Chapter 1
Kabylie, terre de pierres et de silence
Les premières lueurs de l’aube glissaient timidement sur les crêtes acérées du Djurdjura. Dans la Kabylie des années vingt, le jour n’entrait jamais d’un coup : il rampait d’abord sur les rochers, hésitant, comme un visiteur qui ne veut déranger personne. Les montagnes, immenses et immobiles, semblaient porter la mémoire de siècles trop lourds pour un seul peuple. Elles veillaient sur les villages accrochés à leurs flancs comme des nids d’oiseaux obstinés.
Ce matin-là, comme tant d’autres, la montagne respirait doucement. Un vent léger faisait tinter les pierres sèches empilées sur les murets. Les maisons en pisé, de couleur terre, se confondaient presque avec le sol. Rien n’était là par hasard : chaque pierre, chaque poutre, chaque toit en tuiles rouges portait l’empreinte d’une lutte ancienne contre la faim et le froid.
Dans ce décor austère, la vie suivait un rythme immuable. Les coqs lançaient leurs cris avant le soleil, les femmes faisaient chauffer l’eau dans les grandes marmites noircies, les hommes sortaient les bêtes, les enfants s’éveillaient dans l’odeur du café et de la galette chaude. À première vue, tout semblait simple, presque paisible. Mais la Kabylie de ces années-là n’était pas un décor figé : c’était un territoire de résistance silencieuse, une terre où la pauvreté et la dignité cohabitaient sans se contredire.
Les chemins, étroits et pierreux, serpentaient entre les oliviers. Leurs troncs noueux racontaient des histoires de feu, de sécheresse, de pluies tardives. Ils étaient les témoins immobiles d’une époque indifférente aux souffrances humaines. On disait dans le village que les oliviers vivaient plus longtemps que les hommes, qu’ils se souvenaient de ceux qui les avaient plantés, et qu’ils reconnaissaient ceux qui venaient les trahir ou les honorer.
La Kabylie n’était pas seulement pauvre : elle était oubliée. Les routes se faisaient rares, les écoles encore plus. Les hommes quittaient la montagne pour chercher du travail ailleurs, laissant derrière eux des terres rocheuses et des villages en sommeil. Les hivers semblaient plus longs, les récoltes plus maigres, et l’avenir, plus silencieux. Mais les gens continuaient à vivre. La résilience leur servait de toit et de pain.
Au milieu de ce décor rude vivait une famille parmi tant d’autres, humble, laborieuse, accrochée à la terre malgré elle. Leur maison n’était qu’une pièce élargie par un petit couloir sombre et une cour où séchaient les figues. La famille possédait une dizaine oliviers à Afir, quelques chèvres, et une mule qui vieillissait plus vite que les enfants. La vie y était comptée au grain près. C’est dans cette famille que grandit Salem.
Deuxième garçon d’une fratrie déjà essoufflée par les privations. À sa naissance, on n’avait pas célébré grand-chose : une bouche de plus à nourrir, un destin de plus à porter. La mère, pourtant, avait murmuré une prière à son oreille : « Que Dieu te donne la force de porter le poids de ta vie. ».
Elle savait, sans pouvoir l’expliquer, que les hommes de cette maison auraient besoin de force plus que de chance.
En grandissant, Salem découvrit très vite que l’enfance n’était pas un âge, mais un luxe. À sept ans, il suivait déjà son père dans les champs pierreux. À huit ans, il montait la colline avec un fagot plus gros que lui. À neuf ans, il avait les mains fissurées, les pieds durs comme des rochers, et les yeux trop sérieux pour un enfant.
Quand il n’y avait ni récolte ni travaux urgents. Il était avec sa mère. Mais ce que personne ne savait encore, c’est que Salem portait en lui un autre rêve, plus discret, presque honteux dans une société où la cuisine appartenait aux femmes. Dès qu’il le pouvait, il se glissait près du foyer où sa mère préparait les repas.
Il s’asseyait tout près d’elle, presque accroché à sa robe kabyle aux couleurs vives, comme pour s’imprégner de chaque parfum, de chaque geste.
Sa mère avait ce talent rare : transformer trois ingrédients misérables en un plat qui réchauffait l’âme. Elle écrasait les herbes du jardin, faisait revenir les oignons dans l’huile d’olive, ajoutait les épices avec une intuition qui tenait du miracle. Les arômes emplissaient la maison jusqu’à la porte en bois, et Salem, hypnotisé, observait la danse du feu sur les marmites noircies.
Un jour, gênée de voir son fils si fasciné par un domaine réservé aux femmes, elle lui lança d’un ton mi-doux, mi-réprobateur :
— Salem … va au champ avec ton père. Tu n’es pas une fille pour apprendre la cuisine.
Mais Salem restait.
Il préférait la chaleur du foyer à la rudesse des champs, la chaleur des plats à la morsure du froid, la chaleur aimante de sa mère aux cris du vent. Il ne répondait rien, mais ses yeux disaient tout : c’est près de ces marmites qu’il se sentait vivant.
Sa mère, malgré ses paroles, savait qu’il avait quelque chose de différent. Elle le surprenait parfois respirant longuement les herbes séchées, goûtant une infime pincée d’épices du bout des doigts, comme un musicien accorde déjà, sans le savoir, son premier instrument.
Dans les après-midis d’hiver, quand la lumière se faisait rare et que la chaleur disparaissait d’un coup, le village semblait se figer…
Les femmes tricotaient ou travaillaient la laine près des foyers, les hommes réparaient les outils, les enfants jouaient à courir entre les arbres. Salem, lui, préférait écouter les vieux raconter leurs histoires. Il écoutait Da-Ouali, le sage du village, parler de la mer qu’il avait vu une fois, il y avait longtemps, et qui lui avait paru « trop grande pour appartenir à quelqu’un ».
Da-Ouali parlait déjà des hommes qui partaient vers la France, « là où il y a du travail pour ceux qui ne demandent rien, si ce n’est de quoi vivre ». Ces mots-là, prononcés sans emphase, pénétraient doucement dans l’esprit de Salem.
Le soir, la famille se réunissait autour d’un dîner frugal : une soupe d’orge, des figues sèches, de l’huile, parfois un peu de lait. Dans la pénombre, seuls les yeux brillaient. La mère de Salem, femme solide au visage usé, observait ses enfants comme on observe une récolte dont on ignore l’avenir. Le père, lui, parlait peu. C’était un homme taillé dans la même pierre que la montagne : austère, droit, fatigué. Sa parole avait du poids, et son silence encore plus.








