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l'Institut de Valombre

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Résumé

À l'Institut de Valombre, on enseigne l'histoire, la philosophie et l'art de convaincre. Personne n'enseigne ce qui arrive lorsqu'une personne devient à la fois votre plus grande faiblesse et la seule capable de vous voir tel que vous êtes. L'intrigue se déroule dans une institution universitaire résidentielle fictive, fréquentée par des étudiants majeurs. Une bourse exceptionnelle, un concours littéraire, une rivalité ancienne et des lettres anonymes vont rapprocher deux étudiants qui ont toutes les raisons de se détester. Mais l'institution protège un secret, et leur histoire pourrait révéler pourquoi une ancienne étudiante a quitté Valombre sans jamais terminer son dernier semestre.

Genre :
Romance
Auteur :
Emmanuel
Statut :
il y a 11 jours
Chapitres :
4
Rating
n/a
Classification par âge :
18+

PARTIE I — LES PREMIÈRES HEURES 

Une romance à Valombre



Chapitre 1 — La fille qui ne voulait pas être impressionnée


La première chose qu’Inès remarqua à Valombre fut que les bâtiments semblaient avoir été construits pour décourager les gens de partir.

Les fenêtres étaient hautes, les portes lourdes, les escaliers interminables. Du lierre remontait le long des murs de pierre comme si la nature avait entrepris, patiemment, de reprendre possession de l’endroit. Au-dessus de l’arche principale, une inscription gravée dans le calcaire annonçait :

La vérité exige davantage que du courage.

Inès relut la phrase une seconde fois.

— Elle exige surtout un budget de rénovation, murmura-t-elle.

Le chauffeur qui avait accepté de la déposer devant les grilles étouffa un rire. Il repartit avant qu’elle ait eu le temps de lui demander où se trouvait l’entrée des étudiants.

La pluie tombait en biais. Sa valise refusait de rouler sur les pavés, son manteau était déjà humide et son téléphone affichait trois pour cent de batterie. Elle avait imaginé son arrivée à Valombre avec la dignité d’une héroïne de roman : une silhouette solitaire sous un ciel dramatique, le regard déterminé, la promesse d’une nouvelle vie.

En réalité, elle ressemblait à quelqu’un qui avait perdu une bataille contre une valise.

Elle était pourtant arrivée.

À vingt-deux ans, après deux années à travailler le soir dans une librairie et à suivre des cours dans une université où personne ne se souvenait de son nom, Inès Varenne avait obtenu la bourse la plus difficile à décrocher de l’Institut de Valombre. Une bourse complète. Logement compris. Frais d’inscription compris. Une chance assez rare pour que sa mère ait pleuré au téléphone, puis lui ait demandé trois fois si elle était certaine que l’établissement était réel.

Il l’était.

Et il était magnifique.

C’était presque insultant.

Dans la cour, des étudiants traversaient la pluie sous des parapluies noirs. Certains portaient des manteaux qui coûtaient probablement plus cher que l’ensemble des vêtements d’Inès. D’autres se saluaient comme s’ils revenaient d’un séjour commun à l’étranger plutôt que de vacances d’été. Ils avaient cette aisance particulière des gens qui n’ont jamais eu à se demander si leur place leur serait retirée.

Inès connaissait cette aisance. Elle l’avait observée toute sa vie.

Elle ne l’enviait pas.

Enfin, elle essayait de ne pas l’envier.

— Vous êtes perdue ?

La voix venait de derrière elle.

Inès se retourna.

Le jeune homme qui se tenait sous l’auvent ne portait pas de parapluie. Il avait les cheveux sombres légèrement mouillés, une chemise blanche dont les manches étaient retroussées et cette expression tranquille des personnes qui ont l’habitude d’être écoutées avant même d’avoir parlé.

Son regard descendit jusqu’à la valise.

— Votre chambre est dans l’aile est, je suppose.

Ce n’était pas une question.

— Et vous supposez beaucoup de choses à partir d’une valise ?

Un sourire passa sur son visage. Bref, presque involontaire.

— Seulement quand la valise a l’air de vouloir demander son transfert.

Inès baissa les yeux vers la roue coincée entre deux pavés.

— Elle a de bonnes raisons.

Il s’approcha, saisit la poignée et souleva la valise sans effort. Inès aurait voulu la récupérer immédiatement. Elle ne le fit pas. Il venait de lui éviter une lutte inutile, et elle était assez honnête pour reconnaître une aide lorsqu’elle en recevait une.

— Le bâtiment administratif est derrière la galerie, dit-il. Les nouveaux étudiants font la queue depuis huit heures. Si vous passez par l’entrée principale, vous allez perdre une demi-heure.

— Merci.

Il lui tendit la valise.

Elle la reprit.

Il attendit un instant, comme s’il s’attendait à ce qu’elle demande son nom.

Elle ne le fit pas.

— Vous êtes nouvelle, dit-il.

— C’est ce que signifie généralement une arrivée avec des bagages.

Cette fois, il rit vraiment.

Un rire étonnamment chaleureux, qui transforma son visage pendant une seconde avant que son calme ne reprenne sa place.

— Bonne chance, alors.

Il s’éloigna sous la pluie.

Inès le regarda partir juste assez longtemps pour constater qu’il ne se retournait pas. Elle se félicita de cettec observation parfaitement inutile, puis traversa la cour.

Elle ne savait pas encore qu’elle venait de parler à Sacha Delcourt, le meilleur étudiant de sa promotion, le favori du concours des Fondateurs et la personne qui allait rendre son année presque impossible.

Elle ne savait pas non plus que, trois mois plus tard, elle se souviendrait de cette conversation avec une précision humiliante.

Pour l’instant, elle avait une inscription à terminer et une valise à sauver.

C’était largement suffisant.


Le hall administratif sentait le papier ancien, la cire et le café trop longtemps oublié sur une plaque chauffante.

Au-dessus du comptoir, un portrait représentait une femme aux cheveux argentés, vêtue d’une robe sombre. Elle regardait les visiteurs avec une sévérité qui aurait pu faire avouer un crime à quelqu’un venu simplement récupérer une attestation.

— Nom ?

— Inès Varenne.

La secrétaire parcourut une liste.

— Bourse des Fondateurs ?

— Oui.

Le changement fut discret, mais Inès le remarqua. Le regard de la secrétaire remonta vers elle. Son sourire professionnel se fit un peu plus mince.

— Chambre 214, résidence des Tilleuls. Votre carte, votre règlement intérieur et votre emploi du temps. Lisez attentivement le règlement. Certaines traditions de l’établissement ne sont pas négociables.

— Comme quoi ?

La secrétaire glissa un dossier sur le comptoir.

— Vous le découvrirez.

Inès n’aimait pas les réponses qui se donnaient des airs de mystère. Elle les trouvait souvent pratiques pour les gens qui ne voulaient pas assumer ce qu’ils savaient.

Elle emporta son dossier.

Sur la première page du règlement, une phrase avait été soulignée en rouge :

Tout étudiant admis à Valombre est responsable de ses actes, de ses paroles et de leurs conséquences sur la communauté.

Elle se demanda pourquoi une institution aussi ancienne éprouvait le besoin de préciser que les paroles avaient des conséquences.

Puis elle aperçut, au bas de la page, une note manuscrite :

Les archives du pavillon nord sont interdites d’accès après vingt heures.

L’encre avait bruni. L’écriture était fine, penchée, presque élégante.

Quelqu’un avait ajouté en marge, au crayon :

Ils disent cela depuis 1998.

Inès fixa la note.

— C’est une blague ?

La secrétaire ne leva pas les yeux de son écran.

— Pardon ?

— Cette annotation. Les archives du pavillon nord.

Le silence dura juste assez longtemps pour devenir une réponse.

— Votre chambre se trouve à l’étage, à gauche de l’escalier, dit enfin la secrétaire.

Inès referma le dossier.

Elle avait appris à reconnaître les portes qu’on lui demandait de ne pas ouvrir. Dans son expérience, elles cachaient rarement des trésors. Mais elles cachaient presque toujours une raison.

Et les raisons l’intéressaient davantage que les trésors.


La résidence des Tilleuls était moins majestueuse que le bâtiment principal, mais plus humaine. Des chaussures séchaient devant certaines portes. Une odeur de soupe flottait dans l’escalier. Au deuxième étage, quelqu’un répétait au piano une mélodie qu’il semblait incapable de terminer.

La chambre 214 se trouvait au bout du couloir.

Inès tourna la clé.

La pièce était petite, avec deux lits séparés par une table de chevet, deux bureaux face à face et une fenêtre donnant sur les jardins. Une seule des deux places était occupée. Sur le lit voisin, un carton ouvert débordait de livres, de pulls et de photographies.

— Tu dois être Inès.

La jeune femme qui apparut depuis la salle de bains avait les cheveux courts, des lunettes rondes et un sourire immédiat.

— Maëlle. Lettres modernes, deuxième année. J’ai demandé cette chambre parce que la précédente donnait sur le parking. Je préfère les arbres aux voitures, et les arbres sont moins susceptibles de klaxonner à six heures du matin.

Inès sourit.

— Je suis d’accord avec toi.

— Excellent. Première décision commune. On peut bâtir une amitié sur des fondations plus fragiles.

Maëlle l’aida à défaire sa valise. En dix minutes, elle lui expliqua où trouver le meilleur café du campus, quels professeurs étaient généreux avec les notes, lesquels considéraient la ponctualité comme une question morale et pourquoi il ne fallait jamais accepter un verre préparé par les étudiants de troisième année pendant la cérémonie d’accueil.

— Et les archives du pavillon nord ? demanda Inès.

Maëlle cessa de plier un pull.

— Pourquoi tu poses cette question ?

— Je suis tombée sur une note dans le règlement. Quelqu’un a écrit que l’interdiction datait de 1998.

Maëlle posa lentement le pull sur son lit.

— Il y a des histoires sur cette année-là.

— Quelles histoires ?

— Différentes selon les personnes. Une étudiante aurait quitté l’établissement. Un professeur aurait été renvoyé. Certains parlent d’un manuscrit disparu. D’autres prétendent que tout cela n’est qu’une légende inventée pour empêcher les nouveaux de se promener la nuit.

— Et toi, qu’est-ce que tu crois ?

Maëlle reprit son rangement.

— Je crois que les gens ne fabriquent pas autant de versions d’une histoire quand il ne s’est rien passé.

Un bruit de cloche retentit dans la cour. Trois coups graves, suivis d’un quatrième, plus léger.

Maëlle consulta l’heure.

— La cérémonie d’accueil. Si on arrive en retard, ils vont nous faire asseoir au premier rang.

— C’est une menace ?

— À Valombre, c’est le début de toutes les menaces.


L’amphithéâtre était plein lorsque les deux jeunes femmes arrivèrent.

Les murs de pierre montaient jusqu’à une voûte nervurée. Des lampes dorées éclairaient les rangées de sièges en bois. Sur la scène, un pupitre portait l’emblème de l’institut : un arbre aux racines apparentes, enfermé dans un cercle.

Inès trouva une place au milieu de la salle.

Puis elle le vit.

Sacha Delcourt était assis au premier rang, à côté d’une jeune femme blonde qui lui parlait à voix basse. Il l’écoutait avec politesse, mais son attention paraissait ailleurs. Quand il leva les yeux, son regard croisa celui d’Inès.

Il la reconnut.

Son expression changea à peine. Un sourcil se souleva, comme s’il venait de découvrir une note inattendue dans une partition qu’il connaissait par cœur.

Inès détourna les yeux la première.

Elle détesta immédiatement le fait de l’avoir remarqué.

Le directeur monta sur scène. Il parla de tradition, d’excellence, de responsabilité et de l’honneur d’appartenir à une institution qui avait formé des écrivains, des juristes, des chercheurs et des dirigeants.

Puis il annonça le concours des Fondateurs.

Chaque année, les étudiants les plus prometteurs étaient invités à rédiger un essai sur un thème tenu secret jusqu’à la cérémonie. Le lauréat obtenait une résidence de recherche, une publication dans la revue de l’institut et une recommandation officielle pour les programmes internationaux.

Maëlle se pencha vers Inès.

— C’est le concours dont je t’ai parlé. Delcourt l’a gagné l’an dernier.

— Félicitations à lui.

— Il est le favori cette année aussi.

— Alors il n’a qu’à gagner encore.

Maëlle lui lança un regard amusé.

— Tu n’aimes vraiment pas les gens avant de les connaître ?

— J’attends qu’ils me donnent une raison de changer d’avis.

Sur scène, le directeur souleva une enveloppe noire.

— Cette année, le thème sera : La vérité que nous devons à ceux que nous aimons.

Le silence qui suivit fut étrange. Pas le silence poli d’une assemblée attentive. Quelque chose de plus dense, comme si plusieurs personnes venaient d’entendre une phrase qu’elles connaissaient déjà.

Sacha ne regardait plus la scène.

Il fixait le sol.

Et, pour la première fois depuis son arrivée, Inès eut l’impression que Valombre venait de laisser échapper une fissure.


La lettre apparut le soir même.

Inès la trouva glissée sous la porte de sa chambre, sans enveloppe, sans signature. Une feuille épaisse, pliée en deux. L’écriture était la même que celle de l’annotation au crayon, mais cette fois l’encre était noire.

Elle s’assit sur son lit.

Maëlle était descendue chercher du thé. Le couloir s’était calmé. Dans le jardin, la pluie avait cessé, et les branches nues des tilleuls découpaient le ciel en lignes fragiles.

Inès déplia la feuille.

À celle qui croit que le mérite suffit à ouvrir toutes les portes,

Valombre n’est pas ce qu’elle prétend être.

Il y a des vérités que l’on enterre pour protéger les vivants, et d’autres pour protéger les coupables.

Si tu veux comprendre ce qui s’est passé en 1998, ne demande pas au directeur.

Demande à celui qui connaît déjà ton nom.

En dessous, une dernière phrase avait été ajoutée :

Et méfie-toi de Sacha Delcourt.

Inès relut la lettre.

Une fois.

Deux fois.

Puis elle se leva et alla jusqu’à la fenêtre.

Dans la cour, sous la lumière d’un lampadaire, Sacha traversait seul les pavés. Il tenait quelque chose dans la main. Une feuille blanche, peut-être. Il s’arrêta au pied de l’arbre central, leva la tête vers les fenêtres de la résidence et resta immobile.

Inès recula instinctivement.

Quand elle regarda de nouveau, il avait disparu.

Elle posa la lettre sur son bureau.

Elle aurait pu la jeter. Elle aurait pu prévenir l’administration. Elle aurait pu décider, dès son premier jour, que les mystères de Valombre ne la concernaient pas.

Mais elle avait passé deux années à apprendre que les portes les plus difficiles à ouvrir étaient parfois celles derrière lesquelles se trouvait la seule question qui comptait.

Elle prit son stylo.

Sur une feuille blanche, elle écrivit :

Qui était-elle, en 1998 ?

Puis elle ajouta :

Et pourquoi quelqu’un pense-t-il que je suis venue ici pour la même raison ?

Au loin, la cloche sonna une fois.

Il était vingt heures.

Quelque part dans le pavillon nord, une porte se referma.

Et Inès comprit que son année venait de commencer bien avant le premier cours.

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