Chapitre 1 : Comme chaque lundi, ou presque

La petite horloge noire, abîmée, posée sur la table basse en face de moi, m’indique que je suis assise sur cette chaise depuis une bonne heure. Elle est toujours aussi inconfortable d’ailleurs. Le vieux dossier usé me pique le dos, traversant mon gros pull, et malgré l’envie irrésistible de me gratter, je reste immobile.
Mon regard se pose lentement sur les détails de cette pièce dans laquelle je me trouve. L’ampoule de la seule lampe éclairante semble fatiguée, l’air est lourd, étouffant, ça sent le renfermé. Pourtant, la fenêtre est entrouverte, faisant légèrement bouger les rideaux ternis. Avec du recul, cette pièce est vraiment sinistre…
Comme chaque lundi, je me demande ce que je fais ici. Personne ne peut m’aider, et au fond de moi, je ne veux pas être aidée. Mon monde me plaît comme il est, même s’il peut paraître sombre et imparfait.
J’ai seulement 19 ans, et la solitude a toujours été ma seule amie ; au moins, elle ne fait pas de bruit, ne me juge pas, et ne m’étouffe pas.
— Junah ? La séance est terminée, dit une voix grave, devant moi.
Mon cœur rate un battement et je relève la tête, croisant le regard bienveillant de Monsieur Thoulson. Ses cheveux grisonnants et sa barbe soigneusement taillée lui confèrent une allure sage. Il me fait parfois penser au Père Noël, mais sans les cadeaux ni la magie.
J’acquiesce avec un peu de retard et me lève de cette chaise, plus proche de la torture que du confort. Je récupère le carton que j’avais laissé près de la porte avant de sortir.
Une fois dehors, je prends une grande bouffée d’air frais. Il faut dire que l’air est presque irrespirable durant mes séances.
J’avance tranquillement, sentant les quelques babioles se promener dans mon carton à chacun de mes pas. Je m’arrête devant un passage piéton, attendant que le feu passe au vert pour moi.
En patientant, je laisse mon regard vagabonder sur le trottoir d’en face, un peu ailleurs, comme à mon habitude.
Je remarque soudain quelque chose d’étonnant, qui me fait cligner des yeux plusieurs fois : un corbeau.
Vous allez me dire, qu’y a-t-il d’étonnant là-dedans ? Dans toutes les villes, il n’y aurait jamais rien de surprenant à croiser quelques corbeaux.
Mais ici, à Noxbourg, ville de légendes sordides, croiser cet oiseau relève du miracle, ou plutôt de l’horreur.
Longtemps chassée, tuée, massacrée, cette espèce porteuse de mauvais présages avait fini par disparaître de la ville, s’éteignant du jour au lendemain.
Au-delà de la simple présence de ce corbeau, ce qui me frappe, c’est l’indifférence des passants, manquant de l’écraser à plusieurs reprises, comme si personne d’autre que moi ne le voyait.
Est-il dans ma tête, lui aussi ?
Je secoue la tête en traversant, tenant mon carton contre moi. En arrivant sur le trottoir d’en face, je m’arrête, regardant cet oiseau. Il me semble blessé, presque effrayé, mais je dois sans doute me l’imaginer, ça aussi.
Ignore-le.
Cet oiseau, c’est le diable !
Je continue mon chemin, puis m’arrête à nouveau. À cet instant, je ne saurais expliquer ce que je ressens, mais une violente culpabilité me prend, me tordant l’estomac et me poussant à me retourner.
Ne fais pas ça...
Le corbeau est toujours là, immobile ; seule sa tête bouge de temps à autre, et l’une de ses ailes est dépliée, fragile. Je ne peux pas le laisser là, quelqu’un va finir par le tuer.
Je fais demi-tour et m’approche doucement de lui, posant mon carton au sol. Il ne semble pas craindre mes gestes, ni ma présence. Lorsqu’il relève la tête et que je vois ses yeux, je lâche un souffle d’étonnement.
Ses yeux sont rouges. Je ne peux dire s’ils sont d’un rouge vibrant ou si c’est son plumage noir qui les fait ressortir. Cet oiseau n’est pas comme les autres, je le sens, et le fait qu’il n’ait pas d’ombre me conforte dans cette idée.
À force de grandir avec des monstres autour de moi, créés par mon esprit, j’ai appris à reconnaître les signes qui différencient mon monde de celui des autres.
Je réfléchis un instant, puis ouvre mon carton, gardant mon attention fixée sur le corbeau. J’essaie de faire un peu de place, déplaçant quelques affaires.
Je déballe un petit vase, entouré d’un linge, et je m’en sers pour lui créer une sorte de nid douillet. Je ne sais pas vraiment ce que je fais, mais je sens que je dois le faire.
Je retiens mon souffle en tendant une main vers l’oiseau, le laissant me sentir et m’observer. Je frissonne lorsqu’il tâte le creux de ma main avec son bec.
Ça chatouille, et la texture est très spéciale...
Il n’a pas l’air effrayé et semble à l’aise si près de moi. J’en profite et, de ma seconde main, je le prends délicatement, prenant garde à son aile, et le dépose dans mon carton que je referme doucement.
En me relevant, le carton en main, je remarque les regards des passants. Ça me fait rire et m’énerve à la fois. Après tout, comment expliquer ce qu’ils ne voient pas ?
Je me dirige vers mon nouvel appartement où je viens d’emménager. L’ancien était bien, plutôt grand et agréable, mais la distance pour aller au travail commençait à me peser.
L’avantage d’avoir la solitude comme meilleure amie, c’est qu’elle vous suit partout, sans rechigner, ni porter de jugement sur vos choix.
Je suis ce genre de fille qui n’attire pas les garçons, mais les effraie. À l’époque du lycée, j’ai plusieurs fois servi de pari, car ce qui est différent est toujours moqué. Du côté des filles, je n’ai jamais eu à me plaindre, car entendre des critiques sur mon style vestimentaire ou ma couleur de cheveux n’a jamais été quelque chose qui m’atteignait.
Toutes mes années scolaires, je les ai passées dans l’ombre, sans devoir être quelqu’un d’autre, et ça m’allait.
Arrivée à mon appartement, je referme la porte avec mon pied. Je devine au léger mouvement dans le carton que mon petit blessé s’agite.
Je me dirige vers la table à manger, près de la fenêtre, et allume la lumière.
J’ai déménagé ce matin, et entre les allers-retours avec mes cartons, je n’ai pas eu le temps de faire le ménage. Mes gestes précipités soulèvent un peu de poussière.
J’ouvre doucement le carton et croise à nouveau son regard rouge. Curieuse, je m’assois et m’accoude à la table, l’observant.
Il est paisible dans ce nid improvisé, son aile blessée déployée. Je n’ai pensé à rien en le ramenant ici, je ne sais pas comment le soigner. Mais je me lève tout de même et me dirige vers la salle de bain.
J’attrape des bandages et reviens dans la cuisine. L’idée de lui créer une attelle me pousse à ouvrir un placard d’où je sors un paquet de bâtonnets de glace. Oui, j’adore la glace maison, mais on en reparlera plus tard.
Pendant de longues minutes, je bande son aile. Son regard rubis semble me remercier, et je prends confiance, glissant parfois le bout de mes doigts dans son plumage… Si doux pour un oiseau de mauvaise augure, haï de tous.
— Voilà, dis-je en finissant de nouer cette attelle miniature.
Puis mon regard se pose sur le micro-ondes, affichant l’heure.
— Oh, c’est pas vrai ! m’écrié-je, en me relevant de ma chaise.
Comme souvent, je suis en retard, mais c’est la première fois que je le suis autant. Je quitte rapidement l’appartement, me retrouvant bientôt dehors, courant entre les silhouettes sur le trottoir, celles qui me font toujours sentir en décalé.
J’arrive complètement essoufflée devant ma boutique. Croisant mon regard dans la petite vitre de la porte, je prends quelques secondes pour recoiffer mon carré sombre ainsi que ma frange peu coopérative, puis entre.
J’attrape mon petit badge qui traîne près de la caisse et l’accroche à mon pull, puis me laisse tomber sur la chaise, qui pivote légèrement alors que mon regard se perd dans le vide.
Pendant longtemps, mon rêve a été de travailler dans une clinique psychiatrique, ou dans un laboratoire spécialisé dans le cerveau, pensant que ça m’aiderait à mieux me comprendre.
Puis avec le recul, j’ai compris que me comprendre m’effrayait bien plus que toutes ces choses qui m’entourent, me scrutent, me parlent parfois… Alors j’ai abandonné, et j’ai créé une petite boutique en centre-ville.
Chez Junah.
C’est un peu cliché comme nom, mais cet endroit est ma maison ; je me sens bien parmi toutes ces babioles, ces peluches effrayantes et loufoques.
Je vends un peu de tout, mais toujours dans le thème de l’horreur et du mystérieux. Je vends aussi des choses faites main, quand l’inspiration me prend et que j’ai le temps.
Cette boutique marche plutôt bien, surtout en période d’Halloween. Est-ce étonnant ? Par contre, une fois la période des fêtes de fin d’année arrivée, c’est une autre histoire, et je dois souvent serrer la ceinture.
Je fais quelques tours sur ma chaise, puis me mets au travail, ce qui revient à chasser la poussière accumulée durant la nuit. J’en profite aussi pour allumer un encens, comme toujours, adorant l’odeur qui s’en dégage.
Une fois ma journée de travail terminée, aux alentours de 18 heures, j’en profite pour m’étirer et décide qu’il est temps de rentrer chez moi.
Le froid pénétrant me saisit, mais je reste un moment plantée sur le trottoir, comme si mes jambes refusaient de me laisser rentrer. Puis cet oiseau, laissé dans ce carton sur ma table à manger, me vient soudain à l’esprit, et je pense au fait que je n’ai rien pour le nourrir. Je me dirige alors vers le petit supermarché où je fais toutes mes courses du mois. Ils doivent certainement avoir des graines là-bas.
Je marche tranquillement, la tête perdue dans mes pensées, lorsque soudain une sensation de froid sur ma joue me fait relever la tête. J’avais tellement rêvassé que je n’avais même pas remarqué qu’il neigeait.
Pourtant, le mois de décembre avait déjà bien commencé, mais aucune décoration, aucune guirlande ne décorait cette ville, à part les ténèbres. Je déteste ce mois, du plus profond de mon être, pour tout ce qu’il représente et me rappelle.
J’entre rapidement dans le petit supermarché, chassant les flocons dans mes cheveux, puis me dirige vers le rayon animalier très peu rempli. Je vérifie plusieurs types de graines, en choisis un qui me paraît approprié, paie, et ressors du supermarché.
Les doigts gelés serrés autour de mon paquet de graines, j’avance sur ce chemin, tête baissée. Depuis les premiers signes de ma maladie, ma tête a toujours été baissée, ça m’évitait de voir certaines choses. Même si le diagnostic avait été sans appel, je n’aimais pas ce mot. Pour moi, j’avais juste un monde différent de celui des autres, et ce n’était pas pour me déplaire.
A suivre...