Prologue
Prologue — La disgrâce d’un souverain
Point de vue de Kaelan Veyr
Il est une vérité que les hommes de pouvoir découvrent généralement trop tard : l’autorité dont ils jouissent sur leurs semblables ne leur accorde aucun privilège particulier auprès du destin. Celui-ci, qui n’a jamais manifesté le moindre respect pour les titres, les fortunes ou les lignées anciennes, se plaît parfois à réserver ses plus cruelles plaisanteries à ceux qui se croient suffisamment puissants pour y échapper.
Si quelqu’un m’avait annoncé que j’allais bientôt devoir ma survie à une jeune femme qui ne connaissait ni mon nom ni mon rang, j’aurais probablement accueilli cette prédiction avec une certaine méfiance.
Si cette même personne avait ajouté que je finirais par accepter qu’on m’appelle Chaussette, j’aurais sérieusement envisagé de la faire examiner par un médecin.
À cette époque, cependant, je ne savais encore rien de la vétérinaire qui allait bouleverser mon existence.
Je m’appelais Kaelan Veyr, j’avais trente-deux ans et je dirigeais les Sept Meutes du Nord depuis la mort de mon père. Les hommes de mon peuple me considéraient comme leur souverain, mes ennemis comme un adversaire redoutable et ma grand-mère comme un garçon qui aurait grand besoin d’apprendre à sourire davantage.
Cette dernière opinion était, de loin, celle qui m’agaçait le plus.
Le matin où mon existence prit une direction parfaitement imprévue, je me trouvais dans mon bureau du domaine de Veyr, une vaste demeure de pierre claire et de bois sombre, construite au-dessus d’une vallée entourée de montagnes.
La neige recouvrait les terrasses, les sapins et les toits des dépendances. Au-delà des grandes fenêtres, les sommets disparaissaient sous un ciel pâle, tandis qu’une brume légère s’accrochait encore aux pentes boisées.
J’avais toujours aimé cet endroit.
Mon père, Aldric Veyr, l’avait gouverné avec une rigueur qui lui avait valu autant de respect que de crainte. Il m’avait enseigné très tôt qu’un alpha devait être capable de prendre des décisions difficiles sans se laisser détourner par ses sentiments.
Il avait beaucoup moins insisté sur la nécessité de comprendre ceux des autres.
Je soupçonnais depuis longtemps que cette omission avait compliqué mon existence.
— Tu comptes réellement lire tous ces rapports avant de déjeuner ?
Je levai les yeux.
Tristan se tenait dans l’embrasure de la porte, un sourire insolent aux lèvres.
Il était mon ami depuis l’enfance, mon second depuis plusieurs années et probablement le seul homme des Sept Meutes qui se permettait d’entrer dans mon bureau sans attendre une invitation.
Il avait également le défaut de considérer mon autorité comme une plaisanterie dont il connaissait personnellement la chute.
— Cela dépend, répondis-je. Comptes-tu rester assez longtemps pour me faire perdre davantage de temps ?
Il entra avec une parfaite tranquillité.
— Voilà un accueil particulièrement chaleureux. Je comprends maintenant pourquoi les délégations étrangères repartent toujours avec l’impression d’avoir négocié avec une statue.
— Les statues ont l’avantage de ne pas interrompre les réunions pour raconter des sottises.
— Certes, mais elles manquent généralement de conversation. Et puisqu’il faut bien que quelqu’un compense ton caractère épouvantable, j’accepte ce sacrifice.
Il s’installa dans un fauteuil sans y avoir été invité.
Je reposai mon stylo.
— Que veux-tu, Tristan ?
Son sourire s’atténua.
— Nous avons reçu un nouveau rapport concernant les incidents à la frontière occidentale.
Je lui tendis la main.
Il me remit une chemise contenant plusieurs photographies et les observations de nos patrouilles.
Depuis quelques semaines, des mouvements inhabituels avaient été signalés dans les zones forestières situées près des territoires humains. Des traces inconnues, des passages répétés et plusieurs dispositifs de chasse abandonnés avaient été découverts dans des secteurs que notre peuple surveillait habituellement avec attention.
J’examinai une photographie montrant un morceau de métal sombre.
— Où cela a-t-il été trouvé ?
— Près du col de Saint-Aurèle.
Je relevai les yeux.
— Sur notre territoire ?
— À proximité de la limite. Assez près pour que cela nous concerne.
Je regardai de nouveau l’image.
L’objet ressemblait à une pièce de piège, mais sa conception me paraissait inhabituelle.
— Les humains ?
Tristan secoua la tête.
— Peut-être. Pourtant, nos hommes ont relevé des traces qui ne correspondent pas à un simple passage de chasseurs.
— Tu penses à des métamorphes ?
— Je pense surtout que quelqu’un cherche à attirer notre attention dans une région où nous n’avons aucune raison de nous rendre personnellement.
Je refermai le dossier.
— Alors nous allons renforcer les patrouilles.
— C’est déjà fait.
Je le regardai.
Tristan croisa les bras.
— Et avant que tu me proposes d’aller inspecter les lieux toi-même, je tiens à préciser que ce serait une idée déplorable.
— Je n’ai encore rien proposé.
— Je te connais depuis que tu as huit ans, Kaelan. Tu prends exactement la même expression chaque fois que tu t’apprêtes à faire quelque chose de dangereux en prétendant qu’il s’agit d’une simple vérification.
Je ne pus retenir un léger sourire.
— Tu deviens méfiant avec l’âge.
— Et toi, tu n’es toujours pas devenu raisonnable. C’est une situation profondément injuste.
Je me levai et m’approchai des fenêtres.
En contrebas, les gardes circulaient entre les bâtiments. Les hommes de mon peuple vivaient depuis des générations au milieu des humains, dissimulant leur véritable nature et protégeant les frontières de nos territoires.
Notre monde possédait ses lois, ses traditions et ses rivalités.
Il possédait également des ambitions dont les conséquences pouvaient se révéler beaucoup plus dangereuses que les armes humaines.
— Je veux savoir qui installe ces dispositifs, déclarai-je.
Tristan me rejoignit.
— Nous le découvrirons. Mais nous devons agir avec prudence.
Je lui jetai un regard.
— Tu me trouves imprudent ?
Il réfléchit avec une gravité exagérée.
— Je dirais plutôt que tu as parfois une confiance excessive dans ta capacité à survivre à tes propres décisions.
— C’est une manière élégante de me traiter d’imbécile.
— J’ai passé des années à perfectionner cette compétence.
Je secouai la tête.
Il sourit.
Puis son expression changea.
— Il y a autre chose.
Je me tournai vers lui.
— Je t’écoute.
— Octave de Valcrest a demandé une nouvelle audience.
Je poussai un soupir.
— Encore ?
— Il souhaite discuter des alliances entre les familles dominantes.
Je connaissais parfaitement la signification de cette formule.
Octave de Valcrest était un alpha puissant, ambitieux et suffisamment habile pour dissimuler ses exigences derrière des considérations politiques.
Sa fille, Séraphina, avait grandi dans la conviction qu’elle deviendrait un jour ma compagne officielle.
Cette perspective semblait ravir son père.
Elle me laissait parfaitement indifférent.
— Je lui ai déjà donné ma réponse, dis-je.
Tristan acquiesça.
— Je sais.
— Alors pourquoi insiste-t-il ?
— Parce qu’il est convaincu qu’un refus n’est qu’une étape préliminaire à une négociation.
Je retournai vers mon bureau.
— Il perd son temps.
Tristan me contempla quelques secondes.
— Tu sais qu’il serait plus simple de lui expliquer que tu n’as aucune intention d’épouser sa fille.
Je le regardai froidement.
— Je l’ai expliqué.
— Plus clairement, peut-être.
— Je lui ai dit que je ne l’épouserais pas.
Tristan sourit.
— Effectivement, il est difficile d’être plus précis.
Je repris mon dossier.
— Séraphina est une femme intelligente. Elle finira par comprendre.
Mon ami éclata de rire.
— Kaelan, je t’apprécie énormément, mais il faut vraiment que tu cesses de croire que les autres renonceront à leurs ambitions simplement parce que tu les trouves déraisonnables.
Je m’apprêtais à répondre lorsque la porte s’ouvrit de nouveau.
— Voilà une remarque que j’aurais aimé entendre beaucoup plus souvent dans cette maison.
Je reconnus immédiatement la voix.
Ma grand-mère entra avec cette assurance tranquille qui avait toujours distingué les femmes de notre famille.
Isadora Veyr avait soixante-dix-huit ans, des cheveux argentés soigneusement relevés et des yeux gris dont l’expression demeurait suffisamment vive pour intimider les membres les plus courageux du Conseil.
Elle portait une robe élégante sous un long gilet de laine et tenait une tasse de thé.
Tristan se leva aussitôt.
— Isadora.
Elle lui adressa un sourire chaleureux.
— Bonjour, mon garçon. Tu as encore réussi à contrarier mon petit-fils ?
— Je fais de mon mieux.
— Continue. C’est excellent pour son caractère.
Je fermai les yeux un instant.
— Grand-mère, j’ai du travail.
Elle s’installa dans le fauteuil que Tristan venait de libérer.
— Et moi, j’ai une longue expérience des hommes qui se réfugient derrière leur travail pour éviter les conversations intéressantes.
Tristan détourna la tête.
Je savais qu’il souriait.
— De quoi souhaites-tu parler ? demandai-je.
— De toi, naturellement.
Je soupirai.
— Je m’en doutais.
Isadora posa sa tasse sur la petite table.
— Hélène s’inquiète.
À la mention de ma mère, mon expression changea.
— Pourquoi ?
— Parce que tu travailles trop, que tu manges lorsque tu y penses et que tu sembles considérer le sommeil comme une faiblesse réservée aux gens ordinaires.
— Je vais très bien.
— C’est exactement ce que disait ton grand-père avant de s’effondrer pendant une réunion du Conseil.
Tristan toussa.
Je le regardai.
— Tu peux sortir si cette conversation t’amuse trop.
— Je n’en ferais rien. Elle devient passionnante.
Ma grand-mère lui adressa un sourire approbateur.
Puis elle se tourna vers moi.
— Et puisqu’il faut bien aborder le sujet, j’ai appris que Séraphina avait encore fait préparer des projets de réception pour annoncer vos fiançailles.
Je restai immobile.
— Quoi ?
— Une réception, mon chéri. Avec des invités, des fleurs et probablement une quantité scandaleuse de champagne.
— Je sais ce qu’est une réception.
— Alors nous progressons.
Je passai une main sur mon visage.
— Je n’ai jamais demandé Séraphina en mariage.
— Je le sais parfaitement.
— Je n’ai même jamais envisagé de le faire.
— C’est également ce que je lui ai expliqué.
Je relevai les yeux.
— Tu lui as parlé ?
Isadora prit un air innocent qui ne lui allait absolument pas.
— Elle est venue me rendre visite hier.
Tristan se redressa avec intérêt.
— Et comment cela s’est-il passé ?
— Fort bien, jusqu’au moment où elle a commencé à m’expliquer la manière dont elle comptait réorganiser les appartements privés du domaine après son mariage.
Je sentis une irritation immédiate.
— Elle n’a aucun droit de décider cela.
— C’est précisément ce que je lui ai répondu.
Ma grand-mère prit une gorgée de thé.
— Je lui ai également conseillé d’attendre que le futur marié manifeste une certaine envie de participer à la cérémonie.
Tristan éclata de rire.
Je lui lançai un regard désapprobateur.
Isadora poursuivit, parfaitement imperturbable :
— Elle n’a pas apprécié mon conseil.
— Je suis surpris, murmura Tristan.
— Elle m’a expliqué que les unions importantes reposaient sur des intérêts supérieurs aux sentiments individuels.
Ma grand-mère posa sa tasse.
— Je lui ai répondu que j’avais vécu assez longtemps pour constater que les mariages conclus sans affection produisaient souvent des héritiers très bien habillés et profondément malheureux.
Je ne pus m’empêcher de sourire.
Isadora m’observa.
— Voilà qui est mieux. Tu possèdes donc encore les muscles nécessaires pour sourire.
— Grand-mère...
— Kaelan, je ne te demande pas de tomber amoureux demain. Je te demande simplement de ne pas oublier qu’une femme n’est pas un territoire à annexer ni une alliance à signer.
Je la regardai.
Elle avait perdu son expression moqueuse.
— Ton père était un homme honorable, reprit-elle plus doucement, mais il croyait que l’amour devait toujours céder devant le devoir. Je ne voudrais pas que tu commettes la même erreur.
Le silence s’installa.
Je pensai à mon père.
À son exigence.
À sa manière de m’apprendre à dissimuler mes émotions.
Je l’avais admiré.
Je l’avais également craint.
Et depuis sa mort, je m’efforçais de gouverner avec la même détermination, sans toujours savoir si je devais reproduire ses choix ou m’en éloigner.
— Je n’épouserai pas Séraphina, déclarai-je finalement.
Isadora acquiesça.
— Alors ne l’épouse pas.
Elle se leva.
— Mais lorsqu’une femme te donnera enfin envie de partager ta vie, tâche de te souvenir qu’elle aura probablement ses propres opinions. Et, connaissant ton caractère, j’espère sincèrement qu’elle en aura beaucoup.
Tristan sourit.
— Je crois que nous pouvons tous souhaiter cela.
Je lui adressai un regard glacial.
Ma grand-mère vint déposer un baiser sur ma joue.
— Prends soin de toi, mon garçon.
Puis elle quitta le bureau avec la satisfaction tranquille d’une femme convaincue d’avoir rempli son devoir familial.
Tristan attendit quelques secondes.
— Tu sais, je commence à espérer rencontrer cette femme.
— Quelle femme ?
— Celle qui parviendra à te faire perdre ton assurance.
Je repris mon stylo.
— Tu risques d’attendre longtemps.
Il sourit.
— C’est possible. Mais j’ai toujours aimé les événements improbables.
Je quittai le domaine dans l’après-midi.
Contrairement à ce que Tristan semblait penser, je n’avais aucune intention de me précipiter inconsidérément dans une situation dangereuse.
Je voulais simplement inspecter personnellement une partie des territoires occidentaux.
Les incidents s’étaient multipliés.
Les rapports étaient contradictoires.
Et je connaissais suffisamment les rivalités entre les meutes pour savoir qu’un problème négligé pouvait rapidement devenir une menace.
J’avais donné des instructions précises à mes hommes.
Tristan devait me rejoindre après une réunion avec les responsables de la sécurité, et une patrouille surveillait les principaux accès à la région.
Je ne comptais pas m’éloigner longtemps.
Le col de Saint-Aurèle se trouvait à proximité de zones forestières peu fréquentées, où les montagnes formaient une succession de vallées profondes.
Je connaissais cet endroit depuis l’adolescence.
J’y avais chassé avec mon père.
J’y avais appris à reconnaître les traces laissées dans la neige et à écouter les mouvements de la forêt.
J’aimais particulièrement parcourir ces territoires sous ma forme animale.
Le monde y devenait différent.
Les odeurs étaient plus nettes, les sons plus précis, et chaque mouvement de l’air apportait des informations que les sens humains ne pouvaient percevoir.
Je laissai mon véhicule dans une propriété appartenant à notre réseau de surveillance, puis gagnai un secteur isolé.
Après avoir vérifié que personne ne pouvait m’observer, je me transformai.
La métamorphose fut immédiate.
Mon corps s’allongea, mes muscles se réorganisèrent et une épaisse fourrure argentée recouvrit ma peau.
Quelques instants plus tard, je me tenais sur quatre pattes, les sens éveillés, les oreilles dressées vers les bruits de la forêt.
Mon loup était immense.
Sa taille dépassait largement celle des loups ordinaires, et son pelage blanc argenté se confondait presque avec la neige.
Je pris une profonde inspiration.
L’air froid pénétra mes poumons.
Puis je m’élançai entre les arbres.
Je courus longtemps.
La forêt s’étendait autour de moi dans un silence paisible, interrompu par le craquement des branches et le bruissement du vent dans les sapins.
Je retrouvai rapidement plusieurs traces de passage.
Des cervidés.
Un renard.
Deux humains qui avaient traversé un sentier plus tôt dans la journée.
Puis une odeur différente attira mon attention.
Du métal.
De l’huile.
Et quelque chose de plus difficile à identifier.
Une senteur âcre, presque médicinale, qui me rappela certains produits employés autrefois contre les métamorphes.
Je ralentis.
Mon instinct se tendit.
Quelque chose ne va pas, murmura mon loup.
Je m’immobilisai.
Autour de moi, la forêt semblait parfaitement calme.
Trop calme.
Je flairai de nouveau l’air.
L’odeur venait d’une zone située en contrebas, près d’un ancien passage forestier.
Je m’en approchai avec prudence.
Les branches des sapins formaient une voûte sombre au-dessus de la neige.
Je distinguai des traces de bottes.
Elles étaient récentes.
Et leur disposition me déplut immédiatement.
Quelqu’un avait circulé plusieurs fois au même endroit.
Je suivis les empreintes du regard.
Puis j’aperçus un fragment de métal dissimulé sous une branche.
Je m’arrêtai.
Mon loup gronda.
Un piège.
Je reculai légèrement.
C’est alors que je perçus un bruit derrière moi.
Je me retournai.
Une silhouette venait de disparaître entre les arbres.
Je n’eus pas le temps de l’identifier.
Un claquement métallique retentit sous la neige.
Une douleur fulgurante traversa ma patte.
Je poussai un grondement violent et tentai de bondir en arrière.
Trop tard.
Les mâchoires d’un dispositif d’acier s’étaient refermées sur mon membre antérieur.
Je sentis immédiatement le sang couler dans ma fourrure.
La douleur était intense, mais elle ne m’effraya pas.
J’avais déjà connu des blessures graves.
Mon corps pouvait se régénérer rapidement.
Je rassemblai mes forces pour me libérer.
Et c’est alors que je compris.
Quelque chose pénétrait dans mon organisme.
Une brûlure se répandit depuis ma patte jusqu’à mon épaule.
Je tentai de me transformer.
Rien ne se produisit.
Je recommençai.
La douleur redoubla.
Mon loup poussa un grondement inquiet.
Du poison.
Je serrai les mâchoires.
Je connaissais cette sensation.
Pas pour l’avoir personnellement éprouvée, mais parce que j’avais étudié les substances interdites utilisées pendant les anciennes guerres entre les meutes.
Certaines préparations pouvaient empêcher un métamorphe de reprendre forme humaine.
D’autres ralentissaient sa régénération.
La plupart avaient disparu depuis des générations.
Ou du moins, c’était ce que nous croyions.
Je tirai violemment sur ma patte.
Le piège résista.
Une nouvelle vague de douleur me traversa.
Je levai la tête.
Entre les arbres, une silhouette sombre se tenait à distance.
Je distinguai un homme.
Il portait une veste épaisse et un masque qui dissimulait une partie de son visage.
Son odeur m’était inconnue.
Mais il n’avait rien d’un promeneur égaré.
Je grondai.
L’homme recula d’un pas.
Puis il sortit un téléphone.
Je tendis l’oreille.
— Il est pris, déclara-t-il à voix basse.
Je me raidis.
Il écouta quelques secondes.
— Oui. Le produit agit.
Une colère glaciale me traversa.
Ce piège avait été préparé pour moi.
L’homme leva les yeux dans ma direction.
Je découvris alors, avec une satisfaction féroce, qu’il avait peur.
Il avait beau savoir que j’étais immobilisé, il ne parvenait pas à soutenir mon regard.
— Je ne vais pas m’approcher, dit-il dans son téléphone. Vous avez vu sa taille ?
Un silence.
Puis il ajouta :
— Très bien. J’attends les instructions.
Je rassemblai mes forces.
Je ne pouvais pas me transformer.
Mais j’étais encore un alpha.
Et aucun piège ne suffirait à me faire accepter ma mort sans combattre.
Je tirai sur ma patte avec une violence qui fit vibrer l’acier.
Le dispositif bougea légèrement.
L’homme sursauta.
— Bon sang !
Je grondai plus fort.
Il recula.
Je tirai de nouveau.
Une douleur insupportable remonta le long de mon membre.
Puis l’une des fixations céda partiellement.
Le piège demeurait refermé sur ma patte, mais je pouvais désormais me déplacer en traînant une partie du mécanisme.
Je bondis vers l’homme.
Il poussa un cri et s’enfuit entre les arbres.
Je tentai de le poursuivre.
Mais mes forces me trahirent presque immédiatement.
Le poison se répandait trop rapidement.
Ma vision se troubla.
Je trébuchai.
Puis je m’effondrai dans la neige.
Pendant quelques instants, je demeurai incapable de bouger.
Le froid pénétrait mon pelage.
Ma respiration devenait difficile.
Je tentai d’établir un contact mental avec Tristan.
Tristan.
Aucune réponse.
Je rassemblai le peu de force qui me restait.
Tristan, réponds-moi.
Un silence oppressant me répondit.
Le poison brouillait également mes capacités télépathiques.
Je compris alors la véritable gravité de ma situation.
Quelqu’un avait étudié mes pouvoirs.
Quelqu’un connaissait mes habitudes.
Et quelqu’un avait préparé un piège suffisamment puissant pour neutraliser l’Alpha Suprême des Sept Meutes du Nord.
Je levai péniblement la tête.
La silhouette de mon agresseur avait disparu.
La forêt était redevenue silencieuse.
Je ne savais pas si cet homme reviendrait.
Je ne savais pas combien de temps le poison mettrait à me tuer.
Mais je refusais de mourir ici.
Je plantai mes griffes dans la neige.
Puis je commençai à avancer.
Chaque mouvement arrachait une douleur atroce à ma patte blessée.
Le mécanisme métallique traînait derrière moi, laissant une longue trace sombre.
Je suivis instinctivement une pente qui descendait vers une zone moins isolée.
Je connaissais ces montagnes.
Je savais que certains sentiers forestiers étaient empruntés par les habitants de Saint-Aurèle.
Si je parvenais à atteindre l’un d’eux, quelqu’un finirait peut-être par me trouver.
Cette perspective avait quelque chose d’humiliant.
J’avais passé ma vie à protéger mon peuple.
Et je me retrouvais désormais à espérer qu’un humain inconnu aurait suffisamment de courage pour approcher un loup blessé.
Je songeai à ma mère.
À l’inquiétude qu’elle éprouverait si je ne rentrais pas.
À ma grand-mère, qui m’aurait probablement reproché de m’être aventuré seul dans une forêt malgré les avertissements de Tristan.
Puis je pensai à mon ami.
Je l’imaginai parcourant les montagnes, furieux et inquiet, en m’insultant avec toute l’affection dont il était capable.
Cette pensée me donna la force d’avancer encore.
La neige recommença à tomber.
De gros flocons silencieux recouvrirent progressivement les traces de mon passage.
Je ne savais plus depuis combien de temps je marchais.
Mon corps devenait lourd.
Mes pattes tremblaient.
Je tentai une nouvelle métamorphose.
Une douleur fulgurante me traversa le crâne.
Je poussai un gémissement involontaire.
Puis je renonçai.
Je devais économiser mes forces.
Au détour d’un groupe de sapins, j’aperçus enfin un sentier.
Je reconnus l’odeur récente d’un humain.
Une femme.
Elle était passée par là peu de temps auparavant.
Son parfum était léger, mêlé à celui du savon, du froid et d’une senteur florale que je ne parvins pas à identifier.
Je m’immobilisai.
Mon loup réagit étrangement.
Malgré la douleur, malgré le poison, malgré l’épuisement, quelque chose en moi s’éveilla.
Cette odeur...
Je tentai de comprendre.
Mais mes forces m’abandonnaient.
Je fis encore quelques pas.
Puis mes membres cédèrent.
Je m’effondrai près du sentier, incapable de poursuivre.
La neige tombait doucement autour de moi.
Je fermai les yeux.
Je ne savais pas qu’une jeune vétérinaire vivait dans le village voisin.
Je ne savais pas qu’elle possédait de magnifiques yeux verts, un caractère bien trempé et une tendance regrettable à donner des surnoms ridicules aux animaux qu’elle recueillait.
J’ignorais également qu’elle venait de mettre fin à une relation sentimentale et qu’elle n’avait aucune intention de laisser un homme décider de son avenir.
Si j’avais connu ces détails, j’aurais peut-être commencé à m’inquiéter pour des raisons très différentes de celles qui m’occupaient alors.
Mais à cet instant, je ne désirais qu’une chose : survivre.
J’entendis soudain un bruit de pas.
Lointain d’abord.
Puis plus proche.
Une voix féminine s’éleva dans le silence de la forêt.
— Mon Dieu... Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
Je voulus relever la tête.
Je n’en eus pas la force.
Une silhouette s’approcha avec précaution.
Je perçus de nouveau ce parfum léger.
Mon loup s’agita faiblement.
Et tandis que la femme s’arrêtait à quelques mètres de moi, je compris seulement qu’elle m’avait trouvé.
Je n’avais pas la moindre idée de ce que cette rencontre allait me coûter en orgueil.
Mais j’étais sur le point de découvrir qu’il existe des humiliations auxquelles un homme peut finir par consentir de très bon cœur, lorsqu’elles lui sont infligées par la bonne personne.
Fin du prologue








