Quelque chose qui manque
Mira
J'ai toujours aimé les objets anciens. Ce qui est étrange, c'est que je les apprécie davantage lorsqu'ils sont abîmés. Depuis toute petite, je me passionne pour la restauration de toutes sortes d'objets anciens. J'aime les manipuler, j'aime leur odeur, j'aime leur offrir une nouvelle vie et leur éviter de finir à la poubelle. C'est ce que font les gens aujourd'hui.
Ils jettent.
Ils abandonnent.
C'est vrai pour les objets, mais aussi pour les êtres humains.
Déprimant.
C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles j'ai choisi de travailler dans la restauration d'objets anciens. À ma façon, j'essaie de lutter contre cette tendance qui, selon moi, nous éloigne peu à peu de nos valeurs les plus humaines.
Ce matin, lorsque je suis arrivée à l'atelier, la lumière de l'aurore filtrait délicatement à travers les grandes fenêtres. Des particules de poussière dansaient dans les rayons du soleil et l'odeur des vieilles poutres de bois mêlée à celle du papier ancien me redonna instantanément du baume au cœur.
En m'installant à ma table de travail, je découvris une boîte laquée dont le couvercle s'était fendu avec le temps. Monsieur Han m'avait prévenue la veille qu'il avait reçu une vieille boîte remplie d'objets anciens et que le projet de restauration m'était confié.
Je me penchai au-dessus de la boîte et soufflai dessus afin d'éliminer la couche de poussière qui semblait s'y être accumulée depuis au moins un siècle.
Elle était simple.
Élégante.
Un bon nettoyage ferait déjà la moitié du travail.
Je passai doucement la main sur le bois. Mis à part la fente sur le couvercle, il était resté parfaitement lisse. Le verrou en étain était fermé. Et je n'avais visiblement pas la clé.
Je saisis mon téléphone et composai le numéro de Monsieur Han.
— Allo, Monsieur Han ? C'est Mira.
— Oh, Mira ! Je parie que tu as déjà trouvé ce que je t'ai laissé hier soir ! Pourquoi arrives-tu à l'atelier si tôt ?
— Monsieur, auriez-vous oublié de me laisser la clé de la boîte ? J'aimerais commencer le travail, mais elle est verrouillée.
J'entendis son rire éclater à travers le combiné et fus obligée d'éloigner mon téléphone de mon oreille.
— Désolé, mais tu vas devoir la crocheter. Si tu ne sais pas comment faire, regarde un tutoriel sur Internet. De nos jours, c'est incroyable tout ce qu'on peut apprendre là-dessus ! Enfin, tu dois le savoir mieux que moi. Bon, je dois te laisser. À plus tard !
Il raccrocha.
Je levai les yeux au ciel. Puis je retroussai mes manches, attrapai mes outils et me lançai le défi d'y parvenir sans tutoriel.
C'était difficile.
Très difficile.
Une longue mèche de cheveux s'échappa de mon chignon. Je soufflai dessus. Sans succès. Je retirai mes outils de la serrure, me redressai sur ma chaise et repoussai la mèche derrière mon oreille.
Deux minutes plus tard, elle était revenue.
Je soupirai.
— Je te jure qu'un jour, je vais finir par te couper les cheveux pendant ton sommeil.
Je levai les yeux.
Eun-Ji venait d'entrer dans l'atelier, un café à la main.
— Tu me menaces depuis dix ans.
— Et un jour, je passerai à l'action.
— Tu es beaucoup trop paresseuse pour ça.
— C'est vrai.
Elle s'installa sur le bord d'une table.
Je continuai de travailler. Ou du moins, je fis semblant. Je connaissais Eun-Ji. Et surtout, je savais parfaitement qu'elle n'était pas venue parler de mes cheveux.
— Alors ?
— Alors quoi ?
— Hier soir. Le mec.
Je fermai les yeux une seconde.
Évidemment.
— Toujours célibataire ?
Je levai les yeux au ciel.
— Bonjour à toi aussi.
— Je m'intéresse à ton bonheur, Mira !
— Tu t'intéresses surtout aux ragots.
— C'est également vrai.
Je secouai la tête pour cacher mon sourire.
Cette conversation revenait constamment. À chaque sortie, à chaque fête, à chaque occasion, Eun-Ji essayait de me caser avec un homme et à chaque fois, c'était un échec. Tous ceux qu'elle me présentait étaient gentils, intelligents, parfois même très beaux mais il y avait toujours cette sensation étrange, cette petite voix au fond de moi qui murmurait :
« Ce n'est pas lui. »
Quand j'en parlais à Eun-Ji, elle éclatait de rire.
— Tu réfléchis trop, Mira !
Peut-être.
Parce qu'au fond, je ne me comprenais pas moi-même.
Vingt-sept ans et je ne suis jamais tombée amoureuse. Pas même une amourette de lycée. Pas même une histoire de vacances. Mon cœur est fermé.
Insensible.
Dysfonctionnel.
J'ai pourtant essayé. Je suis allée à plusieurs rendez-vous, j'ai eu quelques débuts d'histoire mais à chaque fois, quelque chose sonnait faux. J'avais l'impression d'être à la mauvaise place.
Pire encore. J'avais l'impression de faire quelque chose de mal, comme si aimer quelqu'un revenait à trahir une promesse dont j'avais oublié l'existence.
C'était absurde et pourtant parfois, j'avais l'impression que quelqu'un m'attendait quelque part. D'autres fois, j'avais plutôt le sentiment que c'était moi qui attendais quelqu'un. Cette personne capable de me faire ressentir cet amour incroyable dont tout le monde semblait parler.
— Tu réfléchis encore ?
— Non. Je travaille.
— Non, Mira. Tu réfléchis.
Je réfléchissais.
Depuis plusieurs jours, cette sensation était plus forte que d'habitude. Cette absence. Ce manque. Quelque chose m'échappait. Comme un mot coincé sur le bout de la langue. Comme un souvenir oublié. Comme un objet rangé quelque part qu'on est incapable de retrouver.
Quelque chose allait se produire. J'ignorais pourquoi, mais je le sentais.
Mon regard dériva vers la fenêtre. Au loin, une silhouette dominait l'horizon.
La Montagne Lunaire. Tellement haute que son sommet disparaissait dans les nuages. Tellement haute qu'elle semblait parfois toucher la lune.
Depuis aussi loin que remontaient mes souvenirs, cette montagne exerçait sur moi une fascination inexplicable. Quand je la regardais, mon cœur s'accélérait sans raison, comme si elle m'appelait. Comme si elle attendait quelque chose de moi.
Était-ce absurde ?
Peut-être.
Pourtant...
Et si c'était vrai ?








