Ce que je cache
Los Angeles
La musique faisait vibrer le verre dans ma main.
Je n'avais même pas bu une gorgée de mon jus d'orange. Je le tenais comme on tient un accessoire, pour avoir l'air d'avoir quelque chose à faire pendant que mon cerveau, lui, faisait des heures supplémentaires.
La villa appartenait à un type de la fac dont je n'avais jamais retenu le prénom. Des baies vitrées, une piscine éclairée en bleu, deux cents personnes qui hurlaient pour s'entendre. Une soirée comme il y en avait une chaque week-end à Los Angeles. Je connaissais le décor par cœur.
Ce que je connaissais encore mieux, c'était lui.
Natsu était adossé au bar, à l'autre bout du salon, un coude posé sur le comptoir. Sweat noir à capuche, jean baggy, sneakers blanches qui coûtaient probablement plus cher que mon loyer s'il y avait eu un loyer à payer. Ses cheveux noirs étaient en bataille, comme s'il venait de sortir du lit, ce qui, connaissant Natsu, n'était pas à exclure.
Il riait.
Une brune en robe courte lui parlait à l'oreille, une main posée sur son bras. Il penchait la tête vers elle, avec ce sourire en coin qu'il avait quand il faisait semblant d'écouter. Je le connaissais, ce sourire. Je savais exactement quand il était sincère et quand il était juste… efficace.
Celui-là était efficace.
« Ça fait quatre minutes que tu fixes le même point, tu sais. »
Je n'ai pas sursauté. J'ai juste fermé les yeux une demi-seconde.
« Je ne fixe rien du tout. »
« Ah bon. » Wendy s'est glissée à côté de moi, un gobelet de limonade à la main, ses longs cheveux sombres ramenés sur une épaule. « Alors c'est une coïncidence si tu regardes mon frère comme si tu voulais le noyer dans la piscine. »
« Je le regarde comme je regarde tout le monde. »
« Lucie. »
« Quoi ? »
« T'es nulle pour mentir. »
« C'est faux. J'ai menti à mon père pendant cinq ans. »
Elle a ri. J'ai souri, un peu, et je me suis détestée de sentir mes épaules se détendre juste parce qu'elle était là. Wendy avait ce pouvoir. Elle arrivait, elle se plantait à côté de moi, et le monde baissait légèrement le volume.
Mais mes yeux sont retournés vers le bar. Évidemment.
La brune avait changé de position. Elle était maintenant si proche de lui qu'elle aurait pu lui voler son souffle. Natsu a dit quelque chose, elle a éclaté de rire en se tapant la cuisse, et il a lancé un regard par-dessus son épaule.
Sur le salon. Sur la foule. Sur moi.
Je me suis figée.
Il y avait des dizaines de personnes entre nous. La musique, les lumières, les corps qui bougeaient. N'importe qui aurait pu se tenir dans mon champ de vision à ce moment-là, et pourtant son regard s'est arrêté pile sur moi, comme s'il avait su exactement où chercher.
Pendant une seconde, il n'a plus souri.
Il m'a regardée. Vraiment regardée. Mes mèches roses tressées dans mes cheveux, ma petite robe noire, mon gobelet intact, mes épaules un peu trop raides. J'ai eu l'impression que son regard faisait l'inventaire de tout ce qui n'allait pas chez moi ce soir-là, et qu'il le trouvait sans effort.
Puis il a levé deux doigts, très discrètement, à hauteur de sa hanche. Un petit geste que personne d'autre n'aurait remarqué.
Je connaissais ce signe. Il voulait dire : ça va ?
Je n'ai pas répondu. Je ne savais pas quoi répondre. Je me suis contentée de hausser un sourcil, avec toute l'insolence dont j'étais capable.
Le coin de sa bouche a bougé. Presque imperceptiblement.
Et la brune, vexée de sentir son attention lui échapper, lui a posé une main sur le torse pour le ramener à elle.
Il lui a dit quelque chose. Il a enlevé sa main, doucement, sans la brusquer. Il a attrapé ses clés de voiture sur le comptoir, a salué deux types d'un signe de menton, et il est parti.
Simplement. Comme ça.
Je l'ai regardé traverser le salon, la foule s'ouvrant devant lui comme si elle avait l'habitude. Une fille a essayé de l'arrêter, il lui a fait un clin d'œil sans ralentir. Il a franchi la baie vitrée et a disparu dans la nuit.
« Il s'en va déjà ? » a demandé Wendy, perplexe. « Il est même pas minuit. »
« Il fait ce qu'il veut. C'est Natsu. »
« Mmh. »
Elle ne m'a pas lâchée du regard. Je connaissais ce « mmh ». Wendy avait beau être la plus douce de nous deux, elle remarquait des choses. Beaucoup plus de choses qu'elle n'en disait.
« Quoi ? »
« Rien. »
« T'as dit « mmh ». »
« J'ai le droit de dire « mmh ». »
« Pas avec cette tête-là. »
« Quelle tête ? »
« Celle de quelqu'un qui sait quelque chose. »
Elle a bu une gorgée de sa limonade, très calmement, et m'a répondu avec le plus grand sérieux :
« Peut-être que je sais plein de choses. »
« T'es chelou, arrête de me regarder comme ça. »
« Je te regarde pas. Je te vois. C'est pas pareil. »
Je me suis tournée vers elle, prête à répliquer avec une phrase bien sentie. Rien n'est venu. J'ai détourné les yeux la première, et c'était, d'une certaine manière, une réponse en soi.
« Je vais aux toilettes, ai-je lâché.
« Vas-y. »
« Et toi, tu fais quoi ? »
« Je vais aller voir William. »
Ses joues ont pris une teinte rosée qu'elle a tenté de cacher en buvant. Wendy et William, ça devenait une série à suspense que je suivais avec bien plus d'intérêt que n'importe quelle série Netflix.
« Sois sage, ai-je dit.
« Toi aussi. »
Et elle a disparu dans la foule en me lançant un dernier regard que je n'ai pas réussi à interpréter.
La salle de bains du rez-de-chaussée était, par miracle, vide.
J'ai verrouillé la porte et je me suis appuyée contre le battant. Le bruit de la fête s'est étouffé, comme si on avait baissé le son d'un cran. J'ai inspiré. Expiré. Inspiré encore.
Ce soir, c'était la quatrième fille. En deux semaines. Je ne comptais pas. Enfin si, je comptais. Je comptais tout, j'étais comme ça : observatrice, appliquée, incapable de me retenir. Mon père disait que c'était un talent. Il ne précisait pas que c'était aussi une malédiction.
La brune du bar n'était pas la pire. Il y avait eu la blonde de la semaine dernière, celle qui riait trop fort. Il y avait eu la grande rousse de l'équipe de volley. Et il y avait elle, celle dont je ne voulais pas prononcer le nom, même dans ma tête, parce que le prononcer lui donnait trop d'importance.
Et moi, pendant ce temps, j'étais là. À sa soirée. À lui faire croire que ça m'était égal.
Ma petite voix m'a fait remarquer que j'avais dormi chez lui trois nuits sur sept la semaine dernière. Sur son canapé. Dans son lit, une fois, mais lui sur le canapé. Parce que je m'étais endormie devant un film et qu'il avait refusé de me réveiller.
Ça ne voulait rien dire.
Ça ne voulait rien dire.
Je me suis tournée vers le miroir.
La fille qui me regardait avait des cheveux blonds teints d'une mèche rose, d'une mèche violette, tressés à la va-vite autour de son visage. Une petite robe noire, une bouche rouge un peu trop appuyée. Et des yeux noisette, chauds, couleur cacao, qui ne ressemblaient pas du tout aux miens.
Je me suis approchée. J'ai attrapé le bord de ma paupière, cligné doucement et soulevé la lentille d'un côté. Juste pour voir.
Sous le verre brun, un éclat bleu a surgi. Un bleu profond, presque marin. Un bleu qui n'était pas à moi, ou qui ne l'avait jamais vraiment été.
Je l'ai fixé longtemps.
C'était les yeux de ma mère.
Je n'avais pas de souvenirs d'elle. Pas un seul. Pas une voix, pas un parfum, pas un visage en mouvement. Juste une photo, cachée tout au fond d'un tiroir dans le bureau de mon père, que j'avais vue une seule fois, à neuf ans, avant qu'il ne la range d'un geste sec en me demandant de sortir. Une femme blonde, des yeux bleus, un sourire qui ressemblait au mien. Si j'avais voulu me regarder dans trente ans, c'était elle que j'aurais vue.
Peut-être que c'était pour ça que je changeais constamment de tête. Les mèches, les tresses, les couleurs, les lentilles. Pour ne pas croiser trop souvent ce visage-là dans le miroir.
Peut-être aussi que j'avais simplement besoin d'être quelqu'un d'autre pendant quelques heures.
J'ai remis la lentille en place d'un clignement. Une inspiration. Mon téléphone a vibré dans la pochette que je portais en bandoulière.
Un message. Un seul. De lui.
Natsu : T'as mangé ?
Je l'ai relu trois fois.
Pas « tu vas bien ». Pas « pourquoi tu me regardais ». Pas « viens, on se barre ». Juste : t'as mangé ?
Parce qu'il savait que j'oubliais de manger quand j'étais stressée. Parce qu'il avait remarqué que je n'avais pas touché au buffet, malgré mes dix minutes de faux enthousiasme devant les mini-burgers. Parce qu'il remarquait tout.
Et moi, je ne savais jamais ce que ça voulait dire.
J'ai tapé : Non.
Effacé.
J'ai tapé : Qu'est-ce que ça peut te faire ?
Effacé.
J'ai tapé : T'es parti, non ?
Effacé aussi. Trop lisible.
Finalement, j'ai écrit : Occupe-toi de ta brune.
Envoyé.
Les trois petits points sont apparus presque instantanément. Puis ont disparu. Puis sont revenus.
Natsu : Quelle brune ?
Je me suis mordu l'intérieur de la joue pour ne pas sourire.
Moi : T'es sérieux ?
Natsu : Je suis devant chez Marco. Descends. J'ai pris des tacos.
Mon cœur a fait un truc stupide, un genre de saut de grenouille qui ne me ressemblait pas.
Moi : Tu m'as laissée sur place avec Wendy pour aller acheter des tacos ?
Natsu : Ouais. Descends avant qu'ils refroidissent.
Il n'y avait pas de « s'il te plaît ». Il n'y en avait jamais. Il y avait cette façon qu'il avait de poser les choses comme une évidence, de t'attendre sans te le demander, de faire comme si tu allais forcément venir.
Et le pire, c'est que j'allais forcément venir.
J'ai rangé mon téléphone. J'ai passé un coup de doigt sous mes yeux pour effacer une trace de mascara qui n'existait pas. J'ai ajusté une tresse. J'ai respiré encore une fois.
Puis je me suis regardée dans le miroir une dernière fois.
La fille aux yeux noisette m'a rendu mon regard. Mais pendant une demi-seconde, j'ai cru voir dans ses prunelles, derrière le brun, ce reflet bleu que j'avais mis tant de soin à enterrer.
Une question m'a traversée, brutale :
Et si quelqu'un finissait par le voir ?
Je l'ai chassée. J'ai ouvert la porte.
Dehors, la musique m'a avalée de nouveau. Les corps, les rires, les verres qui s'entrechoquent. Je me suis frayé un chemin jusqu'à la baie vitrée, l'air frais de la nuit m'a frappé le visage, et j'ai aperçu, de l'autre côté de la pelouse, une Dodge Charger noire garée le long du trottoir, les feux éteints.
Il était appuyé contre la portière, un sac en papier dans une main, l'autre dans la poche de son sweat. Il m'a vue approcher. Il n'a pas souri. Il a juste hoché la tête, comme on salue quelqu'un qu'on attendait depuis le début.
Je me suis arrêtée devant lui.
« T'es vraiment insupportable, ai-je dit.
« Je sais. »
« T'abuses. »
« Je sais aussi. »
« Et t'es parti sans dire au revoir à personne. »
« Toi, t'étais pas en train de dire au revoir à personne non plus. » Il m'a tendu un taco enveloppé dans du papier gras. « Mange. »
J'ai pris le taco. Il sentait la coriandre, la viande grillée, le citron vert. Mon estomac a protesté bruyamment, et Natsu a eu le bon goût de ne faire aucun commentaire, ce qui, venant de lui, relevait de la bonté pure.
On est restés là, appuyés contre sa voiture, à manger en silence. Au loin, la fête continuait sans nous. La nuit sentait le jasmin et l'essence. Je sentais son épaule contre la mienne, à peine, un effleurement que je faisais semblant de ne pas remarquer.
Il a fini par dire, sans me regarder :
« Tu m'as regardé toute la soirée. »
J'ai failli m'étouffer.
« N'importe quoi. »
« Si. »
« T'es grave bizarre. »
« Tu mentais mal tout à l'heure aussi. »
« Tu m'as vue ? »
« Je te vois toujours. »
Il avait dit ça sur le ton de quelqu'un qui commente la météo. Comme une évidence qui n'en méritait pas davantage. Puis il a mordu dans son taco, a mâché, avalé, et a ajouté avec le plus grand sérieux :
« Tu veux que je te dépose chez toi ou chez moi ? »
Je suis restée sans voix. Il avait posé la question aussi naturellement que s'il avait demandé l'heure. Chez toi ou chez moi. Comme si les deux étaient devenus équivalents, comme si ça allait de soi.
Et c'était peut-être le plus troublant : ça allait de soi.
« Chez moi, ai-je répondu, un peu trop vite. Mon père est à la maison. »
« Ça veut dire quoi, ça ? »
« Que si je ne rentre pas, il va appeler la moitié de Beverly Hills. »
Il a souri enfin. Un vrai sourire cette fois, pas le sourire efficace du bar. Celui qui arrivait jusqu'aux yeux.
« OK, princesse. »
« Ne m'appelle pas comme ça. »
« D'accord, princesse. »
Je lui ai donné un coup de coude dans les côtes. Il a ri, une main sur le flanc, faussement blessé, et pendant un instant il a eu vingt ans, treize ans, tous les âges à la fois. Le garçon qui m'avait regardée arriver, cinq ans plus tôt, avec des yeux qui ne disaient rien de ce qu'ils savaient déjà.
Parce qu'il y avait une chose que personne, ce soir, ne pouvait deviner en nous regardant.
Tout ça n'avait pas commencé ici.
Pas dans cette rue, pas dans cette voiture, pas sur cette pelouse. Ça avait commencé bien avant. Dans une autre ville, dans une autre vie, dans une version de moi qui portait encore son vrai nom et ne savait pas du tout qu'elle allait s'attacher à lui.
Il a ouvert la portière côté passager. Je me suis installée, mon taco à moitié mangé sur les genoux. Il a contourné la voiture, s'est glissé derrière le volant, a mis le contact. Le moteur a grondé, doux et sombre, et les lumières de Los Angeles se sont déroulées devant nous comme un décor de cinéma.
Je me suis laissée aller contre le siège, la tête tournée vers la vitre.
Et, sans que personne ne me l'ait demandé, j'ai pensé :
Tout a commencé le jour où mon père et moi sommes arrivés dans cette ville








