Je suis venu te chercher
— Lettre 1
La maison sentait la poussière et le bois humide, cette odeur particulière des demeures qu’on a fermées trop longtemps sans y faire entrer l’air. Élise resta un moment sur le seuil, la clé encore dans la main, incapable de franchir tout de suite le pas de la porte.
Quinze ans qu’elle n’était pas revenue.
Le village n’avait presque pas changé. Le clocher de l’église se découpait toujours au bout de la rue principale, le dépanneur du coin affichait encore la même enseigne délavée, et le lac, en contrebas, scintillait sous une lumière de fin d’après-midi qu’Élise reconnut avec un pincement au cœur. Seule la maison de sa mère semblait avoir vieilli plus vite que tout le reste, ses volets écaillés, son perron affaissé d’un côté.
Elle entra.
Le silence à l’intérieur avait quelque chose de presque solennel. Les meubles étaient restés exactement à leur place, comme si sa mère venait tout juste de sortir faire une course et allait revenir d’une minute à l’autre. Élise posa son sac sur la table de la cuisine et laissa échapper un long soupir.
Elle n’était venue que pour quelques jours. Vider la maison, la mettre en vente, régler les papiers avec le notaire, et repartir. C’était ce qu’elle s’était répété tout le long de la route depuis Montréal, comme un mantra destiné à la convaincre elle-même autant qu’à rassurer qui que ce soit d’autre.
Quelques jours. Pas plus.
Elle commença par le salon, empilant dans des boîtes de carton les bibelots, les cadres, les vieux magazines que sa mère avait accumulés au fil des ans. Le travail était mécanique, presque apaisant, et Élise s’y accrocha comme à une bouée, évitant soigneusement de trop s’attarder sur chaque objet, chaque souvenir qui remontait malgré elle.
Ce fut en fin de journée, en montant au grenier pour voir ce qui restait à trier, qu’elle la trouva.
Une boîte en bois, glissée tout au fond d’une vieille armoire, presque invisible derrière des piles de draps et de couvertures d’hiver. Élise faillit ne pas la remarquer. Quelque chose, pourtant, dans la façon dont elle avait été rangée, tout au fond, hors de vue, l’arrêta.
Elle s’agenouilla et la tira vers elle.
Le bois était simple, sans ornement, fermé par un petit loquet de métal rouillé. Élise l’ouvrit.
À l’intérieur, une douzaine d’enveloppes, jaunies par le temps, toutes soigneusement liées ensemble par un ruban qui avait dû être blanc autrefois. Elle en prit une, le cœur battant sans qu’elle sache encore pourquoi.
Son propre nom y était inscrit, d’une écriture qu’elle reconnut immédiatement, une écriture qu’elle avait crue oubliée depuis longtemps.
Thomas.
Élise resta figée un instant, la lettre entre les mains, incapable de bouger. Quinze ans. Quinze ans qu’elle n’avait pas vu ce nom écrit de cette main-là, penchée, un peu inégale, cette écriture qu’elle aurait reconnue entre mille.
Elle défit le ruban avec des doigts tremblants et prit la première enveloppe. Elle n’était pas cachetée. À l’intérieur, une seule feuille, pliée en trois, l’encre légèrement effacée par endroits.
Elle déplia la lettre.
Élise,
Je sais pas si un jour tu liras ça. Je sais même pas pourquoi je l’écris, sinon parce que j’ai besoin de le dire quelque part, même si c’est juste sur du papier que tu verras jamais.
Je suis venu te chercher, ce soir-là.
Je veux que tu saches ça, au moins. Peu importe ce que tu penses de moi depuis, peu importe ce que tu t’es raconté pendant toutes ces années. Je suis venu. J’étais là, devant chez toi, à l’heure qu’on avait dite. J’avais mes bagages dans le coffre de l’auto de mon frère. J’avais dans ma poche la bague que j’avais achetée avec l’argent que j’avais économisé tout l’été, pas pour te la donner tout de suite, mais pour te montrer que c’était sérieux, que Montréal c’était pas juste une idée en l’air.
J’étais là, Élise.
Thomas
Élise relut la lettre une deuxième fois, puis une troisième, les mots refusant de trouver leur place dans ce qu’elle croyait savoir depuis quinze ans.
Il n’était pas venu. Elle l’avait attendu toute la nuit sur le perron de la maison, son sac à ses pieds, regardant la route rester désespérément vide jusqu’à ce que le jour se lève et qu’elle comprenne, avec une certitude glaciale, qu’il ne viendrait pas. Elle était montée seule dans l’autobus pour Montréal ce matin-là, le cœur en miettes, jurant de ne plus jamais lui laisser une seule pensée.
Elle avait tenu cette promesse pendant quinze ans.
Et voilà que cette lettre, retrouvée au fond d’une armoire poussiéreuse dans la maison de sa mère, venait tout remettre en question avec une seule phrase.
Je suis venu te chercher.
Élise regarda les onze autres enveloppes, toujours liées entre elles, posées sur ses genoux. Sa main hésita au-dessus du ruban.
Dehors, le soleil commençait à descendre derrière les montagnes, teintant le grenier d’une lumière orangée qui rendait toute la scène presque irréelle. Élise sentit son cœur battre trop fort dans sa poitrine, un mélange de colère, de confusion et de quelque chose qu’elle refusait encore de nommer.
Elle prit la deuxième lettre.
Puis elle s’arrêta.
Non. Pas ce soir. Pas comme ça, seule dans ce grenier, avec quinze ans de certitudes qui commençaient déjà à s’effriter sous ses doigts.
Elle remit soigneusement les lettres dans leur boîte, referma le loquet, et resta longtemps assise par terre, le dos contre l’armoire, à fixer le mur devant elle sans vraiment le voir.
Quelque part dans ce village, à quelques rues à peine, Thomas vivait toujours. Marié. Père d’une adolescente, elle l’avait appris par une cousine, quelques années plus tôt, une information reçue avec l’indifférence qu’on réserve à ce qu’on croit avoir définitivement enterré.
Elle avait prévu de rester quelques jours.
Elle comprit, assise dans la pénombre grandissante du grenier, la boîte de bois serrée contre elle, que ce ne serait probablement pas aussi simple.








