Chapitre 1 — La maison des secrets
Je n’avais jamais aimé les maisons silencieuses.
Elles avaient cette étrange façon de retenir les souvenirs, comme si les murs attendaient patiemment le retour de quelqu’un pour lui rappeler tout ce qu’il avait essayé d’oublier.
La maison de ma grand-mère était exactement comme dans mes souvenirs.
Les volets bleu nuit. Les rosiers envahis par les mauvaises herbes. Le petit perron de pierre sur lequel Madeleine s’asseyait autrefois pour lire, une tasse de thé entre les mains.
Tout était à sa place.
Sauf elle.
Je restai quelques secondes devant la porte, les clés serrées dans ma paume. J’étais revenue à Blackthorn après ses funérailles pour régler la succession et récupérer quelques affaires. Deux jours, trois tout au plus. Ensuite, je rentrerais chez moi et je reprendrais le cours de ma vie.
C’était du moins le programme que je m’étais fixé.
La serrure résista avant de céder dans un grincement. À l’intérieur, une odeur de bois ancien et de lavande m’accueillit. Je refermai la porte derrière moi et déposai mon sac dans l’entrée.
— Me voilà, Mamie, murmurai-je.
Ma voix se perdit dans le silence.
Je détestais cette sensation. Celle de parler à quelqu’un qui ne répondrait plus jamais.
Dans le salon, une photographie nous représentait toutes les deux quelques années auparavant. Madeleine souriait à l’objectif, ses cheveux argentés ramenés en arrière. J’avais la tête posée contre son épaule, sans me douter que je finirais un jour par regretter de ne pas lui avoir posé davantage de questions.
Je détournai les yeux avant que ma gorge ne se serre.
Je n’étais pas revenue pour pleurer. J’étais revenue pour terminer ce qu’il y avait à faire et repartir.
Dans la cuisine, une enveloppe m’attendait sur la table.
Mon prénom était inscrit dessus.
Hope.
Je reconnus immédiatement l’écriture de ma grand-mère. Les lettres légèrement penchées, le H tracé d’un seul mouvement. Je pris l’enveloppe avec précaution.
Elle était fermée. Au dos, une phrase avait été ajoutée.
À lire lorsque tu seras seule.
Je jetai un regard vers la fenêtre. La rue était déserte.
Puis j’ouvris l’enveloppe et dépliai la feuille.
Ma chère Hope,
Si tu lis cette lettre, c’est que je ne suis plus là pour t’expliquer certaines choses. J’aurais voulu te laisser une vie simple, loin des secrets que j’ai gardés trop longtemps. Mais je crains de ne pas avoir réussi.
Tu trouveras dans mon bureau un pendentif. Garde-le avec toi. Ne le donne à personne, quelles que soient les raisons que l’on pourrait te fournir.
Et si tu rencontres un homme portant le nom de Valerius, ne lui accorde pas ta confiance trop facilement.
Ne le crois pas lorsqu’il prétendra vouloir te protéger.
Mais, surtout, ne cherche pas à comprendre pourquoi je t’écris cela avant d’avoir découvert ce que je t’ai laissé.
Pardonne-moi de t’avoir caché tant de choses.
Je t’aime plus que tu ne peux l’imaginer.
Madeleine.
Je relus la lettre deux fois.
Puis une troisième.
— Qu’est-ce que tu as encore fait, Mamie ? soufflai-je.
Le nom de Valerius ne me disait rien. Pourtant, la manière dont elle l’avait écrit me dérangeait. Ce n’était pas un simple avertissement. On aurait dit qu’elle avait attendu toute sa vie le moment où je finirais par le lire.
Je repliai la lettre et me dirigeai vers son bureau.
La pièce se trouvait au bout du couloir. Madeleine y passait des heures à lire, à classer des documents et à remplir des carnets dont elle refusait obstinément de me parler. Enfant, j’avais cru qu’il s’agissait de simples recherches historiques. Elle aimait les vieilles histoires, les légendes locales et les familles dont les noms apparaissaient dans les registres depuis des siècles.
La porte était entrouverte.
Je poussai le battant.
Tout semblait en ordre, à l’exception d’un tiroir qui dépassait légèrement du bureau. Je tirai dessus et découvris une petite boîte en bois sombre.
À l’intérieur reposait le pendentif.
Une chaîne ancienne entourait une pierre noire en forme de goutte. Sa surface était lisse, presque brillante, mais un symbole finement gravé apparaissait au centre. Il ne ressemblait à aucun motif que je connaissais.
Je le pris entre mes doigts. Au premier contact, la pierre me sembla à température ambiante. Mais, à l’instant où mon pouce effleura les contours du symbole gravé, elle devint soudain glacée, comme si elle venait d’être extraite d’un bloc de glace.
Je retirai brusquement ma main.
Le froid disparut presque aussitôt, mais la sensation laissée sur mes doigts persistait, comme si j’avais touché quelque chose qui n’aurait jamais dû se trouver entre les mains d’une vivante.
Je fixai le pendentif, immobile au creux de la boîte.
— Très bien, soufflai-je. Un bijou étrange, une lettre mystérieuse et maintenant des voix. Mamie, tu aurais quand même pu me laisser un mode d’emploi.
Ma tentative d’humour ne me rassura pas.
Je refermai la boîte, sans parvenir à détacher mon regard du symbole gravé sur le métal.
En refermant le tiroir, je remarquai un carnet dissimulé sous une pile de papiers. Sa couverture était usée et aucune inscription ne figurait sur la première page.
Je l’ouvris au hasard.
Des dates, des noms et des phrases écrites à la hâte remplissaient les pages. Certains passages avaient été barrés si violemment que le papier s’était déchiré.
Puis je tombai sur un nom.
Valerius.
Je me redressai.
Sous ce nom, Madeleine avait écrit une date :
1898.
Et juste en dessous, trois mots.
Le cœur condamné.
Je relus la phrase, incapable de comprendre ce qu’elle signifiait.
Un bruit retentit à l’étage.
Je me figeai.
Quelqu’un venait de marcher au-dessus de ma tête.
— Il y a quelqu’un ?
Aucune réponse.
Je saisis mon téléphone et activai la lampe avant de sortir du bureau. L’escalier grinça sous mes pas. Arrivée en haut, je balayai le couloir du regard.
Les portes étaient fermées.
Toutes, sauf celle de la chambre de Madeleine.
Je m’approchai lentement et poussai le battant.
La pièce était vide.
Mais la fenêtre, que j’étais certaine d’avoir trouvée fermée en arrivant, était désormais entrouverte. Le rideau bougeait dans l’air froid.
Je m’avançai pour la refermer.
Sur le rebord, une trace sombre marquait la poussière.
Une empreinte de main.
Je reculai brusquement.
Cette fois, je ne trouvai rien à plaisanter.
Je redescendis, récupérai mon sac et vérifiai la porte d’entrée. Elle était toujours verrouillée.
J’aurais pu appeler la police. J’aurais probablement dû.
Mais mon regard retomba sur le carnet de Madeleine.
Sur ce nom.
Valerius.
Je ne savais pas pourquoi, mais j’avais la désagréable impression que tout était lié : la lettre, le pendentif, cette empreinte et le nom que ma grand-mère semblait avoir redouté toute sa vie.
Mon téléphone vibra.
Un numéro inconnu venait de m’envoyer un message.
Vous n’auriez jamais dû revenir à Blackthorn.
Je fixai l’écran, le cœur battant.
Un second message apparut.
Rendez le pendentif.
Je portai instinctivement la main à mon sac.
Comment cette personne savait-elle que je l’avais trouvé ?
Je levai lentement les yeux vers la fenêtre du salon.
De l’autre côté de la rue, sous la lumière défaillante d’un réverbère, un homme se tenait immobile.
Grand. Vêtu de noir.
Même à cette distance, je distinguais son visage tourné vers la maison.
Je fis un pas vers la fenêtre.
L’homme ne bougea pas.
Une voiture passa devant lui, ses phares balayant brièvement le trottoir. Lorsqu’elle eut disparu au bout de la rue, l’inconnu n’était plus là.
Je refermai les rideaux d’un geste brusque.
Mon téléphone vibra une troisième fois.
Il vous trouvera avant que vous compreniez ce que vous portez.
Je restai longtemps à fixer ces mots.
Qui était il ?
L’homme que je venais de voir ?
Ou quelqu’un d’autre ?
Je n’avais aucune réponse. Seulement une certitude : ma grand-mère m’avait caché quelque chose de suffisamment grave pour qu’une personne surveille encore sa maison après sa mort.
Je pris le carnet, la lettre et le pendentif, puis montai m’enfermer dans ma chambre.
Cette nuit-là, je dormis à peine.
À plusieurs reprises, je crus entendre des pas dans le jardin. Chaque fois que je regardais par la fenêtre, il n’y avait rien.
Pourtant, juste avant l’aube, je fis un rêve étrange.
Je me trouvais dans une pièce que je ne reconnaissais pas. Les murs étaient éclairés par des dizaines de bougies. Une petite main serrait la mienne tandis qu’une voix d’homme répétait quelque chose que je ne parvenais pas à comprendre.
Je voulais me retourner.
Je voulais voir son visage.
Mais une lumière blanche m’aveuglait, et une douleur sourde me traversait la poitrine.
Puis une voix, tout près de moi, murmura :
— Je te retrouverai.
Je me réveillai en sursaut.
La chambre était silencieuse. La lumière du matin filtrait entre les rideaux. J’étais seule.
Je posai une main sur mon cœur, encore essoufflée.
Ce n’était qu’un rêve.
Cela devait être un rêve.
Je baissai les yeux vers le pendentif posé près de moi. Dans la pénombre, le symbole gravé sur sa surface semblait plus sombre encore que le métal qui l’entourait. Je le glissai dans ma paume et refermai les doigts dessus.
Je n’avais aucun souvenir de cette pièce, de cette voix ou de cette petite main. Pourtant, pendant quelques secondes, une tristesse immense m’envahit, si profonde qu’elle me donna envie de pleurer sans en comprendre la raison.
Je portai une main à ma poitrine, troublée par cette douleur qui n’avait rien d’un simple souvenir.
Pendant un bref instant, j’eus l’impression de regretter quelqu’un que je n’avais jamais connu. Quelqu’un que j’aurais dû reconnaître, sans comprendre pourquoi.
Je fermai les yeux pour chasser cette sensation absurde.
Pourtant, malgré mes efforts, une question persistait au fond de moi.
Pourquoi avais-je l’impression d’avoir perdu quelqu’un que je n’avais jamais connu ?
Je rouvris les yeux et serrai le pendentif dans ma paume.
Je ne savais pas ce que Madeleine avait voulu me cacher. Je ne savais pas non plus pourquoi un inconnu exigeait que je rende ce bijou.
Mais si cet homme, Lucian Valerius, détenait une partie des réponses, j’allais le trouver.
Même si ma grand-mère avait passé sa vie à me mettre en garde contre lui.
Quelque part, dans cette ville, un homme portait le nom que Madeleine m’avait ordonné de craindre.
Un homme qui, depuis des siècles, n’aurait jamais dû être en vie.
Et qui venait d’apprendre mon retour.
Lucian Valerius.








