Prélude - Le mauvais Lorenzo
Prélude - Le mauvais Lorenzo
Lorenzo Bellandi avait toujours considéré le mariage comme l’une de ces institutions parfaitement respectables qu’il souhaitait sincèrement aux autres.
À distance.
Avec des fleurs.
Et éventuellement un joli cadeau envoyé par son assistante.
Pour lui-même, en revanche, il n’avait jamais éprouvé la moindre urgence.
Ce qui, selon sa mère, faisait de lui un imbécile.
— Trente-cinq ans, Lorenzo.
Il avait fermé les yeux.
Lorsque Francesca Bellandi commençait une conversation par son âge, rien de bon ne pouvait suivre.
— Je connais mon âge, Mamma.
— J’en doute.
— Je peux te montrer mon permis de conduire.
— Tu pourrais surtout me montrer une femme que tu comptes revoir plus de trois fois.
Lorenzo s’était laissé tomber contre le dossier du fauteuil de son bureau.
À travers les immenses fenêtres de Bellandi Industries, Montréal disparaissait déjà sous une neige dense et tranquille. Les lumières du centre-ville s’allumaient progressivement, tandis qu’à l’intérieur de son bureau sa mère, installée dans un fauteuil comme si elle présidait personnellement son conseil d’administration, le regardait avec cette expression qui avait autrefois suffi à terroriser trois enfants Bellandi et qui continuait, trente ans plus tard, à fonctionner remarquablement bien.
— Je travaille.
— Tout le monde travaille.
— Je dirige plusieurs divisions d’un groupe industriel présent sur quatre continents.
— Et pourtant tu es incapable d’organiser un dîner avec une femme.
Il la regarda.
— J’ai déjà dîné avec des femmes.
— Je parle d’une femme dont tu connais le nom de famille le lendemain.
Lorenzo inspira profondément.
— Pourquoi es-tu venue exactement ?
Francesca croisa les jambes.
À cinquante-huit ans, elle possédait toujours cette élégance italienne impeccable qui avait fait dire à son mari, Vittorio, qu’il était tombé amoureux d’elle avant même qu’elle ait ouvert la bouche.
La famille racontait moins volontiers qu’après qu’elle avait ouvert la bouche, Vittorio avait surtout compris qu’il ne gagnerait jamais une dispute.
— Parce que j’en ai assez.
— Voilà qui est précis.
— Ton père en a assez.
— Papa n’a rien dit.
— Ton père tient à vivre.
Lorenzo eut un sourire.
— Sage décision.
— Ta grand-mère en a assez.
Le sourire disparut.
— Ah.
Francesca hocha la tête.
— Voilà. Maintenant tu comprends la gravité de la situation.
Personne ne prenait à la légère une décision de Vittoria Bellandi.
Surtout pas ses descendants.
— Et que veut exactement Nonna ?
— Que tu te maries.
— Elle veut également que je mange davantage et que je porte une écharpe dès qu’il fait moins de quinze degrés.
— Sur l’écharpe, elle a raison.
— Nous sommes au Canada, Mamma. Si je suis sa règle, je porte une écharpe jusqu’en juin.
Francesca ne sourit même pas.
Mauvais signe.
— Je t’accorde un an.
Lorenzo fronça les sourcils.
— Tu m’accordes quoi ?
— Un an.
— Pour ?
— Trouver quelqu’un.
Il la fixa.
— Tu plaisantes.
— Pas du tout.
— Et que se passe-t-il dans un an ?
Francesca eut un sourire délicieux.
Lorenzo se méfia instantanément.
— Je m’en occupe.
Il resta silencieux.
Puis se redressa.
— Certainement pas.
— Alors trouve-la toi-même.
— Trouver qui ?
— La femme que tu épouseras.
Lorenzo la regarda comme si elle venait de lui proposer d’acquérir la Lune.
— Je ne vais pas me marier parce que tu as décidé d’établir un calendrier.
— Très bien.
Elle se leva.
— Dans douze mois, je commencerai les présentations.
— Mamma.
— De bonnes familles.
— Mamma.
— Des femmes intelligentes.
— Francesca.
Elle se retourna lentement.
Il utilisait rarement son prénom.
Elle sourit.
— Oui, mon chéri ?
— Si tu organises des rendez-vous à ma place, je déménage au Japon.
— Ta grand-mère possède un appartement à Tokyo.
— Putain.
— Lorenzo.
— Pardon.
Francesca récupéra son sac.
— Un an.
Puis elle l’embrassa sur la joue.
— Et ne rentre pas trop tard.
— J’ai trente-cinq ans.
— Et ?
— Rien.
La porte se referma.
Lorenzo resta assis quelques secondes.
Puis il regarda le plafond.
— Famille de fous.
Son téléphone vibra.
Un message de sa sœur Bianca.
Mamma est passée ?
Il répondit :
Oui.
La réponse arriva immédiatement.
MDR.
Lorenzo tapa :
Je te déteste.
Je sais.
Puis un second message.
Nonna cherche déjà des candidates.
Lorenzo se leva.
Il avait besoin d’un verre.
Rapidement.
Une heure plus tard, il était installé seul au bar d’un restaurant du Vieux-Montréal.
Pas celui qu’il fréquentait habituellement.
C’était précisément le but.
Il ne voulait croiser ni client, ni associé, ni membre de sa famille et certainement personne qui aurait envie de lui parler de mariage.
Le lieu était élégant sans être prétentieux, éclairé par de petites lampes aux tons chauds qui contrastaient avec la neige visible derrière les grandes fenêtres.
Lorenzo avait retiré sa cravate.
Son premier whisky était terminé.
Le second venait d’arriver.
Il observait distraitement son téléphone lorsque quelqu’un s’arrêta devant lui.
— Lorenzo ?
Il releva la tête.
Et oublia son whisky.
La femme devant lui était blonde.
Pas simplement blonde.
Ses cheveux possédaient cette couleur claire presque dorée que la lumière du restaurant rendait encore plus lumineuse. Ils tombaient en vagues souples autour d’un visage d’une finesse presque irréelle, encadrant de grands yeux bleu-gris qui l’observaient avec une légère hésitation.
Elle portait un long manteau clair ouvert sur une robe élégante mais discrète.
Pas ostentatoire.
Pas provocante.
Simplement magnifique.
Lorenzo se leva presque mécaniquement.
— Oui.
Techniquement, ce n’était pas un mensonge.
Elle sourit.
— Bon. J’ai cru une seconde que je m’étais trompée.
Cette phrase aurait dû l’alerter.
Elle l’alerta.
Mais pas suffisamment.
— Pourquoi ?
— Parce que ce restaurant ne ressemble absolument pas à celui que mon père m’avait décrit.
Lorenzo la regarda.
Puis le restaurant.
Puis elle.
— Ton père ?
Elle soupira.
— Ne me dis pas qu’ils ne t’ont rien expliqué.
Voilà.
C’était précisément à cet instant qu’un homme raisonnable aurait dit :
Je crois que vous vous trompez de Lorenzo.
Lorenzo Bellandi était un homme raisonnable.
La plupart du temps.
Ce soir-là, sa mère venait cependant de lui donner douze mois pour trouver une épouse.
Et l’univers venait de déposer devant lui une blonde sublime qui semblait déjà convaincue d’avoir rendez-vous avec lui.
Il trouva soudain la coïncidence fascinante.
— Ils m’ont expliqué certaines choses.
Ce n’était toujours pas un mensonge.
Enfin, pas complètement.
Elle le regarda avec suspicion.
— Certaines choses ?
— Les familles ont parfois une conception très créative de l’information.
Son visage s’éclaira.
— Oh mon Dieu. Chez toi aussi ?
Il faillit rire.
— Tu n’imagines même pas.
— Mon père a passé toute la semaine à m’assurer qu’il ne s’agissait surtout pas d’un mariage arrangé.
Lorenzo resta parfaitement immobile.
Ah.
Nous y voilà.
Elle poursuivit :
— Apparemment, lorsque deux familles organisent une rencontre entre deux célibataires dont elles ont déjà étudié la compatibilité, ce n’est pas un mariage arrangé. C’est une « opportunité de faire connaissance ».
Lorenzo regarda son verre.
Puis elle.
Sa mère venait de menacer de lui choisir une épouse.
Cette femme venait rencontrer un homme que sa famille considérait comme un candidat potentiel au mariage.
Il aurait fallu être terriblement superstitieux pour y voir un signe.
Lorenzo ne l’était pas.
Il était simplement opportuniste.
— Tu veux t’asseoir ?
Elle hésita.
— Tu ne vas pas commencer par me demander combien d’enfants je veux ?
— J’avais prévu d’attendre le dessert.
Elle le fixa.
Puis éclata de rire.
Et quelque chose se passa dans la poitrine de Lorenzo.
Pas quelque chose de romantique.
Il n’était pas complètement con.
Ils se connaissaient depuis trente secondes.
Mais suffisamment pour qu’il décide définitivement de ne pas corriger l’erreur tout de suite.
Elle retira son manteau.
Lorenzo aperçut alors davantage sa robe, simple, bleu nuit, parfaitement coupée.
Il lui tira la chaise.
— Merci.
— Je t’en prie.
Elle s’assit.
— Je dois te prévenir d’une chose.
— J’écoute.
— Je ne veux pas me marier.
Lorenzo s’installa face à elle.
— Excellent.
Elle fronça légèrement les sourcils.
— Excellent ?
— Je n’avais aucune intention de demander ta main avant l’entrée.
Son sourire revint.
— Tu prends tout ça avec beaucoup de décontraction.
— J’ai eu une journée difficile.
— Moi aussi.
— Alors nous avons déjà un point commun.
Elle prit le menu.
— Inés.
Il leva les yeux.
— Pardon ?
Elle lui tendit la main.
— Je suppose qu’on pourrait au moins se présenter correctement. Inés de Valdés Ashcroft.
Lorenzo regarda sa main.
Voilà le moment.
Le vrai.
L’instant exact où il devait lui dire qu’elle avait commis une erreur.
Parce qu’il connaissait ce nom.
Pas personnellement.
Mais tout le Canada diplomatique connaissait Javier de Valdés, ambassadeur d’Espagne.
Et il savait parfaitement qu’aucun membre de sa famille ne lui avait organisé le moindre dîner avec sa fille.
Il prit néanmoins sa main.
— Lorenzo Bellandi.
Inés se figea légèrement.
— Bellandi ?
Il sentit venir le problème.
— Oui.
Elle fronça les sourcils.
— J’avais compris Ferretti.
Silence.
Lorenzo la regarda.
Elle le regarda.
Et pendant une seconde il crut que la plaisanterie venait de prendre fin.
Puis Inés soupira.
— Mon père est incroyable.
Lorenzo cligna lentement des yeux.
— Comment ça ?
— Il me donne tellement peu d’informations que je finis par mélanger les noms. Bellandi, Ferretti… italien, industriel, Montréal… je savais que j’aurais dû écrire tout ça.
Lorenzo baissa le regard pour cacher son sourire.
Le destin était décidément beaucoup trop généreux.
— Ça arrive.
— Tu vas pouvoir raconter à ta famille que la fille de l’ambassadeur ne connaissait même pas ton nom de famille.
— Je pourrais.
Elle leva les yeux.
— Mais ?
— Ça dépendra de ton comportement pendant le dîner.
Inés le regarda quelques secondes.
— Tu es insupportable.
— Nous venons de nous rencontrer.
— J’ai une excellente intuition.
— Moi aussi.
— Et qu’est-ce qu’elle te dit ?
Il la regarda.
Longuement.
Puis son sourire devint lentement plus dangereux.
— Que ce dîner va être beaucoup plus intéressant que prévu.
Il le fut.
Au point que deux heures plus tard, Lorenzo avait complètement oublié qu’il était venu ici uniquement pour boire un verre.
Ils avaient parlé de voyages.
D’architecture.
De politique sans jamais véritablement parler politique.
De leurs familles.
Beaucoup de leurs familles.
Inés lui avait raconté que sa mère était anglaise.
Que son père était espagnol.
Qu’elle avait grandi dans suffisamment de pays pour considérer les aéroports comme une seconde maison.
Puis Lorenzo avait fait l’erreur de murmurer quelque chose en italien lorsque son frère lui avait envoyé un message.
Inés avait répondu dans la même langue.
Un italien parfait.
Il l’avait regardée.
— Tu parles italien ?
— Oui.
— Couramment ?
— Oui.
— Depuis quand ?
— Depuis l’enfance.
Lorenzo plissa les yeux.
— Combien de langues ?
Elle compta tranquillement.
— Espagnol, anglais, français, italien, russe et japonais.
Il posa sa fourchette.
— Tu te fous de moi.
— Non.
— Russe ?
— Oui.
— Japonais ?
— Oui.
— Merda.
Elle répondit immédiatement en italien :
— Tu devrais vraiment apprendre à ne pas insulter les gens devant eux.
Lorenzo resta silencieux.
Puis éclata de rire.
Une vraie salve de rire.
Elle le regarda avec amusement.
Et il comprit soudain quelque chose d’étrange.
Il se sentait bien.
Pas simplement attiré.
Bien.
Avec elle.
Ils étaient arrivés au dessert lorsqu’Inés posa finalement la question qui allait tout changer.
— Et toi ?
— Moi quoi ?
— Pourquoi as-tu accepté ?
Lorenzo s’appuya contre son siège.
— Le dîner ?
— Le principe.
Il hésita.
Puis décida de lui offrir une partie de la vérité.
— Ma mère veut que je me marie.
Inés sourit.
— La mienne veut surtout que je rencontre quelqu’un qui ne soit pas diplomate.
— Pourquoi ?
— Elle dit qu’un seul homme incapable de répondre clairement à une question dans la famille lui suffit largement.
Lorenzo rit.
— Et ton père ?
— Il prétend que tout ça est uniquement pour mon bonheur.
— Évidemment.
— Et toi ?
Lorenzo fit tourner son verre entre ses doigts.
— Ma mère m’a donné un an.
Inés le fixa.
— Un an ?
— Pour trouver une épouse.
Elle éclata de rire.
— Non.
— Si.
— Et sinon ?
— Elle s’en charge.
Inés posa une main devant sa bouche.
— C’est formidable.
— Je ne vois absolument pas ce qu’il y a de formidable.
— Moi si.
— Évidemment.
Puis quelque chose apparut dans les yeux de Lorenzo.
Une idée.
Complètement folle.
Parfaitement irresponsable.
Mais plus il regardait Inés, plus elle semblait étrangement logique.
Il se pencha légèrement vers elle.
— Épouse-moi.
Inés cessa de rire.
Elle le fixa.
— Pardon ?
— Épouse-moi.
Elle regarda son verre.
Puis Lorenzo.
Puis de nouveau son verre.
— Combien de whisky as-tu bu avant mon arrivée ?
— Deux.
— Ils étaient très grands ?
— Inés.
— Non, parce que j’essaie réellement de comprendre ce qui vient de se passer dans ton cerveau.
— Réfléchis.
— Je préférerais éviter. Ça semble dangereux.
Il sourit.
— Ta famille veut te marier.
— Elle veut que je rencontre quelqu’un.
— La nuance est diplomatique.
Elle plissa les yeux.
— Continue.
— Ma famille veut me marier.
— Ta famille semble beaucoup plus honnête.
— Nous sommes italiens.
— Argument recevable.
— Nous pourrions résoudre le problème.
Elle le regarda comme s’il venait de proposer de braquer une banque.
— Lorenzo, nous nous connaissons depuis deux heures.
— Deux heures et quarante minutes.
— Merci, ça change tout.
— Nous nous entendons bien.
— Nous avons mangé ensemble.
— Tu m’aimes bien.
— Ton ego est absolument fascinant.
— Et moi je t’aime bien.
Cette fois, elle ne répondit pas immédiatement.
Lorenzo continua.
— On apprend à se connaître.
— Avant de nous marier, j’espère.
— Je suis italien, pas complètement malade.
— J’avais besoin de précision.
Il sourit.
Puis son expression devint plus sérieuse.
— Donne-moi quelques mois.
— Pour quoi ?
— Te convaincre.
Inés secoua la tête, amusée.
— De t’épouser ?
— Oui.
— Tu es fou.
— Probablement.
— Arrogant.
— Certainement.
— Et tu crois vraiment pouvoir me convaincre ?
Lorenzo la regarda droit dans les yeux.
— Oui.
Inés sentit malgré elle un petit frisson lui courir le long du dos.
Parce qu’il ne plaisantait plus.
Pas complètement.
Elle se leva.
— Bonne chance, Bellandi.
Il se leva à son tour.
— Ça veut dire que je peux essayer ?
Elle récupéra son manteau.
— Ça veut dire que tu peux rêver.
Lorenzo l’aida à l’enfiler.
Puis se pencha légèrement vers son oreille.
— C’est généralement comme ça que commencent les bonnes idées.
Inés tourna la tête.
Leurs visages se retrouvèrent beaucoup trop proches.
Elle le regarda.
— Et les catastrophes.
Un sourire lent apparut sur les lèvres de Lorenzo.
— Ce sont parfois les mêmes.
Elle partit quelques minutes plus tard.
Lorenzo resta sous l’auvent du restaurant, les mains dans les poches, à regarder sa voiture disparaître dans la neige.
Puis il sortit son téléphone.
Un message de sa mère l’attendait.
Tu as réfléchi à ce que je t’ai dit ?
Lorenzo regarda une dernière fois la rue.
Puis répondit :
Oui.
Francesca répondit presque immédiatement.
Et ?
Il sourit.
Je crois que j’ai trouvé quelqu’un.
À l’autre bout de Montréal, Inés recevait au même moment un appel paniqué de son père.
— Inés, où es-tu ?
— Je rentre.
— Pourquoi Lorenzo Ferretti vient-il de m’appeler pour me demander pourquoi tu n’es jamais arrivée ?
Elle se figea.
Le sourire qu’elle avait encore aux lèvres disparut lentement.
— Quoi ?
— Lorenzo Ferretti. Ton rendez-vous.
Silence.
Elle regarda par la fenêtre de la voiture.
Puis elle murmura :
— Oh, cet enfoiré.
Et, pour une raison qu’elle aurait été incapable d’expliquer, elle se mit à rire.
Parce que Lorenzo Bellandi venait de lui mentir pendant presque trois heures.
Et venait, par-dessus le marché, de lui proposer de l’épouser.
Le pire ?
Une petite partie d’elle avait terriblement envie de savoir ce qu’il comptait faire maintenant pour la convaincre.








