Prologue
La maison est silencieuse, calme, apaisante avec son style raffiné, ses meubles modernes tout droit sortis d’un catalogue de décoration de luxe. Sur ceux-ci reposent des bibelots hors de prix, des photos de famille affichant un amour sans faille. Une odeur de bougie automnale sature l’air. Pas un seul bruit ne vient briser la tranquillité de cet endroit.
Le corps tremblant, je porte mon attention une dernière fois sur le débarras minuscule qui malgré son air austère, froid et sans aucune âme, m’a servi de chambre toutes ces années. Je traverse les pièces une à une. Des espaces baignés d’une lumière douce, aux murs teintés de beige, apaisants en apparence. Pourtant, à travers mon regard, ces teintes se brouillent. Des éclaboussures rouges s’y superposent. Elles sont invisibles pour les autres.
Pas pour moi, car je sais.
Je sais que cette harmonie n’est qu’un masque. Que derrière ces murs si parfaitement choisis, derrière cette beauté, se tapit une vérité bien plus sombre, camouflée sous la peinture fraîche et les sourires de façade.
Il est l’heure
À bientôt 22 ans, je choisis de prendre mon destin en main et de quitter cet endroit. Ma seule et unique chance de démarrer cette nouvelle vie dont j’ai tant rêvé, loin de ces gens, loin de cet enfer, loin de ces hurlements. C’est donc la main tremblante et le cœur battant dans les oreilles que je saisis la poignée de porte.
Pourtant, je ne bouge pas. Je suis figée, j’ai peur. Je ne crains pas de partir, de les quitter car j’ai toujours été considérée comme un petit insecte indésirable et non comme un membre à part entière de cette famille, de ma famille. Non, j’ai peur de ce qu’il pourrait faire si mon plan échoue et qu’il me retrouve.
Et si, il se réveillait ?
Armée de mon petit sac à dos défraichi contenant l’intégralité de ce que je possède, autrement dit pas grand-chose, je décide qu’aujourd’hui, je ne ferai pas marche arrière. Aujourd’hui, je mettrai un point final à ce que j’appelais jusqu’ici ma vie. J’aurai pourtant tout essayé pour qu’il soit satisfait, mais aujourd’hui, je me fais une raison.
Ma famille ne changera pas. Il ne changera pas.
C’est donc avec les bretelles de mon paquetage qui me cisaillent les épaules et les jambes cotonneuses que je quitte cet endroit maudit. Je m’extirpe de la demeure tel le petit cafard que l’on a fait de moi, sans un bruit. Au moindre craquement de plancher, je le sais. L’un d’eux se réveillera et les enfers se déchaineront une nouvelle fois.
Ma détermination est aujourd’hui ma seule force. Les gardes sont sur le point de prendre leur petite pause-café. J’aurai donc un court laps de temps de 4 minutes et 32 secondes pour m’éclipser le plus discrètement possible. Heureusement, la rapidité et la discrétion font parties des plus grandes qualités des cafards.
Une fois dehors, je ne réfléchis plus. Tout ce que je sais, c’est que c’est le moment de courir et de ne plus jamais me retourner. Je traverse le jardin. L’humidité de l’herbe traverse le tissu de mes baskets en toile déchirées. La barrière blanche que j’ai regardée des centaines de fois depuis la fenêtre apparaît devant moi. Celle que j’ai imaginé franchir dans mes rêves. Mes doigts tremblent tellement que j’ai du mal à trouver le loquet. Je finis par l’ouvrir, mais son grincement strident retentit dans le silence du jardin. Je me retourne brusquement.
Personne.
La peur me cisaille le ventre ou peut-être que ce sont les nombreux hématomes qui parcourent celui-ci mais je parviens à quitter la propriété et me retrouve dans la rue. J’avance toujours plus vite, toujours plus loin même si je n’ai aucune idée d’où aller. Je ne connais rien du monde extérieur. Le peu que je possède, je le dois aux journaux qui trainaient, aux quelques livres qui composaient la bibliothèque de la maison et à Luisa.
Luisa…
Je referme cette boite à souvenirs, empêchant par la même occasion les larmes de refaire surface. Ce n’est pas le moment ni l’endroit pour repenser à ce que je laisse derrière moi, je dois rester concentrée sur ma fuite afin de m’éloigner d’eux le plus rapidement possible.
Les rues sombres s’enchaînent, un silence sinistre m’entoure. Seul le bruit de mes pas précipités, de ma respiration haletante et des battements affolés de mon cœur résonne autour de moi. Le froid glacial mort ma peau à peine recouverte.
Je vais y arriver. Je vais m’en sortir. Je vais vivre. Des mots que je me répète afin de me rassurer. Seulement, la réalité me rattrape plus vite que prévu. Je n’avance pas aussi rapidement que je le voudrais. Ma vue est constamment troublée par ce mélange de sueur et de liquide poisseux qui s’écoule du haut de mon crâne. De plus, l’adrénaline qui parcourt mon corps s’estompe à une vitesse hallucinante. Mon cœur battant à tout rompre puise le reste de mon énergie.
De nombreuses douleurs commencent à se réveiller et m’assaillent les unes après les autres, de plus en plus fortes, ralentissant considérablement mon avancée vers ma liberté. Mon corps est en train de me lâcher. Je le sens, je le sais, je ne vais pas tarder à sombrer.
Il faut que je sorte de l’ombre, que je trouve des rues animées afin de demander de l’aide car je ne tiendrai plus très longtemps. Il faut pourtant que j’y arrive. Il est hors de question de retourner là-bas. Je ne veux plus avoir affaire à ces gens qui se prétendent être ma famille. Mentalement, je n’y survivrai pas.
Alors que je lutte contre moi-même pour tenir éveillée, une lumière blanche, aveuglante apparait dans mon champ de vision. Un bruit, un moteur me semble-t-il,s’approche à grande vitesse. Ma vision se trouble au fur et à mesure que mon cœur explose dans ma poitrine. La peur s’insinue en moi.
Se sont-ils réveillés ? Se sont-ils rendu compte de ma fuite ?
La panique s’empare de mon esprit avec rapidité tandis qu’un épais brouillard obscurcit ma vision m’empêchant de voir mon environnement.
Je le sens, c’est trop tard.
Les enfers vont à nouveau m’ouvrir leurs bras.Je reste figée sur place, mon corps ne réagissant plus aux ordres que je lui donne. Il m’est impossible de fuir, de courir me cacher dans l’ombre d’une ruelle. Le son d’un coup de frein interrompt mes pensées. Il me parait tellement loin et pourtant je le sens, il est proche.
Je n’arrive plus à me concentrer sur ce qui m’entoure. Alors que mon cœur est sur le point d’exploser, je m’enfonce un peu plus dans les ténèbres. Mes jambes frêles ne parviennent plus à me soutenir, je me sens basculer.
Des bruits de portière qui claquent, des voix que je ne parviens pas à identifier qui s’approchent.
Pitié, aidez-moi, sont les derniers mots qui résonnent en moi avant de sombrer.









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