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Au nom de ceux qui voient

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Résumé

Dans la Rome antique, Lucia porte un fardeau qui fait d’elle une paria : des visions incontrôlables surgissent au moindre contact. Pour protéger leur réputation, sa propre famille la tient cachée, invisible. Quand Marcus Aemilius, sénateur établi et puissant, entreprend de défendre ceux qui lui ressemblent, elle se retrouve partagée entre l'espoir lié à ce projet et la réalité des quartiers pauvres où elle a trouvé refuge, et devient l'enjeu d'une lutte politique qui la concerne directement. Dans l'agitation perpétuelle de son insula, Lucia doit faire des choix, et les assumer. Car défendre les oubliés et parler en leur nom pourrait coûter bien plus que prévu, à elle comme à Marcus.

Statut :
Terminé
Chapitres :
13
Rating
n/a
Classification par âge :
18+

D'une maison à l'autre

Lucia resserra la palla qui couvrait ses épaules et sa chevelure. Renforcé par la tombée de la nuit, le vent d’automne s’engouffrait sur la Via Magna, secouant les longs pans de sa tunique autour de ses chevilles.

Personne.

Derrière elle, le cheval renâcla. Le domestique envoyé la chercher conduisit l’animal toujours attelé à la fontaine, une dizaine de pas plus loin, le long du mur de la domus.

Elle n’avait pas espéré un accueil formel. Au contraire. Néanmoins, chez son père, il y aurait au moins eu un esclave pour l’attendre…

Lucia prit une grande inspiration et monta les deux marches qui la séparaient de la large porte cloutée. Elle hésita un moment, frappa le heurtoir en bronze orné d’une louve, qui résonna faiblement dans la pénombre.

Après tout, si cela permettait à son cousin de ne pas attirer l’attention sur son arrivée…

Son regard s’égara sur les salutations électorales peintes sur le vantail secondaire, où quelques plébéiens haineux avaient griffonné un œil rouge, masquant les écritures de l’affiche.

— A… Aemilia Mamercina ! s’annonça-t-elle avec un temps de retard.

Le battant principal s’entrouvrit sur le visage d’un jeune ostiarius basané, qui poussa ensuite la porte assez pour la laisser entrer. Derrière, un vieil intendant semblait l’attendre.

Lucia expira lentement. Se rendre invisible. Ne pas donner de raison à son hôte d’envisager de se débarrasser d’elle. Elle serait jugée avant d’avoir prononcé le moindre mot.

Elle s’assura que ses bras étaient bien couverts par ses vêtements et pénétra dans la domus.

— Si Aemilia veut bien me suivre, proposa l’homme, faisant osciller l’anneau à son oreille. Je vais la conduire dans ses quartiers. Nous avons déjà désigné une servante pour remplacer celle qui lui a fait défaut.

L’affranchi fit demi-tour pour la guider dans l’atrium, d’une démarche irrégulière suggérant qu’il souffrait, peut-être des hanches. Elle se garda de trop approcher le vieil intendant et profita de la lenteur de leur progression pour découvrir les lieux.

L’atrium de sa villa natale devait faire dix pas de plus en dimensions, mais rien ne manquait dans celui-ci. L’ensemble semblait simplement plus compact, tout en parvenant à plus de prestige, même dans la pénombre qui masquait les détails. Elle vérifia si la décoration de la maison était toujours au deuil, pour ajuster sa tenue et son comportement si nécessaire, mais manifestement ce n’était pas le cas.

Près de la silhouette de l’autel des Lares, les portes de la salle à manger se découpaient, lumineuses. Deux esclaves y entrèrent, chargées de plateaux.

Lucia tendit l’oreille. Des éclats de voix animés témoignaient d’une joute verbale en cours. Deux chiens sortirent de la pièce éclairée pour venir renifler le bas de sa tunique avec curiosité.

— Aemilia pourra visiter plus tard, indiqua l’affranchi en accélérant le pas. Par ici.

Lucia s’exécuta, ignorant le couinement déçu du plus petit des deux bêtes et le grondement de son estomac provoqué par les odeurs de viande qui lui parvenaient. Aemilius lui avait offert l’hospitalité, pour l’honneur de leur maison, et aussi, espérait-elle, pour lui éviter la déchéance qui la menaçait. C’était déjà beaucoup.

Elle quitta l’atrium derrière son guide en direction d’une domestique qui les attendait à l’entrée du péristyle, droite comme un bâton et une lampe à huile en main.

Lucia rajusta la fibule qui tenait son manteau fermé et souffla doucement.

— Litavis accompagnera Aemilia à ses chambres. Elle saura où me trouver s’il lui manque quelque chose. Je m’appelle Zabdias.

La petite flamme créait des ombres sur le visage de Litavis, accentuant ses rides, et lui donnant l’air bien plus âgé qu’elle ne devait l’être. Mais son rictus, lui, restait figé.

— Merci, Zabdias, lui dit Lucia avec un sourire, en ignorant les quelques autres esclaves qui s’arrêtaient tous un instant pour l’observer avant de reprendre leur chemin.

Comme chez son père, les domestiques pourraient très bien devenir les seuls êtres humains avec qui discuter. Mieux valait se montrer humble et éviter de s’en faire des ennemis. L’affranchi inclina la tête et retourna vers l’atrium.

— Je te suis, Litavis.

Celle-ci acquiesça et tourna les talons, sa lampe en main. Lucia lui emboita le pas, assez loin pour limiter les visions. L’esclave n’avait pas l’air particulièrement heureuse d’avoir été choisie pour la servir, autant ne pas envahir sa vie et son futur tout de suite.

— Es-tu de Gaule ? tenta Lucia, pour faire connaissance.

— Aemilia fait erreur, je suis Séquane. Ce que Rome appelle la Gaule n’existe pas.

Et la conversation mourut plus sûrement qu’un envoyé aux fauves.

Presque choquée d’une telle insolence, Lucia ferma la bouche et s’astreint au silence alors qu’elles faisaient le tour du jardin intérieur, chaque colonne cachant temporairement les statues décoratives et la lueur de la lune. Elle n’avait aucune autorité ici. Que Pietas lui permette de ne pas avoir à se plaindre de la domestique dès le début…

Ses chambres se trouvaient presque à l’extrémité de la maison, au fond des jardins. Là où, heureusement, à part le maître des lieux et le personnel, personne ne serait amené à la croiser par hasard.

Lucia se couvrit le nez pour bâiller discrètement. Les heures de voyage tiraient sur son dos.

— Nous avons fait abattre un mur, annonça Litavis en lui pointant un lit garni de coussins devant une table basse, afin que tu bénéficies d’une exèdre donnant sur le péristyle. Aemilia dispose d’une chambre sur la gauche, et à droite d’une autre, pour ranger ses habits et ses biens.

Lucia se retourna et constata qu’elle n’était pas en vue des pièces de réception, ce qui lui permettrait de profiter du salon même lors des dîners.

— Merci, Litavis, dit Lucia d’un ton aussi aimable que possible.

L’esclave lui jeta un coup d’œil comme si elle la jaugeait, puis s’éloigna pour allumer les braseros et les lampes sur leurs candélabres.

Lucia retint un soupir et s’assura de rester hors de son chemin.

*

Allongée sur le lit au milieu de son nouveau salon, Lucia se laissa bercer par le bruissement de la fontaine du jardin en se massant la nuque, qui protestait encore des heures passées assise, dans le chariot. La chaleur du brasero au pied de la couche déliait ses orteils.

Litavis allait devenir un vrai problème, si elle ne trouvait pas la raison de son attitude froide. D’autant plus qu’elle avait croisé d’autres esclaves, et Litavis n’était pas la seule à pincer les lèvres en sa présence.

La proximité régulière de cette nouvelle domestique l’angoissait. Celle-ci ne pouvait faire son travail sans jamais l’approcher, et même le plus bref des contacts pouvait déclencher une vision. Elle avait terriblement besoin que la servante lui fasse confiance pour survivre à la crainte permanente d’apercevoir son futur.

Prise de bâillements, elle se frotta les yeux. L’affranchi était celui par qui tout passait. Peut-être pourrait-elle échanger avec lui sans se plaindre officiellement ? Si son épouse n’était pas décédée en couches, cela aurait été plus simple. Elle n’aurait eu qu’à suivre ses instructions…

En attendant, elle aurait dû dormir. Son corps le lui réclamait. Mais son esprit luttait. Elle avait espéré venir à Rome, plus jeune, quand elle croyait encore que rêver ne faisait pas de mal. L’aperçu des bains et des latrines que Litavis lui avait octroyé avait surtout attisé sa curiosité pour cet endroit qu’elle était peut-être bien la seule Aemilii à n’avoir jamais arpenté.

Lucia soupira. Elle ne pouvait pas se permettre un faux pas maintenant.

Elle devrait attendre un moment plus propice pour procéder à une reconnaissance des espaces dans lesquels elle pourrait circuler.

— Aemilia ?

Lucia sauta sur ses pieds et rajusta son étole autour de ses épaules et salua avec respect. Elle n’avait pas envisagé que son hôte se donne la peine de passer, après le départ de ses visiteurs…

— Les dispositions prises te conviennent-elles ? demanda Aemilius, arrêté à bonne distance.

La nuit lissait les plis de sa toge électorale blanche, confirmant qu’il avait rompu le deuil pour retourner à ses affaires.

— Tout a été préparé avec soin, hésita-t-elle en évitant de penser au mur resté simplement enduit.

— Mes obligations publiques accaparent la maison ces temps-ci, fit-il en passant une main dans ses cheveux foncés.

Lucia baissa les yeux. Elle savait que la liberté relative que son père l’avait laissée prendre en vieillissant n’avait été qu’une parenthèse. Pourtant, la confirmation de ces nouvelles consignes pesa sur ses épaules.

— Je prendrai soin de ne pas gêner, le rassura-t-elle.

L’espace d’un instant, elle crut voir un froncement de sourcils sur le visage de son interlocuteur. Peut-être était-ce le vacillement des lampes, parce qu’il affichait sinon une impassibilité maîtrisée.

Lassée de devoir hausser la voix pour simplement parler, Lucia se permit un pas en avant. Mais Aemilius recula d’autant. La chaleur envahit ses joues et ses oreilles. Pensait-il les visions contagieuses ?

— Tu pourras disposer de la maison plus librement pendant que je me trouve au Sénat, proposa-t-il, un peu vite. Si quelque chose manque, informes-en Zabdias.

— J’ai besoin de peu, répondit-elle en baissant le ton pour cacher sa honte.

Aemilius se frotta la tête.

— Mon… recul n’était pas convenable, reprit-il après un silence.

Lucia déglutit. Puis il lui vint une idée. Il ne serait peut-être jamais un ami, mais s’il cessait d’avoir peur d’elle, cela faciliterait son séjour.

— Deux pas, indiqua-t-elle. Sans contact, il n’y a pas de vision. À deux pas, le risque est limité.

Pour appuyer son propos, elle avança, les doigts crispés sur sa tunique.

— Entendu, accepta Aemilius sans pouvoir s’empêcher de jeter un œil vers le péristyle derrière lui.

Il resta un instant les bras le long du corps, immobile, avant de reprendre comme s’il venait de se souvenir d’un point dans son discours.

— Tu choisiras un décor à ton goût, pour le mur blanc, déclara-t-il avec un geste vers la paroi du fond.

Lucia se força à refermer la bouche. Impossible de jauger cet homme chez qui elle allait vivre, jusqu’à ce que la vieillesse l’emporte, ou bien qu’il se lasse d’héberger une paria. Après l’avoir traitée comme si elle pouvait lui transmettre la fièvre, il aurait anticipé quelque chose pour rendre son séjour moins… impersonnel ?

Même si, après réflexion, l’idée n’était probablement pas de lui, mais de son épouse, jamais Lucia ne s’y serait attendue.

Elle parvint à bredouiller sa gratitude, qu’Aemilius chassa d’un geste calme.

— Mon fils et moi faisons les libations aux Lares le matin avant les solliciteurs, tu y as ta place, si tu le souhaites.

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