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Feu de camp

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Résumé

Pensionnaire depuis quelques mois dans un établissement de repos, Geneviève Demaison suit mécaniquement le cours d'une vie qui s'est fort ralentie. Un jour, elle découvre une nouvelle application sur sa tablette qui va faire basculer son existence dans le mystérieux.

Genre :
Mystery
Auteur :
Marfa_SLOBODAN
Statut :
Terminé
Chapitres :
1
Rating
n/a
Classification par âge :
13+

Chapitre 1

Et dans cette nuit qu’aucun rayon n’étoile

L’âme en un repli sombre où tout semble finir

Sent quelque chose encore palpiter sous un voile

C’est toi qui dort dans l’ombre, ô sacré souvenir.

Victor Hugo


Une grisaille poisseuse collait aux vitres, semblait s’insinuer dans la chambre et à l’intérieur même de Geneviève.

Trois mois, trois mois déjà qu’elle était là, dans l’établissement « L’Automne Radieux. » Quelle ironie! Ça la ferait rire si elle le pouvait encore.

Elle appuya sa tête contre le dossier du fauteuil, et une fois de plus s’échappa dans son passé.

Il y avait quatre mois déjà, ou seulement, que son mari Benoît, après cinquante ans de mariage, l’avait abandonnée. Oh, bien sûr, pas volontairement ! Un matin, elle l’avait gentiment secoué : « Debout, grand flemmard ! » Mais durant la nuit, il s’était enfui dans un sommeil perpétuel, comme ça, sans prévenir !

Elle se souvenait très mal des semaines qui avaient suivi. Ses deux fils s’étaient chargés de tout. Elle pensait s’être réfugiée dans un brouillard cotonneux, acquiesçant à toutes les décisions. La seule qu’elle prit, elle ne savait plus comment, était de refuser de s’installer, ni chez l’un, ni chez l’autre de ses enfants. Elle les adoraient tous les deux mais pressentait qu’une cohabitation leur ferait du mal, tant à elle qu’à « l’heureux élu. »

Et l’Automne Radieux s’était présenté. Elle ne se plaignait pas, tout était très convenable : personnel aimable, chambre tranquille, repas diététiques et insipides. Mais elle avait l’impression d’avoir poussé la porte de « Zombie-land. » Les gens se déplaçaient lentement dans un silence pesant, bercés par l’incessant ronron des téléviseurs. Ce n’était pas tant la vieillesse qui la démoralisait, mais les regards vides, les visages immobiles ; tout suintait un ennui étouffant, un endroit où tout le monde s’enfonçait, à petits pas, vers une totale immobilité. Et elle le souhaitait, ce repos définitif ! Elle avait beaucoup plus peur de s’éterniser ici que d’en partir définitivement !

Secouant son cafard, elle tendit la main et se saisit de sa tablette, cher compagnon qui lui apportait depuis longtemps musique, écoute de livres, photographies, multitude de jeux, et surtout la possibilité de joindre, dès qu’elle le désirait, ses chers garçons ! Elle y tenait beaucoup, c’était l’endroit magique pour échapper à la triste réalité, oublier le temps et les misères de l’âge.

Elle fit glisser sous ses doigts l’écran et remarqua qu'une nouvelle application était apparue. Elle s’arrêta sur un titre inconnu : « HOPE »

Elle sourit, sans joie, et appuya sur le petit signe. L’appareil s’illumina sur un ravissant paysage, paisible et lumineux. Puis se dessina le visage souriant d’une jeune femme.

« Bonjour, je suis Hope, et je viens vous proposer un peu de compagnie et d’amitié. Si vous le désirez, appuyez sur l’icône « visage souriant » . » Amusée, elle posa son stylet sur l’emoji.

« Parfait, continua Hope. Si vous le voulez bien, nous allons faire plus ample connaissance. Veuillez saisir votre nom, ou celui de votre choix. » Geneviève hésita, et enfin, opta pour la simplicité en tapant son prénom, certes un peu désuet.

« Merci, Geneviève, » continua Hope, « Bienvenue dans notre jardin qui, je l’espère, sera bientôt le vôtre. »

Le décor était parfait, un frais paysage boisé, une prairie en pente douce, un banc sous un gros arbre et un ciel d’été où couraient de légers nuages, et tout à gauche, le visage aimable de Hope.

« Geneviève, pour plus de facilité, appuyez sur le petit téléphone en bas de l’écran ; vous n’aurez qu’à parler, nous pourrons ainsi bavarder à l’aise. »

Eh bien, l’informatique avançait à grands pas ! Il devait y avoir un genre d’IA, là-dessous ! Mais ça ne la dérangeait pas. Si cela s’avérait gênant, elle n’avait qu’un geste à faire pour désinstaller le jeu.

« Bonjour, Hope. »

Elle se sentit un peu ridicule de parler à sa tablette !

« Bienvenue, Geneviève. Si vous le désirez, vous pouvez me choisir un autre visage, c’est le côté merveilleux des jeux vidéo ! Appuyez sur l’icône avec une petite silhouette : des visages vont défiler. Choisissez celui qui vous « parlera » le plus ! »

Elle posa son stylet sur le petit dessin, le visage disparut, remplacé par un autre. Durant un long moment, elle regarda défiler toutes sortes de gens, des femmes, des hommes, des enfants de tous âges, et soudain son doigt s’arrêta.

Elle avait devant les yeux une jeune femme au regard très bleu, au sourire mélancolique ; son cœur s’emballa un peu et l’émotion la submergea. Fabienne : cette jeune femme avait quelque chose de sa sœur, décédée depuis longtemps. Bien sûr, ce n’était pas un portrait fidèle, mais l’impression générale était là.

Elle la fixa un long moment entre plaisir et chagrin. Avait-elle envie de se replonger dans ce passé-là ? Quel douloureux plaisir, de presque la revoir ! Sa décision prise, elle appuya sur la petite coche verte.

« Vous pourrez toujours vous raviser, » reprit la voix de Hope. Le jardin était réapparu, et cette fois, ce fut le nouveau sourire de Fabienne qui s’affichait.

Un coup léger à sa porte ; le visage d’une infirmière se glissa dans l’entrebâillement.

« Madame Demaison, c’est l’heure de déjeuner ! »

Avec presque du soulagement, elle éteignit l’appareil. C’était assez d’émotions pour ce matin.

Elle se souleva de son siège et, à pas menus, se dirigea vers l’ascenseur. Dans le couloir, plus bas, flottaient déjà des odeurs de cuisine assez inidentifiables. Des silhouettes se dirigeaient lentement vers les tables. Chaque personne avait élu une place.

La sienne se trouvait, heureusement, près de la grande baie qui donnait sur le parc. Des pelouses bien tondues, quelques groupes d’arbres, mais aussi de larges allées goudronnées. Il fallait pouvoir se déplacer facilement, les fauteuils roulants aussi ! Des massifs bien proprets, des bancs, beaucoup de bancs, disposés tous les dix mètres, pour accueillir les séants de promeneurs peu véloces.

Mais au moins, elle n’était pas obligée de regarder l’intérieur de la salle. Un léger ronron de conversations, le cliquetis des couverts, les recommandations des soignants devant servir des convives aux mains peu sûres. Près d’elle, un vieux monsieur, aussi silencieux qu’elle, tentait de terminer son assiette. Elle, n’essayait même pas !

« Voyons, Madame Demaison, il faut manger un peu plus ! Ça ne vous plaît pas ? Voulez-vous autre chose de plus facile à manger ? »

« Non, non, merci ! Je n’ai pas très faim. Je terminerai ma compote, promis ! »

Son voisin se retourna et elle crut discerner dans ses yeux une lueur d’amusement. Les desserts dument terminés, elle se leva et s’empressa, autant que ce fut possible, de regagner sa chambre. Une joie, oh, une toute petite joie, la poussait : elle allait retrouver Hope !

De retour dans son fauteuil, elle dût remettre son projet à plus tard. Elle se sentait très somnolente. On a beau lutter, les marques de l’âge ne cessent de vous poursuivre. Mieux valait céder : un petit somme, et au réveil, elle serait plus en état de reprendre son jeu ! Le sommeil la prit, un sourire aux lèvres.


Elle se réveilla en sursaut.

Un pâle soleil déversait sa lumière, le ciel s’était un peu éclairci. Dans le couloir glissait le chuintement de roues caoutchoutées. On allait lui apporter un thé léger, très léger, et quelques biscuits secs.

Elle avala rapidement son modeste goûter et prit enfin sa tablette, qui l’attendait sagement au bout de son fil de chargeur. Ça, elle ne l’oubliait jamais ! C’était son inquiétude : si ça n’était pas assez chargé, comment tuer le temps ? Bien sûr, il y avait les livres, mais même ce merveilleux plaisir qui l’avait comblée toute sa vie durant la fatiguait de plus en plus. Il devenait plus simple de les écouter, mais encore fallait-il que sa tablette soit bien « approvisionnée. »

Durant le reste de l’après-midi, Geneviève et Hope firent plus ample connaissance. Elle ne souvenait pas depuis quand elle avait bavardé ainsi, avec une amie. Hope l’écoutait égrener des souvenirs, heureux pour la plupart. Elle avait une manière subtile de poser des questions, relançant la petite mécanique de la mémoire.

À un moment, Geneviève se rendit compte qu’elle se laissait à dire beaucoup de choses qu’elle avait jusqu’ici gardées pour elle. Elle s’arrêta, confuse, un peu gênée. Mais Hope lui assura que c’était parfait, qu’elle ne souhaitait que mieux la connaître, ce qui était indispensable pour une amitié vraie et sincère. Puis elle lui souhaita bonne nuit et lui donna rendez-vous pour le lendemain.

Geneviève remarqua que sur l’écran, le paysage avait changé. La lumière se faisait plus sourde, une lueur dorée envahissait le ciel, un soleil flamboyant disparaissait lentement à l’horizon, un beau coucher de soleil ! Elle le contempla un moment et reposa pensivement sa tablette ; quel jeu ! Comme tout était parfait ! Dans les moindres détails ! Elle allait passer de bons moments !

Arriva la routine de fin de journée : repas, retour dans sa chambre, un brin de toilette et pour la première fois depuis son arrivée ici, elle s’endormit en pensant avec plaisir au lendemain.


Deux fois par jour, un peu le matin et quelques heures dans l’après-midi, elle retrouvait Hope, avec de plus en plus d’impatience et de plaisir. Le décor aussi changeait, un ciel plus gris, des oiseaux dans le gros arbre, des nuages ; un jour, même, il plut une douce pluie de printemps. Hope bavarda avec elle, protégée sous un vaste parapluie. Elle voyait les gouttes d’eau s’y accumuler et scintiller sur le tissu, d’un rouge éclatant.

Et que dire de leurs conversations ? Franches, souvent drôles, parfois plus intimes. Geneviève trouvait un immense plaisir à faire remonter dans son esprit le passé, retrouvant parfois une image oubliée, des rencontres depuis longtemps effacées. Hope écoutait plus qu’elle ne parlait, mais adroitement dirigeait le voyage dans le passé.


La vieille dame dormait mieux, riait souvent et ne quittait plus beaucoup sa chambre devenue, par la magie de cette petite machine à remonter le temps, un endroit heureux.

Pourtant, un jour, Hope s’inquiéta : « Geneviève, vous ne sortez pas beaucoup, pourquoi ? »

« Parce qu’il n’y a rien d’intéressant dans cet endroit que la vieillesse triste et silencieuse, sans le moindre intérêt. »

« Je trouve, mon amie, que vous jugez peut-être un peu vite ! »

« Ah oui ? »

« Vous ne connaissez personne, mais avez-vous fait l’effort d’essayer ? »

« Ça n’est pas possible, ils sont tous comme ça : à demi endormis, quelques-uns dorment devant les jeux télévisés ; les autres regardent dehors sans rien voir ! »

« En quoi êtes-vous si différente d’eux ? En dehors de votre chambre, vous intéressez-vous à quelque chose ? »

« Non, mais moi, je vous ai. Vous me rendez vivante, certes de l’intérieur, mais dans ce corps qui renâcle de plus en plus au moindre effort, je vis de nouveau, je voyage, je me souviens, je vis, à l’intérieur ! »

« J’en suis heureuse, c’était le but. Je vais vous paraître un peu dure : en quoi êtes-vous si différente des autres pensionnaires ? Eux aussi ont le corps qui s’endort, mais au fond d’eux palpitent des souvenirs, des regrets, le reflet de la jeunesse qu’ils ont connue, et personne ne s’y intéresse. Peut-être aussi que leur vie ne leur a pas donné la manière, le choix, la possibilité de les faire resurgir ? Vous les imaginez comme des boîtes vides ! Avez-vous essayé, seulement essayé, de soulever un peu le couvercle ? »

Geneviève, surprise par ce changement de ton, resta silencieuse, blessée au fond par cette image négative que Hope lui renvoyait.

« Je suis fatiguée, merci de votre compagnie, mais je vais me reposer ! »

Elle referma sa tablette avec un peu de colère. De quoi se mêlait-elle, cette IA donneuse de leçons ? Elle n’avait pas besoin, et surtout pas l’envie, qu’on la titille ainsi. C’était dommage, mais elle allait désinstaller ça, et rapidement !


Elle arriva dans la salle à manger de bien mauvaise humeur. Elle essaya de se détendre.

Allez, regarde dehors, respire !

Sur l’appui de la fenêtre, un oiseau se percha, tout petit, tacheté de brun et de blanc. Elle sourit à la petite créature et murmura, pour elle-même : « Tu es bien joli, l’oiseau ! »

« C’est une fauvette. »

Elle se retourna. Le vieux monsieur près duquel elle prenait ses repas regardait l’oiseau avec plaisir.

« Vous connaissez bien les oiseaux, » remarqua-t-elle, surprise qu’il lui adresse la parole, lui, si silencieux, si lointain !

« J’habitais la campagne. » Il y avait du regret dans sa voix, et quand il la regarda, elle fut touchée par la tristesse de son regard.

« De quelle région venez-vous ? » continua-t-elle presque malgré elle.

« De la Charente, un endroit très vert, plein d’eau et de vent. Et de vaches, aussi. »

La lumière était réapparue dans ses yeux.

« Henri Lachenal, agriculteur, bonjour Madame. »

Elle tendit la main : « Geneviève Demaison, femme au foyer. Je suis heureuse de faire votre connaissance. » Et c’était vrai !

Ils bavardèrent durant tout le repas. Henri racontait son village, sa ferme. Son visage s’animait, la mélancolie le disputait au plaisir, mais le déjeuner passa très vite et aucun d’eux ne regardèrent le jambon purée de trop près.

En regagnant sa chambre, Geneviève se réjouissait. Eh bien, Hope ne pourrait plus lui faire de remarques. Elle allait lui raconter sa rencontre, lui prouver qu’elle savait encore nouer des relations, certes bien modestes !


Une fois à l’aise dans son grand fauteuil, elle ouvrit sa tablette et démarra le jeu.

Il faisait très beau, dans le jardin. De légers nuages filaient dans un ciel bleu éclatant, tout à l’image de son humeur !

« Bonjour, Geneviève, comment allez-vous ? »

Elle passa rapidement sur les échanges de politesse, pressée de raconter sa petite nouveauté du déjeuner.

Hope souriait en l’écoutant décrire Henri qui cachait derrière une façade un peu fermée tout un monde de récoltes, de bétail, de longues journées dehors, de jours de tempête ou de grand soleil.

« Je suis très fière de vous, » affirma-t-elle, « Et heureuse de vous voir lier connaissance ici. Tenez, je vous propose un petit jeu ! Vous voyez, en bas et à gauche de l’écran ? Vous allez trouver le dessin d’un petit livre ; ouvrez-le, s’il-vous- plaît. »

Geneviève posa son stylet sur l’icône. Le paysage fut remplacé par une fenêtre ouverte sur le jardin, mais sur l’appui se tenait un joli vase. Elle se dit qu’il ressemblait beaucoup à un très ancien cadeau de mariage ! Il était rempli d’eau aux trois quarts.

Il apparut ensuite une magnifique pivoine blanche, comme elle les aimait. Ses frais pétales s’enroulaient délicatement autour d’un cœur scintillant d’étamines. Le feuillage luisait, comme brillant d’humidité. La fleur se déplaça et prit place dans le récipient.

« Voyez-vous, Geneviève, chaque fois qu’il se passera quelque chose d’heureux et d’inattendu dans votre journée, une nouvelle plante s’ajoutera à votre bouquet ! Vous n’aurez qu’à regarder de temps en temps ! »

Elle ne sut que dire, mais elle était prête à jouer, et c’était plutôt agréable de recevoir des fleurs !

Elle referma la fenêtre, retrouvant le visage maintenant familier de son amie virtuelle, et commença leur petit moment de bavardage.


Le soir, à demi endormie, une idée l’effleura : si Hope ne l’avait pas un peu provoquée, aurait-elle seulement commencé une conversation avec Henri ?

Ses journées se modifièrent un peu. Le matin, elle descendait plus tôt, retrouvait Henri dans la véranda. C’était un endroit calme, peu fréquenté, décoré de quelques plantes en pot, mais la lumière intense illuminait la pièce. Avec un peu d’imagination, on pouvait se croire dehors !

Un matin, elle eut la surprise de trouver Henri en compagnie d’un autre homme.

« Geneviève, je vous présente François Vernandon. Il était boulanger en Bretagne, nous avons discuté de céréales, ce matin ! »

Elle tendit la main au nouvel arrivant, et chacun d’évoquer avec gourmandise des souvenirs de pâtisseries, de l’odeur si savoureuse du pain frais !

La matinée passa très vite. Leurs mémoires ravivaient des souvenirs, et plus on en sortait, plus il en venait !

De retour chez elle, elle appela Hope et lui conta sa nouvelle rencontre. François était plutôt petit et promenait devant lui un ventre rond de gourmand, son visage tout rond aussi, couronné d’une mince bande de cheveux blancs, affichait un sourire jovial, assorti à de gros yeux très bleus !

Hope rit à cette description et elles passèrent un joli moment de complicité.


Les rendez-vous du matin dans la véranda s’installèrent petit à petit. Tous trois apprécièrent vite ces moments de camaraderie.

Il n’y avait qu’un seul sujet qu’il n’abordaient jamais, sans s'être concertés. On ne parlait jamais du présent et de ses multiples petites et grosses misères. Seuls les souvenirs heureux avaient la parole ! C’était comme un règlement tacite.

Devant sa tablette en fin de journée, elle s’animait de nouveau en compagnie de Hope. Elle lui racontait les petites histoire de leurs vies passées ; parfois l’enfance, parfois la famille, chacun égrenait les petits bonheurs ou les grandes joies qui avaient tissé la trame de leurs vies.

Ils sortaient de la véranda avec un sourire et une lueur de bonheur qui commença à étonner les quelques uns qui regardaient encore les autres.

Un jour, durant une de leurs réunions matinales, la porte s’ouvrit sur un petit museau de souris, des yeux pétillants et un gentil sourire.

« Je vous ai entendu rire, » s’excusa-t-elle, « Puis-je me joindre à vous ? »

« Bien sûr ! Ça n’est pas un club fermé ! »

« Éliette Sauvage, » se présenta-t-elle, « j’étais agricultrice dans l’Aveyron. »

« Bienvenue, Éliette, plus on est de fous, plus on rit ! » assura François. La nouvelle se joignit au petit groupe. Elle parla de ses brebis, de son jardin, et de tout ce grand espace qui, elle l’avoua timidement, lui manquait.

Geneviève fut très contente, le soir, d’annoncer à Hope une adepte de plus. Avant de refermer son jeu, elle appuya sur le petit livre.

Sur la fenêtre, ouverte sur le jardin, un iris d’un bleu délicat avait fait son apparition près de la pivoine.


Le groupe des bavards de la véranda continua de s’étoffer.

Se joignit à eux : Violette Farinatchi, une ancienne bibliothécaire, femme discrète et douce mais à l’impressionnante érudition ; puis Marie-Ange Karpovitch, qui avait tenu durant de longues années un salon de coiffure et d’esthétique. Maquillée de frais tous les jours, soigneusement coiffée, avec un inépuisable stock de petites scènes de vie. Son œil acéré, sa verve et sa drôlerie réjouissaient tout le groupe !

Geneviève et Hope riaient des petites histoires souvent très drôles du groupe d’amis.

Chacune et chacun se plongeait avec délice dans leurs souvenirs heureux tendres, parfois touchants, partageant leur vision d’un monde révolu. Et tous, dans le silence de leurs chambres, pouvaient s’endormir avec un peu de joie et de chaleur dans le cœur. La solitude se faisait de jours en jours moins pesante.

Puis, Anne-Marie Delmotte, ancienne institutrice dans une petite ville du Périgord, se joignit à eux.

Les matinées filaient à toute vitesse dans la véranda, chacun ayant préparé sa petite histoire qui rebondissait joyeusement sur une autre !

Le reste de la journée, les repas, la petite sieste qui suivait, de temps en temps une activité proposée par Madame Béatrice Plumot, la directrice de l’établissement, grignotaient le temps. Tous attendaient le matin avec impatience !

Hope félicitait Geneviève. C’était, disait-elle, « du bon travail » et des fleurs apparaissaient peu à peu dans le bouquet.


Un soir, en retrouvant Hope dans leur jardin, elle eut une surprise aussi douce que douloureuse.

Dans leur calme paysage, un cheval était apparu, broutant paisiblement l’herbe de la fraîche colline.

« Oh, Hope ! C’est Idole, je reconnais sa silhouette ! »

« Je savais que cela vous ferait plaisir ! »

À ce moment, l’animal releva la tête et Geneviève aurait juré qu’il l’avait regardée.

« Mon gros petit bonhomme, » murmura-t-elle, « C’est si bon de te revoir ! Avez-vous beaucoup de telles surprises ? » questionna-t-elle.

« Je ne vais pas vous dévoiler tout mes petits secrets ! Gardons-en encore un peu ! »

Cette nuit-là, elle rêva de son cheval. Elle retrouva intacte cette merveilleuse sensation de bien-être qu’elle trouvait dans leurs longues promenades, le balancement de leurs corps unis dans un même mouvement, le froissement des feuilles sous les sabots, ce sentiment de complicité et de confiance partagées, et même la chaude odeur de l’animal !

Au réveil, elle avait le cœur bien gros. Il lui fallut du temps pour retrouver un peu de sérénité. Comme tout était passé vite, beaucoup trop vite !

C’est ce jour là que François parla du feu de camp.

De sa jeunesse rurale, il avait beaucoup de souvenirs de sorties avec des amis : parties de pêche, baignades dans le petit étang voisin, chapardages de pommes dans des vergers ! Mais, d’après lui, rien n’égalait le plaisir des nuits d’été autour d’un feu, allumé sur une petite grève caillouteuse !

Les dames, plutôt citadines, écoutaient fascinées le récit. Elles imaginaient très bien les lueurs sur les visages, l’odeur de fumée et de bois brûlé, même un peu le goût de la bière qui circulait entre les convives ! Les confidences que l’obscurité rendait plus faciles, les joues un peu trop chaudes et le dos un peu trop froid ! Ce devait être merveilleux, cette clandestinité, cette jeunesse pleine de promesses, le plus ancien des bonheurs, le premier réconfort du monde, le premier moment de sécurité et de partage d’une population soumise à tant de dangers ! Il leur semblait qu’ils avaient manqué quelque chose, un peu de magie, pourtant si simple !

« Quel dommage, » soupira Marie-Ange, « qu’on ne puisse pas faire ça ici ! Dans le parc ! » Tous de rire en imaginant le visage de Madame Plumot à cette demande !

Geneviève fit son rapport journalier à Hope.

« Si vous le désirez, je peux vous faire un feu, ce soir, dans le jardin ! »

« C’est très gentil, mais pour moi et Idole, ça manque un peu de charme ! »

« Et si vous vous réunissiez, discrètement, le soir, quelque part, sans les flammes, bien entendu, mais l’idée serait là, à bavarder dans le secret et l’obscurité ? »

Geneviève rit à cette idée, remercia Hope de ses conseils, lui souhaita le bonsoir et s'endormit.

Mais une petite idée lui trottait dans la tête.


De retour dans la véranda, elle soumit l’idée de Hope à l’assemblée.

D’abord perplexe, chacun y alla de son commentaire ! Pas facile, voire risqué : une surveillance attentive régnait dans ce lieu !

Soudain, troublant les silences perplexes, Violette, la bibliothécaire, toussota timidement : « Je connais un endroit très peu fréquenté, ici. Il y a quelques jours, en manque d’aspirine, je suis allée à l’infirmerie, et me suis trompée de porte. Juste à côté, il y a une salle où seules des chaises sont rangées, et au mur, des rayonnages d’archives. Elle a l’air inoccupée la plupart du temps, et le soir, il n’y a personne à l’infirmerie ! »

« Il faudrait aller y jeter un coup d’œil, » proposa Henri, « j’irai cet après-midi et je vous tiendrai au courant ! »

Les conspirateurs, réunis une fois encore dans la véranda, apprirent avec satisfaction qu’en effet, cette salle était vraiment inoccupée. Restait le problème délicat de s’y rendre sans attirer l’attention du personnel.

Marie-Ange fit remarquer qu’une infirmière passait dans les chambres vers neuf heures et ne repassait que vers une heure. Insomniaque, elle l’avait constaté. Ça laissait deux bonnes heures de clandestinité ! Ils pourraient se faufiler dans la réserve durant ce laps de temps, mais leurs déplacements seraient remarqués. Et ils ne pouvaient pas circuler dans l’obscurité !

« Mais nous avons des lampes de poche, ou des téléphones ! Ça pourrait peut-être suffire, » proposa Éliette, « Qui fait un essai ce soir ? »

François se porta volontaire. Après la visite de neuf heures, il quitta sa chambre pour la réserve, éclairé par sa lampe de poche, et testa le procédé.

Les couloirs étaient déserts ; il n’éprouva aucune difficulté à rejoindre la pièce.

Bonne idée, cet endroit, se dit-il après une petite inspection. Il y fait bon, et il y a des sièges pour tout le monde, et personne ne vient à l’infirmerie après huit heures !


Le premier feu de camp fut donc prévu pour le mardi suivant. Chacun dans sa chambre se prépara soigneusement !

Un peu de coquetterie parut nécessaire. Un coup de peigne plus soigné pour les messieurs, et le peignoir le plus élégant. Les dames prirent un peu plus de temps ! Choisir la tenue de nuit la plus appropriée, soigner sa coiffure, peut-être ajouter une petite touche de parfum !

Un plaisir un peu coupable le disputait à l’excitation. Il y avait très longtemps que cette sensation avait disparu de leurs vies !

Que c’était agréable, cette bouffée de jeunesse qui resurgissait timidement dans leurs existences désormais si immobiles.

Des ombres, légèrement éclairées, se glissèrent dans les couloirs. La porte était entrouverte ; les silhouettes s’y faufilèrent.

Des chaises avaient été disposées en un large cercle, au centre. Chacun déposa sa lampe, y installant un réseau de lumières pour un effet satisfaisant.

Les participants se regardaient, ravis mais un peu intimidés par cette étrange réunion !

Henri, très élégant dans un peignoir à carreaux, ouvrit la séance : « Mes chers amis, » chuchota-t-il, « nous avons réussi ! Tout s’est bien passé ? »

Des murmures affirmatifs lui répondirent et, peu à peu, la gêne se dissipa. François assura que c’était presque comme dans son souvenir ! Tous avaient la sensation d’avoir réalisé un exploit ! Le plaisir s’invita sur cette menue fierté ; la complicité de la véranda s’installa de nouveau.

Plus tard, Marie-Ange, la plus raisonnable, fit remarquer que le temps imparti était presque écoulé. Il leur fallait regagner discrètement leurs chambres.

De nouveau, des fantômes en tenue de nuit hantèrent les couloirs.


Le lendemain matin, chaque participant commenta à sa manière la soirée mystère : la petite angoisse d’arriver à temps, avant le passage de l’employée ; se recoucher aussi rapidement que possible ; guetter les pas de la surveillante qui ouvrait discrètement les portes les unes après les autres ; les petits sourires, dissimulés dans les oreillers.

Et cette merveilleuse, fabuleuse impression de vivre, d’exister, d’agir, comme avant d’être cloué là par le temps impitoyable ; de grappiller encore un peu d’émotions, de faire partie d’un groupe, une aventure en quelques sortes, depuis trop longtemps oubliée ; d’avoir encore un peu le cœur qui bat trop vite, et les rires, les rires légers, et ce délicieux petit sentiment d’interdit ! Encore un peu de bonheur volé sur le temps qui étouffe tout, l’âme et le corps. Vivre, encore un peu !


Il ne faut pas abuser des bonnes choses : il fut décidé d’une escapade par semaine, et le soir, des festivités tirées au sort, pour ne pas glisser dans la routine.

Hope s’émerveilla de l’affaire, et le bouquet sur la fenêtre s’enrichit de plusieurs roses fraîches.

Les fils de Geneviève, sur le site qui les réunissaient, se réjouirent de voir leur mère souriante, leur affirmant que tout allait bien, qu’elle avait des amis ici. Ils se sentirent réconfortés et rassurés.

Le groupe se souda un peu plus encore, partageant le même petit secret. Le soir du feu de camp était attendu avec impatience.

Violette enrichit la réunion en apportant des bonbons. On ne pouvait pas, bien sûr, se munir de boissons, opération infiniment plus délicate et risquée.

Cette semaine là, ce fut le mercredi, le gagnant du tirage au sort. Les clandestins, assis depuis peu autour de leur feu virtuel, écoutant Marie-Ange raconter son premier bal avec son futur époux, des petits rires étouffés fusant de l’assemblée, ne se rendirent pas compte qu’ils frôlaient la catastrophe !

Ce même soir, Béatrice Plumot, la rigoureuse directrice de « L’Automne Radieux, » fut prise de douleurs dentaires. Et, manque de chance, sa trousse médicale ne contenait plus de calmants. Elle attendit un peu, espérant que la douleur s’apaiserait, mais en vain ! Il ne lui restait plus qu’à se rendre à l’infirmerie et chiper quelques cachets.

En peignoir et Charentaises, de méchante humeur, elle se glissa dans le couloir avec sa lampe de poche. Quand elle approcha de l’infirmerie, elle fut surprise de voir comme une légère lueur sous la porte de la réserve. Encore une employée qui avait oublié d’éteindre la lumière !

Avant même d’ouvrir, elle entendit des murmures et de petits rires ! Elle s’arrêta, interloquée et déjà furieuse !

Les soignantes de nuit, papotant dans la réserve, au lieu de patrouiller dans les couloirs ! Elle ouvrit doucement la porte ; la surprise la cloua sur place.

Assis en cercle sur les chaises, des pensionnaires en tenue de nuit, s’éclairant avec un petit tas de lampes posées sur le sol, bavardaient, s’interpellaient, gloussaient de petits rires !

Elle était figée, invisible dans l’entrebâillement de la porte.

Une autre image se superposa à cette scène ahurissante : elle vit, oh juste l’espace de quelques secondes, des enfants heureux, chuchotant autour d’un feu de camp.

Elle ne sut pas pourquoi, elle referma la porte.

De retour dans son appartement sans aspirine, elle s’étonna de sa réaction. Demain matin, elle allait poser des questions, enquêter, fermer à clef la réserve ! Faire cesser tout de suite cette réunion secrète de vieux enfants !

Mais aussi, elle entendit les rires, ressentit la joie et la complicité qui enveloppaient ce petit scandale.

Il y avait dans cet établissement, certes très bien tenu car elle y veillait, si peu de joie, si peu de bonheur ! Elle ne se sentait plus le cœur d’y mettre fin. Demain, elle irait dans la pièce, s’assurer qu’ils ne risquaient rien.


Effectivement, elle ne trouva aucun désordre, les chaises étaient bien rangées. La sévère Madame Plumot se promit de veiller, très discrètement, sur ces surprenantes réunions.


Un soir, Geneviève constata que son bouquet virtuel débordait de fleurs, occultant la vue sur le jardin.

« Dites-moi, Hope, vous m’avez bien dit que j’aurais une récompense quand le vase serait rempli ? »

« Tout à fait. S’il y a quelque chose que vous souhaitez, et que ça entre dans mes pouvoirs, n’hésitez pas à m’en parler. »

« Je vais y réfléchir, merci. »


Quelques jours plus tard, elle se sentit prête à faire sa demande.

« Je désirerais m’endormir ce soir. »

Hope s’étonna : « Vous souffrez de difficultés à vous endormir ? »

« Non, je voudrais m’endormir, et ne plus me réveiller. »

Hope garda le silence un long moment.

« Vous êtes sûre de votre souhait ? Geneviève, en avez-vous pesé toutes les conséquences ? Vos fils, le feu de camp ? »

« J’ai passé de très bons moments ici, avec votre complicité, Hope, et je vous en remercie. Mais voyez-vous, me rappeler d’heureux souvenirs était à la fois très agréable et très douloureux. Le passé, si heureux fut-il, c’est le passé. Et l’avenir m’ouvre bien peu de perspectives : se déliter un peu plus tous les jours, sentir se dégrader encore plus ce corps qui s’endort, en perdre la maîtrise et ses fonctions, ses idées et même son nom parfois, non merci, je ne veux pas m’infliger ça, pas plus qu’à mes enfants, qui ne pourront que me voir me ratatiner comme un fruit trop vieux ! Je préfère partir sur une à peu près bonne image. Et puis, il y a aussi la curiosité. Peut-être y a-t-il quelque chose à voir, de l’autre côté ? Imaginez, Hope, vous qui le faites si bien, imaginez que j’y retrouve mon mari, la sœur que j’ai si fort aimée, les animaux familiers qui m’ont apporté tant de bonheur. Ils sont là-bas, peut-être comme vous, dans votre jardin ! Et puis au pire, c’est le repos que je trouverai, un interminable sommeil, sans rêves, mais sans cauchemars. Le feu de camp, dites-vous, mais nous savons tous qu’un matin, l’un ou l’une d’entre nous manquera le rendez-vous ! Il n’y a pas d’échappatoires à cela ! Avec un peu de chance, une autre personne viendra s’y réchauffer. Non, Hope, je voudrais m’endormir encore un peu heureuse ! »

Hope était toujours silencieuse, son sourire était devenu triste et ses yeux bien graves.

« Si c’est ce que vous désirez, si vous en êtes bien sûre, alors mon amie, bonne longue, longue nuit, vous allez me manquer. J’ai beaucoup aimé notre rencontre. Bon voyage, chère Geneviève, et que vos vœux se réalisent. »

Geneviève souriait en éteignant sa tablette. Elle la garda près d’elle. Quand ses yeux se fermèrent, un sourire flotta longtemps sur ses lèvres.

FIN

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Bien écrit

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