01
Rachel
Je sais que ma mère a replongé avant même d’avoir refermé la porte. La télévision gueule dans le salon, une odeur de cigarette froide flotte dans l’appartement et le cendrier que j’avais foutu à la poubelle après sa dernière cure est revenu sur la table basse. Sharon traverse le couloir avec une pile de fringues contre elle. Ses cheveux sont gras, ses mains tremblent et ses pupilles sont tellement dilatées que je n’ai pas besoin de lui demander ce qu’elle a fait de sa journée.
— Putain, Sharon, dis-moi que t’as pas recommencé, je lâche en laissant tomber mon sac de travail près de la porte.
— Commence pas à me casser les couilles dès que tu rentres, grogne-t-elle en récupérant une chaussette tombée au sol. J’ai déjà assez d’emmerdes aujourd’hui sans que tu viennes jouer les assistantes sociales.
— Je joue à rien du tout, je réplique en retirant ma veste. T’es défoncée et ça se voit à dix kilomètres.
— Va te faire foutre, crache-t-elle en repartant vers sa chambre. T’as dix-huit ans, Rachel, alors arrête de croire que tu peux me parler comme si t’étais ma mère.
— Quelqu’un doit bien tenir le rôle.
Je vais dans la cuisine et remarque immédiatement la porte entrouverte du placard au-dessus du réfrigérateur. Mon ventre se noue avant même que je monte sur une chaise pour récupérer la boîte métallique cachée derrière le paquet de farine. Elle est trop légère. Lorsque je l’ouvre, les mille huit cents dollars que j’ai mis trois mois à économiser ont disparu.
Je retrouve Sharon dans sa chambre. Une valise ouverte occupe son lit et elle y entasse des vêtements, son chargeur et ses médicaments sans prendre la peine de les ranger correctement.
— Où est mon fric ? je demande en jetant la boîte vide sur son lit.
— J’en avais besoin, répond-elle en haussant les épaules sans même arrêter de remplir sa valise. Je te le rendrai quand j’aurai réglé mes problèmes.
— Avec quel argent ? T’as pas bossé depuis deux mois et il me reste quarante-trois dollars jusqu’à ma prochaine paie.
— Arrête ton cinéma pour mille huit cents balles, crache-t-elle en repoussant ma main. J’ai payé cet appartement pendant des années avant que tu commences à ramener trois pauvres billets.
— Le loyer tombe dans quatre jours, je lui rappelle en sentant ma colère monter. L’électricité arrive derrière et le frigo est presque vide. Cet argent était pas là pour décorer un placard.
— Putain, Rachel, ferme ta gueule deux minutes, s’énerve-t-elle en cherchant quelque chose parmi ses vêtements. J’ai des problèmes autrement plus graves que ton putain de loyer.
Je regarde la valise. Il y a beaucoup trop d’affaires pour une nuit : plusieurs jeans, des sous-vêtements, sa trousse de toilette, ses papiers et ses médicaments. Elle ne prépare pas un sac parce qu’elle a besoin de prendre l’air.
Elle se barre.
— Tu vas où ? je demande en relevant les yeux vers elle.
— Ça te regarde pas, répond-elle en tirant sur la fermeture de la valise.
— Tu me piques tout mon fric et tu te casses avec une valise, je réplique en bloquant la fermeture sous ma main. Donc si, ça me regarde. Qui tu fuis ?
— Lâche cette putain de valise, ordonne-t-elle en tirant dessus.
— Donne-moi un nom et je la lâche.
Sharon me fusille du regard avant de jeter un coup d’œil vers la fenêtre. Ses doigts tremblent autour de la poignée et, pour la première fois depuis mon arrivée, je distingue autre chose que le manque et la colère sur son visage.
De la peur.
— Maddox Kane, finit-elle par lâcher en arrachant la valise à ma main. Voilà, t’es contente ? Je dois du fric à Maddox Kane.
— Combien ? je demande en la regardant attraper sa veste.
— Beaucoup.
— Ça veut rien dire. Combien tu lui dois ?
— J’en sais rien exactement, crache-t-elle en récupérant son sac. J’ai emprunté plusieurs fois, il y a eu des intérêts et d’autres merdes. J’ai pas fait un putain de tableau Excel.
— T’as emprunté pour ta came ?
— Pas que pour ça, répond-elle en détournant les yeux. J’avais des dettes, des factures et d’autres trucs à régler, alors commence pas à me faire chier avec ta morale.
— Et ce Maddox vient quand ? je demande en sentant mon ventre se contracter.
— Ce soir, répond-elle en vérifiant l’heure sur son téléphone. C’est pour ça que je dois partir maintenant.
Je regarde sa valise presque prête, puis l’heure. Elle savait. Elle n’a pas décidé de partir en me voyant rentrer. Elle comptait disparaître avant que je sois là.
— Tu savais qu’il venait avant que je rentre du boulot ?
— Oui, je savais, reconnaît-elle en passant son sac sur son épaule. J’espérais juste être partie avant pour éviter cette putain de scène.
— Avant mon retour.
— Oui, avant ton retour, répète-t-elle avec impatience. Maintenant, pousse-toi parce que j’ai déjà perdu assez de temps.
Je reste devant elle quelques secondes avant de hocher la tête.
— D’accord, je réponds en faisant un pas vers le couloir. Donne-moi cinq minutes pour prendre des fringues et je viens avec toi.
— Non, tu viens pas, tranche-t-elle en attrapant la poignée de sa valise.
Je me retourne.
— Un type que toi-même t’as peur de voir doit venir ici ce soir et tu veux que je reste dans l’appartement ? je demande en la regardant comme si elle venait de perdre le peu de raison qui lui reste.
— T’as dix-huit ans, Rachel, répond-elle en levant les yeux au ciel. T’es majeure, tu bosses et tu sais te démerder. Va chez quelqu’un pendant quelques jours.
— Avec quoi ? Tu viens de me prendre tout mon fric.
— Je peux pas gérer tes problèmes en plus des miens, crache-t-elle en me contournant avec sa valise. Pour une fois, faut que je pense à sauver ma propre peau.
— Pour une fois ?
Sharon s’arrête devant la porte, mais elle ne se retourne pas tout de suite.
— Me fais pas chier sur les mots. Kane vient pour moi, pas pour toi. Tu lui dis que tu sais pas où je suis et tu le laisses repartir.
— Et s’il repart pas ? je demande en restant derrière elle.
— J’en sais rien, Rachel, lâche-t-elle en se retournant avec les traits tirés. Je sais pas ce qu’il fera et j’ai pas envie d’être là pour le découvrir.
— Mais moi, je peux être là pour le découvrir.
Elle détourne les yeux.
Ça suffit comme réponse.
— Tu te débrouilleras. Tu t’es toujours très bien débrouillée toute seule.
— Ouais, je murmure en posant une main sur la porte. Je me demande vraiment pourquoi.
Sharon tire sa valise sur le palier et appuie sur le bouton de l’ascenseur. Elle ne s’excuse pas et ne me propose toujours pas de venir avec elle.
— Ferme bien derrière moi et réponds pas si quelqu’un frappe, me conseille-t-elle lorsque les portes de l’ascenseur s’ouvrent. Je t’appellerai demain quand je saurai où je suis.
— Garde ton appel. Trouve plutôt comment me rendre les mille huit cents dollars que tu viens de me voler.
Je verrouille avant même d’entendre l’ascenseur descendre. L’appartement retrouve son silence, mais tout ce que Sharon laisse derrière elle reste là : la bouteille de vodka, les mégots, ses mensonges et un loyer que je n’ai plus de quoi payer.
À vingt-deux heures douze, j’abandonne après mon deuxième appel sans réponse et pose mon téléphone sur la table de la cuisine. Mon compte affiche toujours 43,17 $, la boîte métallique est toujours vide et les quelques recherches que j’ai faites sur Maddox Kane ne m’ont appris qu’une chose : son nom apparaît derrière plusieurs clubs et sociétés de transport.
Cinq minutes plus tard, l’écran de mon téléphone affiche 22 h 17 lorsque trois coups lents et fermes retentissent contre la porte d’entrée.
Cette fois, je sais exactement qui vient de frapper.








