I
Le toit translucide de la Tesla s’estompe sous les vaguelettes vert de gris qui agitent à peine la surface du Tage. Résonne une première salve de coups de tonnerre. De l’autre côté du fleuve, le feu d’artifice de la Saint-Sylvestre lisboète vient de se déclencher. Les banlieues de la rive sud allumeront bientôt le ciel à leur tour. Les reflets arc en ciel de la pluie de comètes et des cascades d’étincelles s’abattront sur la voiture et sa charge mortuaire. À Paris ou à Marseille, nous aurions été plus prudentes de l’incendier, mais au Portugal, selon Karine, une bagnole en flammes ne passe pas inaperçue. Y compris la nuit du nouvel an.
L’idée de transformer la Tesla en sarcophage et de la noyer à l’heure du réveillon ne vient donc pas de moi, mais de Karine. Le choix du lieu du naufrage, cette plage marécageuse, avec son insoupçonnable panorama 360° sur la constellation de la Grande Lisbonne, lui revient aussi. Karine habite ici depuis plusieurs années, elle connaît la région beaucoup mieux que moi.
La dissimulation du cadavre est une manœuvre tactique qui me permettra de gagner quelques jours. Tôt ou tard, le rayonnement du pavillon de la Tesla sous-marine attirera le regard d’un promeneur. La pointe aux corbeaux est un point d’observation ornithologique, assez fréquenté le weekend. La profondeur de ces eaux étonnamment limpides ne dépasse pas les quatre mètres. Il suffit d’un amerrissage d’oiseau plus ou moins rare au-dessus de la sépulture improvisée. Puis, c’est une Tesla, rien que la batterie, un petit trésor…
Aurais-je mieux fait de me rendre immédiatement à la police et tout avouer sans retenue ? Mentir aux autorités, ce n’est pas ma pente. Obéir à Karine, non plus, vous me direz ; je suis sa meilleure vendeuse, pas la plus docile. Une employée efficiente, autonome, multi casquettes, un brin revendicative, pas la best pote de sa patronne.
Pour être complètement honnête, depuis le début, je me conduis comme une chipie avec elle. Karine et moi, nous n’avons jamais été amies, mais nous nous connaissons… intimement. Quand j’ai commencé à travailler à la boutique, nous avions déjà, occasionnellement, couché ensemble. Moi, elle et Hélio, son mari, le propriétaire de la Tesla. L’homme qui se décompose au fond du Tage, amarré à la place du mort. Je l’ai éliminé seule, le catalyseur du trio de choc de mes premiers mois au Portugal…
Si je n’avais pas rencontré Ravi, combien de temps serais-je restée la guest-star de leur manège ?
Hélio… J’ignore encore si je t’ai supprimé pour protéger Karine ou davantage pour le bon plaisir de venger à la fois ton infamie et ta finasserie à rouler tout le monde dans la farine, avec ta gueule d’ange.
Comment arguer que j’ai agi sans préméditation, alors que je l’ai empoisonné en l’arrosant de cocktail-shots assaisonnés au Destop ? Avant de se mettre à cracher des caillots sanguinolents, quelques instants avant de perdre connaissance, Hélio ne s’est aperçu de rien.
Hier soir, il était plus pété que d’habitude, mais ce n’était pas une première. J’avais constaté à plusieurs reprises combien la défonce amplifiait ses penchants, rendant plus probable la concrétisation de ses fantasmes inavouables, ceux qu’il ne parachevait que rarement, en bout de course. Les victimes des pervers de son espèce saisissent rarement que l’ivresse affaiblit aussi la précision et la clairvoyance des salauds.
Je veux bien admettre que j’ai profité de l’opportunité offerte par l’état altéré d’Hélio, mais je jure qu’en arrivant chez eux, je n’avais aucune intention de lui ôter la vie. C’est l’occasion qui a fait de moi une meurtrière.
Qu’importe ! Il me faudra une éternité pour analyser mon acte et je dois trancher au plus vite entre les deux seules stratégies possibles : disparaître ou me rendre à la justice avec le peu de foi que j’ai en elle.
Quoi qu’il en soit, Karine n’y est pour rien. Au cours de la soirée, je ne lui ai fait aucune confidence relative aux gestes que j’improvisais et qui m’apparaissaient, alors et toujours, justes et nécessaires. Karine était là devant moi, mais je ne pensais quasiment pas à elle. Je nous envisageais, elle, Ravi et moi, comme de simples bénéficiaires collatéraux de l’extinction d’un être irréparable.
D’ailleurs, en dépit de son soutien, jusque-là précieux, mes rapports avec Karine ne se sont pas détendus depuis que j’ai éliminé Hélio. La Karine complice et obséquieuse de l’après-crime m’agace autant que la cheffe et la rivale. Lui sourire, me montrer compréhensive ou juste cordiale, l’accommoder de temps en temps, pourquoi c’est aussi difficile avec elle qu’avec ma mère ?
Certains thrillers s’évertuent à grossir le trait de la difficulté de tuer. Pour moi, ce n’était franchement pas la mer à boire. Parfois, avec les plus proches, des mécaniques viscérales se mettent en branle, aussi insidieuses et laborieuses que certains meurtres. Pour la plupart d’entre nous, j’en suis désormais persuadée, régler son compte à une raclure s’avère moins ardu que de répandre la gentillesse.
Les pensées ombrageuses qui viennent de me traverser, sont-elles un contrecoup de la fatigue ? Je n’ai pas fermé l’œil depuis hier matin et les dernières 24 heures, je les ai vécues dans un état d’exaltation permanente, au cours duquel le remords ne s’est jamais manifesté.
Maintenant, le spectacle pyrotechnique bat son plein et l’émotion prend le dessus. La carapace de la nouvelle Romy résistera-t-elle aux explosions ? Chaque déflagration éveille une myriade de souvenirs heureux. En quelques secondes, je vois défiler l’existence prématurément interrompue de la jeune femme prometteuse que j’étais encore la semaine dernière, à Noël… Je secoue la tête avec véhémence, histoire de sécher les larmes et reprendre mes esprits. Pas le moment de craquer.
Cette nouvelle maîtrise, la capacité à me raisonner et me contrôler en temps utile — un talent qui me faisait tant défaut —, ne cesse de me surprendre. Le meurtre, comme tous les actes irrévocables, laisse forcément une empreinte sur le cerveau. Se découvrir des potentialités en affrontant des épreuves, inédites ou récurrentes, voilà comment l’on se dépasse.
Ma métamorphose en créature de sang-froid me réjouit.
Simone, ma grand-mère, qui a quitté l’école en troisième, nous a lavé le cerveau, à ma mère et à moi, en nous abreuvant de philosophie darwinienne. Mamie en extrait des proverbes lapidaires et cinglants comme les évangiles. La plus insistante de ses citations de L’Origine des espèces est, sans surprise, l’une des plus célèbres : Ce n’est pas le plus fort de l’espèce qui survit, ni le plus intelligent. C’est celui qui sait le mieux s’adapter au changement. Dans la bouche de Mamie, cela veut surtout dire que, pour des êtres dépourvus de vocation manifeste, il y a des moyens plus sûrs de percer, de réussir, que de suivre le troupeau en faisant du sport ou du ballet à outrance, ou en empruntant la voie académique. Ainsi, la famille ne m’a jamais encouragée à aller en fac.
— Un jour, Romy, tu évolueras de toi-même. Nous nous sommes faites toutes seules, ta mère comme moi…
Tu as raison, Mamie. Il y a des situations et des actes qui nous transforment, nous upgradent, davantage que les hautes études.
Je jette un dernier coup d’œil à la surface de nouveau sombre de l’eau. Après le bouquet du feu d’artifice, mes yeux peinent à s’habituer à l’obscurité. Je ne distingue plus le halo pâle de la Tesla engloutie.
Le paysage sépulcral d’avant minuit se laisse peu à peu envahir par les échos carnavalesques de l’agglomération : cris, chants, pétards, rodéos motorisés, bains de minuit… Sur ma droite, à l’autre bout de la langue de sable, débarque une quinzaine de jeunes crevards avec baffles à basses renforcées, packs de bières et clebs. Un souffle de weed me parvient. Je n’aime pas ça. Si je suis repérée, ils ne manqueront pas de m’accoster.
Soulagée, je reconnais le glissement furtif de la voiture qui remonte la route au ralenti. J’attends le moment où ses clignotants balaient la plage pour me retourner dans sa direction. La Morris hybride de Karine, anormalement ponctuelle, vient de se garer à l’endroit convenu, 600m derrière moi, sur la route qui sépare les baraquements de l’école navale du marais, avec ses bassins d’aquaculture. Je me dirige vers elle, m’ingéniant à adopter une démarche nonchalante.
Dès que j’ouvre la portière, Karine me saute dessus, dissimulant maladroitement son stress.
— Tout s’est bien passé ? Personne ne t’a vue ? Tu n’es pas trop fatiguée ?
Je ne réponds pas et le silence l’insupporte. Elle se sent obligée d’énumérer tous les items superflus qui remplissent sa tête et la banquette arrière de la voiture.
— Tu veux de l’eau, un coca ? J’ai aussi du ice tea, des oursons acidulés et des cookies… Un magazine pour te changer les idées ?
Depuis la disparition d’Hélio, je ne l’ai pas encore entendue prononcer le nom du mari. Elle a besoin de soutien thérapeutique, mais ce n’est pas l’heure de le lui faire remarquer.
Plutôt que de lui adresser les paroles bienveillantes qu’elle mérite, je croise les bras et lève les yeux vers le ciel avant de la tancer.
— Là, Karine, j’ai juste envie de dormir ! Tu peux te taire jusqu’à me déposer chez moi ?
J’exécute alors le deuxième geste miraculeux de la semaine. Je saisis sa main agrippée à la boîte de vitesses et la prends dans les miennes. Un à un, je porte ses petits doigts à mes lèvres, et je m’assoupis enfin, épuisée de bonne fatigue.








