Prologue
Prologue — Une faim sans nom
La première règle concernant les succubes était simple.
Ne jamais laisser un humain découvrir ce que l'on était.
La deuxième était plus compliquée.
Ne jamais confondre le désir avec l'amour.
Quant à la troisième…
Elle avait été gravée dans la pierre noire d'un sanctuaire oublié, bien avant que les humains ne construisent leurs premières villes.
Ne jamais laisser une succube non éveillée découvrir seule ce qu'elle est capable de faire.
Cette règle avait été enfreinte une seule fois.
Et personne n'avait envie de revivre les conséquences de cette erreur.
La femme en blanc se tenait devant un miroir qui n'avait reflété aucun visage depuis près de quatre cents ans.
La pièce était enfouie sous les ruines d'un ancien sanctuaire. Des symboles argentés couraient le long des murs et une odeur de cire froide imprégnait l'air immobile.
Elle n'était pas venue ici depuis longtemps.
Elle n'en avait jamais eu besoin.
Jusqu'à cette nuit.
Une pulsation traversa le miroir.
La femme releva brusquement la tête.
Une deuxième pulsation suivit.
Puis une troisième, plus forte que les précédentes.
Les symboles sur les murs s'illuminèrent, l'un après l'autre, et une fine fissure rouge apparut au centre du verre.
— C'est impossible…
Elle s'approcha.
La surface du miroir se troubla, révélant une ville moderne, ses avenues éclairées, ses immeubles et ses milliers d'habitants qui poursuivaient leur existence sans soupçonner les secrets dissimulés parmi eux.
Puis l'image changea.
Une jeune femme apparut.
Elle riait en consultant son téléphone, debout devant la vitrine d'une boulangerie.
Ses cheveux lui tombaient sur les épaules et son sac à main semblait sur le point de céder sous le poids de son contenu.
Elle avait l'air parfaitement ordinaire.
La femme en blanc, elle, recula d'un pas.
Un nom s'inscrivit sur le miroir.
LILIA MOREAU.
Pendant quelques secondes, elle resta immobile.
Puis elle ferma les yeux.
— Ils avaient pourtant promis…
Une silhouette se détacha de l'obscurité.
C'était un homme grand, vêtu de noir, dont les yeux dorés semblaient capter la moindre parcelle de lumière.
— Vous la connaissez ?
— Non.
Il inclina légèrement la tête.
— Mais vous avez peur.
La femme lui lança un regard glacial.
— Je crains ce que son éveil pourrait provoquer. Ce n'est pas la même chose.
— Que dois-je faire ?
Elle observa de nouveau le miroir.
La jeune femme venait de laisser tomber quelque chose. Elle se baissa pour le ramasser, puis s'excusa auprès d'un inconnu qui avait failli marcher dessus.
La femme en blanc porta deux doigts à sa tempe.
— Retrouvez-la. Observez-la, mais ne lui révélez rien avant que nous sachions ce qui se passe.
— Et si ses pouvoirs sont déjà éveillés ?
Son silence dura trop longtemps.
— Alors nous avons moins de temps que prévu.
L'homme acquiesça avant de disparaître dans l'ombre.
La femme demeura seule devant le miroir.
Elle connaissait les succubes. Elle connaissait leurs instincts, leurs pouvoirs et les dangers qui accompagnaient leur éveil.
Mais cette fois, quelque chose ne correspondait pas.
Lilia Moreau n'aurait jamais dû apparaître sur ce miroir.
Personne ne le savait encore, mais ce n'était pas seulement son pouvoir qui venait de se réveiller.
C'était quelque chose qui aurait dû rester endormi.
Lilia Moreau avait vingt-deux ans et trois problèmes urgents.
Le premier était son loyer.
Le deuxième était son réveil, qui avait cessé de fonctionner correctement depuis plusieurs semaines.
Le troisième était son chat, qui avait développé la conviction qu'il était parfaitement acceptable de la réveiller à quatre heures du matin pour réclamer de la nourriture.
Elle ignorait qu'un quatrième problème venait de s'ajouter à la liste.
Et celui-là risquait de bouleverser toute son existence.
— Non, non, non…
Elle fixa l'écran de son téléphone.
8 h 47.
Son travail commençait à neuf heures.
— Pourquoi personne ne m'a prévenue que le temps passait aussi vite ?
Son chat, installé sur la commode, la regarda sans répondre.
— Ne me juge pas. Tu dors dix-huit heures par jour.
L'animal bâilla.
Lilia attrapa un pantalon, enfila le premier haut propre qu'elle trouva et tenta de discipliner ses cheveux avec une brosse.
Après deux minutes de lutte, elle abandonna.
— Nous avons toutes les deux perdu cette bataille.
Le chat détourna la tête.
— Tu es vraiment un mauvais colocataire.
Elle lui donna à manger, récupéra son sac et sortit en oubliant presque ses clés.
Une matinée ordinaire.
Un appartement ordinaire.
Une jeune femme ordinaire.
Du moins, c'était ce qu'elle croyait.
La première rencontre eut lieu devant la porte vitrée de son lieu de travail.
Lilia arriva en retard de quatre minutes, essoufflée, les joues légèrement rosies par sa course.
Un homme sortait du bâtiment lorsqu'elle se précipita vers l'entrée.
Il retint la porte.
— Je vous en prie.
— Merci beaucoup !
Elle lui adressa un sourire reconnaissant avant de disparaître à l'intérieur.
L'homme resta immobile.
Il avait simplement voulu se montrer poli.
Il n'avait aucune raison de la regarder plus longtemps.
Pourtant, son attention demeura accrochée à l'endroit où elle venait de disparaître.
Il se rappelait son sourire.
La façon dont elle avait retenu son sac pour éviter qu'il ne glisse de son épaule. Son ton légèrement essoufflé lorsqu'elle l'avait remercié.
Des détails insignifiants.
Il en rencontrait des dizaines chaque jour.
Alors pourquoi ceux-là lui revenaient-ils déjà en mémoire ?
Il fronça les sourcils et consulta sa montre.
Il avait un rendez-vous important.
Il devait partir.
Il partit.
Trois rues plus loin, il réalisa qu'il ne se souvenait plus de ce qu'il était venu chercher dans le magasin devant lequel il venait de s'arrêter.
Il ferma les yeux, agacé contre lui-même.
— C'est ridicule.
Il ne connaissait même pas son nom.
Il n'était pas amoureux d'une inconnue.
Il n'avait aucune raison de penser à elle.
Alors pourquoi se demandait-il s'il la reverrait demain ?
Lilia, de son côté, ne remarqua rien.
Sa matinée fut consacrée à des tâches ordinaires, à des conversations sans importance et à un café qu'elle oublia de boire avant qu'il ne refroidisse.
À midi, elle renversa un peu d'eau sur son bureau.
À quatorze heures, elle chercha son téléphone alors qu'il se trouvait dans sa main.
À seize heures, elle promit de se coucher tôt.
Elle faisait souvent ce genre de promesses.
Le soir venu, elle rentra chez elle, nourrit son chat et réchauffa un bol de nouilles.
Puis elle s'effondra sur le canapé.
— Je mérite une médaille.
Son téléphone vibra.
Un message d'un numéro inconnu apparut sur l'écran.
Bonsoir. Je ne sais pas si vous vous souvenez de moi. Nous nous sommes rencontrés ce matin.
Lilia fronça les sourcils.
Elle relut le message.
Puis répondit :
Désolée, qui est-ce ?
La réponse arriva rapidement.
L'homme qui vous a tenu la porte.
— Ah !
Elle s'en souvenait maintenant.
Grand. Les cheveux sombres. Un visage plutôt sérieux.
Elle tapa :
Oh, oui ! Merci encore pour ce matin.
Puis elle posa son téléphone et retourna à ses nouilles.
La conversation était terminée.
Du moins, de son point de vue.
L'homme, lui, fixa sa réponse pendant plusieurs secondes.
Il avait prévu de lui proposer un café.
Il ne savait pas pourquoi cette idée lui était venue, mais elle lui paraissait raisonnable quelques minutes plus tôt.
Maintenant, il hésitait.
Il ne voulait pas paraître insistant.
Il ne voulait pas non plus perdre une occasion qu'il n'arrivait pas à expliquer.
Il posa son téléphone.
Le reprit.
Écrivit une phrase.
L'effaça.
Finalement, il verrouilla son écran et se força à se concentrer sur son travail.
Il ne connaissait pas cette femme.
Il n'avait aucune raison de la revoir.
Et pourtant, le lendemain matin, il vérifia ses messages avant même de sortir de son lit.
Cette nuit-là, Lilia fit un rêve étrange.
Elle se trouvait dans une pièce immense, dont les murs semblaient disparaître dans l'obscurité.
Devant elle se dressait une porte en bois noir, parcourue de fines veines argentées.
Elle n'avait jamais vu cette porte.
Pourtant, elle éprouvait la certitude désagréable qu'elle l'attendait depuis longtemps.
Une voix s'éleva derrière le bois.
— Enfin.
Lilia recula.
— Qui êtes-vous ?
— Quelqu'un qui attendait ton réveil.
Elle plissa les yeux.
— Vous savez que c'est exactement ce que dirait quelqu'un dans un film d'horreur ?
Un rire discret lui répondit.
— Tu plaisantes encore.
— Je ne vois pas pourquoi je devrais arrêter.
— Tu ignores ce que tu es.
Lilia croisa les bras.
— Je suis fatiguée. C'est déjà suffisamment compliqué.
— Tu es bien davantage que cela.
Les veines argentées de la porte commencèrent à briller.
Une chaleur inhabituelle se répandit dans la poitrine de Lilia.
Elle posa une main sur son cœur.
— Qu'est-ce qui m'arrive ?
La voix se fit plus grave.
— Tu es une succube.
Le mot résonna dans la pièce.
Lilia resta silencieuse.
Elle ne connaissait pas cette voix.
Elle ne connaissait pas cet endroit.
Et elle ne comprenait absolument pas ce qu'était une succube, en dehors de quelques légendes vaguement aperçues dans des films fantastiques.
— D'accord, dit-elle enfin. Et je suis censée faire quoi de cette information ?
Un silence.
Puis un rire plus franc.
— Tu ne comprends vraiment rien.
— C'est généralement ce qui arrive quand on me donne des informations sans explication.
La porte trembla.
Une sensation étrange parcourut le corps de Lilia, comme si quelque chose, très profondément enfoui en elle, venait de se retourner dans son sommeil.
Au même instant, quelque part dans la ville, un homme se réveilla brusquement.
Il ignorait pourquoi il avait rêvé d'une inconnue.
Un autre interrompit une conversation, incapable de se rappeler ce qu'il voulait dire.
Un troisième ressentit une tension inexplicable, aussi brève que dérangeante, sans pouvoir en identifier l'origine.
Ils ne connaissaient pas Lilia.
Ils ne l'aimaient pas.
Ils ne la désiraient pas encore consciemment.
Mais quelque chose venait de changer.
Et chacun d'eux allait devoir découvrir ce que cette rencontre signifiait pour lui.
Derrière la porte, la voix reprit :
— Lorsque les autres commenceront à te remarquer, tu devras apprendre à distinguer le désir de l'amour.
— Quels autres ?
— Ceux qui finiront par te chercher.
Lilia sentit son ventre se nouer.
— Pourquoi me chercheraient-ils ?
La porte s'entrouvrit.
Une lumière rouge filtra par l'ouverture.
Puis la voix murmura :
— Parce que tu es sur le point de devenir quelqu'un qu'ils ne pourront pas facilement oublier.
Lilia voulut poser une autre question.
Mais la porte s'ouvrit brusquement.
Et le monde disparut.
Elle se réveilla dans un sursaut.
Son chat était assis sur sa poitrine.
Lilia le fixa, les cheveux en bataille et le cœur battant trop vite.
— Tu sais que tu es très lourd ?
Le chat ronronna.
Elle se laissa retomber sur son oreiller.
— J'ai rêvé d'une porte qui parlait.
L'animal cligna lentement des yeux.
— Oui, je sais. Moi aussi, je trouve ça inquiétant.
Elle repoussa doucement le chat et se leva pour aller boire un verre d'eau.
En passant devant le miroir de la salle de bains, elle s'arrêta.
Quelque chose lui parut étrange.
Ses yeux.
Pendant un instant, elle eut l'impression qu'ils reflétaient une lueur rougeâtre.
Elle se pencha vers la glace.
La lumière du plafond vacilla.
Lorsqu'elle cligna des yeux, tout était redevenu normal.
Lilia resta immobile quelques secondes.
Puis elle soupira.
— Je dois vraiment dormir davantage.
Elle retourna se coucher sans chercher plus loin.
Elle ne remarqua pas que, sur la surface du miroir, une fine ligne argentée venait d'apparaître avant de disparaître.
Elle ne savait toujours pas ce qu'elle était.
Elle ignorait pourquoi ce rêve lui avait semblé si réel.
Et elle n'avait aucune idée que, quelque part, des personnes venaient de commencer à s'intéresser à son existence.
Pour elle, le lendemain serait une nouvelle journée ordinaire.
Pour le reste du monde, les choses avaient déjà commencé à changer.
La succube s'était éveillée.
Elle n'avait simplement pas reçu le mémo.








