Chapitre 1 — Faux visage
/!\ Cette histoire contient des scènes explicites, des désirs altérés et des relations qui échappent aux règles humaines. Tout est consenti. /!\
Le pont grinçait sous mes pas, d’un bruit profond et régulier que j’avais fini par ne plus vraiment entendre, comme on cesse de remarquer une douleur constante à force de vivre avec.
Ce n’était pas mon premier navire.
Ni le deuxième.
Avec le temps, j’avais appris que tous finissaient par se ressembler : le bois humide, les cordages usés, les hommes trop nombreux et l’espace toujours trop étroit pour respirer vraiment. Seuls changeaient les visages, et encore… pas tant que ça.
La violence, elle, restait la même.
Je gardais la tête baissée en frottant le pont, répétant un geste que je connaissais déjà par cœur, non pas parce qu’il fallait le faire, mais parce qu’il fallait être vu en train de le faire. Ici, l’utilité comptait moins que l’apparence d’obéissance, et j’avais appris depuis longtemps que survivre dépendait davantage de ce que les autres percevaient que de ce que l’on faisait réellement.
Je faisais partie du décor.
C’était le but.
Sous mes vêtements, la toile rêche me comprimait la poitrine avec une pression constante, devenue presque naturelle avec le temps, même si elle rendait chaque respiration plus courte, plus mesurée. Au début, c’était insupportable. Maintenant, c’était simplement une contrainte de plus, au même titre que le froid, la faim ou la fatigue.
Mes cheveux étaient dissimulés sous un bonnet enfoncé bas sur mon crâne, assez pour masquer leur longueur et casser les lignes de mon visage. Le reste, je le laissais au tissu : des vêtements trop larges, récupérés au fil des équipages, qui noyaient ma silhouette jusqu’à la rendre indistincte.
De loin, ça suffisait.
De près… c’était toujours plus fragile.
Mon visage restait le point faible, trop fin, pas encore marqué par le temps ni par les coups, incapable d’offrir cette dureté que les hommes portaient comme une évidence.
C’est pour ça que je ne relevais jamais la tête plus que nécessaire, que je choisissais mes angles, mes gestes, jusqu’à la manière de me tenir, en construisant une illusion suffisamment cohérente pour qu’on y croit sans trop y réfléchir : celle d’un gamin d’à peine quatorze ans, assez grand pour travailler, mais pas assez pour mériter qu’on s’y attarde.
Un nom aide, aussi.
Sur les bateau, j’étais Riven.
Un prénom simple, assez neutre pour ne pas attirer l’attention, assez banal pour se fondre dans le bruit des voix et des ordres, sans accrocher la mémoire de ceux qui pourraient vouloir s’en souvenir.
Jusqu’ici, ça avait fonctionné. Pas parfaitement, jamais longtemps, mais suffisamment pour que je puisse passer d’un équipage à l’autre avant que les regards ne deviennent trop insistants.
Mes mains me lançaient à chaque mouvement. La peau s’était rouverte la veille en tirant sur une corde mal fixée, et le sel s’était chargé d’empêcher toute cicatrisation propre. La douleur était nette, constante, mais suffisamment familière pour ne plus me surprendre. Elle avait même quelque chose d’utile, une manière de rester ancrée, de ne pas laisser mon esprit dériver là où il ne fallait pas.
Un choc contre mon épaule me fit légèrement vaciller.
Je me rattrapai sans lever les yeux, absorbant l’impact comme je l’avais fait des dizaines de fois auparavant. L’homme ne s’excusa pas, bien sûr. Il ne ralentit même pas. Ce genre de geste n’était jamais accidentel, mais il ne méritait pas non plus de réaction.
Réagir, c’était exister.
Et exister, c’était toujours le début des problèmes.
Je repris mon mouvement sans rien changer, tout en gardant une part de mon attention tournée vers l’équipage autour de moi. Observer sans en avoir l’air était devenu un réflexe : repérer les regards trop insistants, les silences inhabituels, les déplacements qui ne devaient rien au hasard.
Avec le temps, j’avais appris exactement ce qui pouvait me trahir, et surtout à quel point ces détails, insignifiants en apparence, pouvaient tout faire basculer : une posture trop droite, un geste trop précis, une voix mal contrôlée… ou simplement un regard qui s’attarde une seconde de trop.
Le rire éclata derrière moi, lourd, traînant, immédiatement identifiable. Mon corps se tendit sans que j’aie besoin d’y réfléchir, une réaction devenue instinctive à force d’expérience.
Je continuai de frotter, espérant rester un détail parmi d’autres, une présence sans importance dans leur champ de vision.
Ça avait fonctionné jusque-là.
Mais pas toujours.
— Hé, le gamin.
Le ton s’accrocha à moi immédiatement.
Je ralentis légèrement mon geste, le temps de contrôler ma respiration, d’aplanir tout ce qui pouvait remonter à la surface.
— J’te parle.
Le seau heurta mon pied et se renversa. L’eau sale s’étala sur le bois.
Je n’avais plus le choix.
Je relevai lentement la tête, en calculant chaque mouvement, en m’assurant que rien ne dépasse, ni dans ma posture ni dans mon regard.
Ils étaient trois face à moi, deux déjà noyés dans l’alcool et un troisième légèrement en retrait, immobile, dont la sobriété seule suffisait à en faire le plus dangereux des trois.
Son attention se fixa sur moi avec une précision trop nette pour être anodine.
Je soutins brièvement son regard avant de le baisser, ajustant la durée avec soin.
— T’es nouveau.
Je hochai la tête.
— Nom ?
La question tomba, simple et directe. Je pris une inspiration mesurée.
— Riven.
Le mot sortit sans hésitation, posé, maîtrisé, comme s’il avait toujours été le mien.
Ses yeux se plissèrent légèrement, comme s’il cherchait à relier ce qu’il voyait à quelque chose qui refusait de s’aligner correctement, et je compris à la manière dont son regard insistait qu’il n’avait pas encore trouvé… mais qu’il n’en était plus très loin.
Je dus alors me concentrer davantage, non pas pour me figer complètement, ce qui aurait été suspect, mais pour trouver cet équilibre fragile entre naturel et contrôle, en veillant à ne pas corriger chaque détail de manière trop consciente.
Sa main se leva brusquement et ses doigts attrapèrent mon menton pour relever mon visage, m’obligeant à soutenir son regard.
Je n’opposai aucune résistance.
J’avais déjà vécu ce moment, sur d’autres ponts, face à d’autres hommes, et je savais que tout se jouait dans ces quelques secondes suspendues, où la moindre réaction pouvait suffire à tout faire basculer.
Je laissai donc mon regard vide, sans aspérité, sans prise, comme celui d’un gamin fatigué qui n’avait rien d’intéressant à offrir.
Le silence s’étira, chargé d’une tension presque palpable, avant que quelque chose ne se relâche enfin dans son expression, pas totalement convaincu, mais pas suffisamment intrigué pour aller plus loin.
— Fais gaffe, Riven.
Sa main lâcha mon visage.
— La mer avale les faibles.
Ils s’éloignèrent.
Je restai immobile quelques secondes, laissant la tension redescendre lentement, reprenant le contrôle de mon corps morceau par morceau jusqu’à ce que mes gestes redeviennent suffisamment stables pour ne rien trahir.
Ce n’était pas passé loin.
Et comme toujours, ça ne tiendrait pas éternellement.