tourner ma paille dans mon verre presque vide, observant les glaçons s’entrechoquer contre les parois plutôt que son visage.
— J’ai travaillé longtemps pour obtenir ce poste. Maintenant que je l’ai, j’attends simplement le moment où quelqu’un va découvrir qu’ils se sont trompés de candidate.
Lorsque je relève les yeux, son expression a perdu une partie de son amusement. Il secoue lentement la tête.
— Les gens réellement incompétents ne passent généralement pas autant de temps à se demander s’ils le sont.
Je le regarde quelques secondes, surprise malgré moi par le sérieux de la réponse.
— Tu es parfois presque sympathique.
Son sourire revient aussitôt.
— Ne le répète pas. J’ai une réputation à défendre.
Je plisse les yeux.
— Quelle réputation ?
Il fait tourner son whisky au fond de son verre avant de me lancer un regard tranquille.
— Tu ne connais pas mon nom de famille. C’est pratique.
Je souris malgré moi.
— Très pratique.
June réapparaît soudain devant nous avec une énergie suffisamment inquiétante pour que je regrette immédiatement son retour.
— On change d’endroit.
Je regarde mon verre encore à moitié plein.
— Pourquoi ?
Elle me fixe comme si la réponse était évidente.
— Parce que ça fait une heure qu’on est ici.
Je fronce les sourcils.
— C’est une raison ?
June attrape son sac.
— À Vegas, oui.
Puis elle tourne les yeux vers Raphael comme si sa présence avec nous était désormais actée.
— Tu viens ?
Je regarde l’homme assis à côté de moi. Il hausse une épaule, parfaitement calme au milieu de notre chaos.
— Apparemment.
Je lui adresse un sourire qui devrait ressembler à un avertissement.
— Mauvaise décision.
— J’ai cru comprendre que c’était le thème du week-end.
Deux heures plus tard, June danse avec un groupe d’inconnus dont elle ignore probablement les prénoms, Cassie vient de gagner presque deux cents dollars sur une machine à sous et Raphael porte des lunettes roses en forme de cœur.
Je prends immédiatement une photo.
Son expression change dès qu’il comprend ce que je viens de faire.
— Supprime ça, exige-t-il en tendant la main vers mon téléphone.
Je recule sur mon siège en riant et lève l’appareil hors de sa portée.
— Jamais.
Il me fixe avec une gravité que les lunettes rendent absolument impossible à prendre au sérieux.
— Taryn.
Je redresse le menton.
— Raphael.
Il tend de nouveau la main vers mon téléphone, mais je le serre contre moi avec un sourire triomphant.
— Tu n’as aucune idée de ce que cette photo pourrait faire à ma réputation.
— Je n’ai aucune idée de ta réputation.
Il pince les lèvres.
— C’est précisément le problème.
Je glisse mon téléphone dans mon sac avant qu’il puisse me l’arracher.
— Elle est désormais entre mes mains.
Raphael retire enfin les lunettes et les pose sur la table devant lui avec un soupir.
— J’aurais dû partir quand j’en avais encore l’occasion.
Je le regarde, toujours amusée.
— Pourtant, tu es toujours là.
Son regard vient chercher le mien. Pendant une seconde, quelque chose change dans son expression, presque imperceptible. Son sourire disparaît sans vraiment s’effacer, comme si ce qui vient de se passer cessait soudain d’être seulement drôle.
— Oui.
Le mot n’a rien d’extraordinaire, mais il modifie l’air entre nous.
Pas beaucoup. Juste assez pour que je remarque brusquement la distance qui nous sépare.
Ou plutôt son absence.
Plus tard, nous marchons sur le Strip avec June et Cassie quelques mètres devant nous. Raphael a posé sa veste sur mes épaules après avoir décrété que me regarder prétendre que je n’avais pas froid devenait pénible, et je n’ai pas eu suffisamment de dignité pour la lui rendre.
Je ne sais plus quelle heure il est. Vegas semble avoir renoncé depuis longtemps à mesurer le temps normalement, et je suis presque certaine d’avoir trop bu.
Je sais seulement que Raphael marche assez près de moi pour que son bras frôle le mien à intervalles réguliers.
— Tu regrettes ? je demande.
Il tourne la tête vers moi.
— Quoi ?
Je resserre sa veste autour de mes épaules.
— D’être resté avec nous.
— Non.
La réponse tombe sans hésitation, si nette qu’elle me surprend davantage qu’elle ne le devrait.
Je baisse les yeux vers la chaussée qui défile sous mes chaussures.
— Tu devrais peut-être avoir de meilleurs instincts de survie.
— J’en avais avant de te rencontrer.
Je ris, incapable de m’en empêcher.
— Voilà une phrase terriblement mauvaise.
Il se rapproche juste assez pour que son épaule effleure la mienne.
— Pourtant, elle a fonctionné.
Je tourne la tête vers lui.
Son regard descend sur ma bouche.
Mon rire s’éteint.
Raphael s’arrête au milieu du trottoir et je fais de même presque aussitôt. Autour de nous, Vegas continue de clignoter, de crier et de vibrer sans la moindre considération pour ce qui vient de changer, mais le bruit paraît soudain plus lointain.
Je ne vois presque plus que lui.
Il se penche légèrement vers moi.
— Je vais t’embrasser.
Je hausse un sourcil malgré le battement un peu trop rapide de mon cœur.
— C’est une demande ?
Sa voix baisse.
— Une occasion de me dire non.
Je pourrais reculer. Je pourrais rire. Je pourrais lui rappeler que nous nous connaissons depuis quelques heures et que je ne connais même pas son nom complet.
À la place, je pose une main sur sa chemise.
— Tu parles beaucoup.
Il m’embrasse.
Je pourrais mettre une quantité impressionnante de choses sur le compte de l’alcool ce soir-là. Les cocktails bleus, les lunettes roses, les machines à sous, les décisions dont je ne me souviendrai peut-être pas demain matin.
Pas ce moment-là.
Je me souviens de sa main qui vient se poser contre ma taille, de la chaleur de sa bouche contre la mienne et de cette seconde étrange où tout ce qui m’entoure cesse d’avoir la moindre importance. Lorsque Raphael recule à peine, un rire m’échappe malgré moi, encore suspendu entre nos lèvres.
— Toujours une mauvaise décision ? murmure-t-il.
Je le regarde sans retirer ma main de sa chemise.
— Je réserve mon jugement.
Un cri retentit derrière nous.
— Enfin !
Je ferme les yeux en reconnaissant immédiatement la voix de June.
— Je vais la tuer.
Raphael rit contre ma tempe lorsqu’il se rapproche de nouveau.
— Attends au moins demain.
Une demi-heure plus tard, nous sommes dans une limousine.
Je ne sais pas vraiment qui a eu l’idée. Probablement June. Peut-être moi. Cassie prétendra certainement demain que personne ne l’a consultée, ce qui sera faux puisqu’elle est actuellement en train de choisir la musique avec une concentration disproportionnée.
Le champagne n’aide pas à reconstruire la chronologie.
Je suis assise à côté de Raphael, ses doigts entrelacés aux miens comme si ce geste était devenu parfaitement normal au cours des dernières heures, lorsque Cassie se redresse soudain et désigne quelque chose derrière la vitre.
— Regardez !
Je tourne la tête.
Une petite chapelle illuminée apparaît au coin de la rue, coincée entre deux bâtiments dont les enseignes brillent suffisamment pour être visibles depuis l’espace.
June se redresse immédiatement.
— Oh mon Dieu.
Je connais ce ton. Je le connais beaucoup trop bien.
— Non.
Elle pivote vers moi avec un sourire immense, déjà entièrement convaincue de sa victoire.
— On doit entrer.
Je la fixe.
— Pourquoi ?
Elle écarte les mains.
— Parce que c’est Vegas.
Je laisse tomber ma tête contre le dossier.
— Cet argument commence sérieusement à perdre de sa valeur.
À côté de moi, Raphael tourne les yeux vers la chapelle avant de revenir vers moi.
— Tu as peur ?
Je tourne lentement la tête vers lui.
— Certainement pas.
Son expression devient presque provocatrice.
— Ça ressemblait beaucoup à de la peur.
Je me redresse.
— Tu veux vraiment tester ça ?
Un sourire apparaît sur ses lèvres.
— Peut-être.
C’est probablement à cet instant précis que la mauvaise décision numéro quarante-sept commence.
Nous entrons dans la chapelle pour rire.
Du moins, c’est ce que je crois.
Puis June demande s’ils font de vraies cérémonies. Puis quelqu’un apporte deux autres verres de champagne. Puis Cassie commence à filmer des décorations en forme de cœur en annonçant que personne ne la croira demain.
Et puis Raphael me regarde.
Il a toujours cette expression insupportablement calme, celle qui donne l’impression qu’il sait exactement ce qu’il fait alors que nous sommes tous les deux à Las Vegas, après plusieurs heures d’alcool, devant une arche fleurie qui ressemble à une déclaration de guerre au bon goût.
— On le fait ?
Je ris, persuadée pendant une seconde qu’il plaisante.
— Tu es complètement fou.
Il ne détourne pas les yeux.
— Ce n’est pas une réponse.
Je devrais dire non.
Je devrais éclater de rire, attraper June par le bras et sortir de cette chapelle avant que quelqu’un ne nous laisse prendre une décision juridiquement contraignante. Je devrais probablement demander à Raphael son nom de famille, ce qui semble constituer le strict minimum avant d’envisager une cérémonie de mariage.
À la place, je regarde l’homme que je connais depuis quelques heures, dont j’ignore presque tout et dont la main est toujours refermée autour de la mienne.
Puis mon regard glisse vers la fausse arche fleurie derrière lui.
— D’accord.
Son sourire s’élargit.
— D’accord ?
Je sens déjà mon propre sourire apparaître.
— Avant que je retrouve mon bon sens.
Il me tend la main.
Je la prends.
Vingt minutes plus tard, June pleure de rire au premier rang, Cassie filme la cérémonie avec mon téléphone et un homme déguisé en Elvis me demande si je veux prendre Raphael pour époux.
Je tourne la tête vers lui.
Il me regarde déjà.
Pendant une seconde, quelque chose dans ma poitrine se serre d’une manière qui n’a rien à voir avec l’alcool, les lumières ou le ridicule absolu de la situation.
Alors je souris.
— Oui.
À ce moment précis, ça ressemble encore à une excellente idée.








