L’avant rentrée
C'est calme, trop calme. Rien ne bouge, même pas l'araignée qui rôde dans ma chambre, elle a l'air aussi démotivée que moi quand je dois ranger ce trou à rats. Même mon ventilateur a décidé de faire grève. Dehors, les oiseaux aussi ont pris des vacances. Pas un bruit, pas une voiture, pas même le facteur. Ma maison s'est transformée en musée après la fermeture, pas le droit de parler, pas le droit de toucher et surtout interdit de vivre. J'ai l'impression d'attendre un truc qui ne viendra sûrement jamais. Posséder une grande maison c'est amusant mais souvent on se sent tellement seul. Certains diront que je suis folle de m'ennuyer dans 200 m2, mais quand tu connais ta maison depuis 11 ans tu as largement fait le tour. Oui, c'est comme ça que j'identifierais cet ennui mortel. Cette sensation qu'on connaît tous, plus connue sous le nom des vacances.
Elles ont été trop longues, je m'ennuyais tellement que je me faisais des faux scénarios pour que mon cerveau ne s'endorme pas. Mais bientôt ce sera devoirs, nouveaux profs et surtout... collège. Mon cerveau n'arrête plus, une seconde je suis à fond, la seconde d'après je suis rongée d'inquiétude. Les vacances m'ont vidée, plus rien à faire que compter les carreaux du sol. J'ai besoin de bruits, de cours, de nouveaux profs. J'ai besoin que ça commence, même si j'ai la trouille au ventre. J'en rêve depuis tellement longtemps.
C'est bête, mais je crains de m'ennuyer encore, peur que le collège ressemble aux vacances. Juste une grande salle vide où on attend sans savoir quoi faire de ses mains. Mais là on m'avait promis des casiers, des couloirs pleins, des gens partout. J'espérais que ça ferait assez de bruit pour couvrir le silence de ma chambre même si ça m'étonnerait que ce soit possible. Le collège, on m'en a beaucoup parlé, certains m'ont dit qu'on était libres là-bas, qu'on faisait ce que l'on veut quand on le veut. Qu'on a vraiment l'impression de choisir tout ce qui est important dans notre vie si surprenante, nos amis, nos ennemis et surtout le chemin qu'on veut suivre ou plutôt la personne qu'on veut devenir. D'après les clichés, au collège il y a les sportifs, les garçons populaires mais crétins, les filles populaires mais méchantes et enfin les intellos. Le problème est que je n'ai envie de devenir aucun de ces personnages stupides, donc après ces deux mois de réflexion, j'ai décidé de créer mon propre personnage. Tout est clair dans ma tête désormais, j'allais devenir la fille qui a de bonnes notes car maman dit que c'est important pour mon avenir mais j'allais aussi être la fille gentille qui t'acceptera toujours pour qui tu es — vraiment. Au moins je ferais plaisir à maman en restant moi-même. Mon plan est infaillible et rien ni personne ne m'en dissuadera.
D'après les rumeurs, il y aura des casiers comme dans les séries américaines ! Depuis le CM1, les casiers, c'est mon obsession ! Sarah, une ancienne CM2, m'a dit qu'elle ferait peindre son casier en rose et qu'elle y accrocherait plusieurs stickers qu'elle achèterait à la papeterie du coin. Moi je voudrais le faire peindre en bleu mais pas avec n'importe quels autocollants. Avec ceux que je garde précieusement depuis la moyenne section. Je ne voulais pas les coller n'importe comment à n'importe quelle place. J'avais trop peur de me tromper, de les coller au mauvais endroit et de regretter, donc je ne les ai jamais fixés à un emplacement précis. Un jour en CE1, j'ai décidé que quand je serais au collège je les collerais dans chaque coin de mon casier rectangulaire bleu et aussi que ce serait le 22 car c'est mon chiffre chance. Je voyais déjà le moment, je tourne la molette, j'ouvre, je range, je ferme. Exactement comme dans les séries où ils claquent la porte et marchent au ralenti. J'allais m'entraîner ! J'ouvre, je ferme, j'ouvre, je ferme devant mon placard. Malheureusement ma mère m'en a dissuadée car apparemment j'étais en train de casser la poignée de l'armoire, on ne peut jamais rien faire dans cette maison, c'est peut-être pour ça que je m'ennuie autant.
Puis il y a eu le chiffre qui m'a fait très peur : huit. Huit profs. J'ai compté sur mes doigts. Huit adultes différents allaient s'occuper de nous. En primaire j'avais Madame Pinard, elle connaissait mon prénom, mes bêtises, même la couleur de mon cartable. Elle savait que je suis allergique aux kiwis, que je range mal ma trousse, et que je perds toujours mes stylos verts, c'était MA prof ! Là au collège, j'allais changer de tête, de voix, de matière toutes les heures ! Ces vacances m'ont tellement fait rêvasser que j'ai eu le temps d'imaginer les petites manies de mes futurs profs, en maths avec monsieur qui parle trop fort, français avec Madame qui chuchote, histoire avec celui qui écrit trop vite au tableau, anglais avec celle qui a un accent que je ne comprends pas, sport avec celui qui siffle, musique avec celle qui tape dans ses mains, SVT avec celui qui a des os en plastique et arts plastiques avec celle qui a de la peinture partout même sur sa figure. Huit têtes à retenir, huit noms à apprendre, huit salles à trouver sans me perdre en comptant les changements de salle. Je vais me tromper, c'est sûr. Donc j'ai rédigé une liste de toutes les manières de me méprendre : arriver dans la mauvaise classe, appeler la professeure Madame Pinard ou pire l'appeler maman, et bien plus encore. Huit c'est plus que tout, c'est plus que mes cousins réunis à Noël et plus que mes voisins, c'est une armée d'adultes et moi au milieu avec mon carnet neuf, mes cheveux mal attachés et mes 11 ans qui font petit d'un coup, j'allais me planter.
Le collège, ça faisait grand, et les grands à la cantine, ils n'ont plus besoin de demander pour débarrasser. Ils finissent, ils se lèvent, ils posent, c'est tout, personne ne vient vérifier s'ils ont mangé tous leurs haricots verts. C'est une petite liberté, mais c'est la mienne. En primaire on était surveillés comme des bébés. Désormais, je passe au collège, il est temps d'oublier cet ancien chapitre de ma vie et d'en commencer un nouveau. J'imagine déjà le bruit des plateaux, les bavardages, l'odeur des frites du jeudi. Ça donnait déjà l'impression d'être grande, pour de vrai.
Mais la vérité, c'était que je n'attendais qu'une chose, qu'on me demande « tu es dans quelle classe ? » et là je pourrais répondre fièrement « en 6e, au collège. » Ça claque ! Je répète ce bout de phrase 30 fois par jour, le CM2 c'était fini. La 6e, c'est le vrai début. C'est le mot qui me fait me redresser.
Et le premier truc qu'on regarde chez une personne c'est sa tenue donc parlons un peu de la mienne. J'y pense depuis des années. Non, en fait depuis le CM2, je m'imagine ma tenue de rentrée. La jupe ou le jean ? Est-ce que mes baskets sont assez propres ? Mes cheveux attachés ou détachés ? Depuis le CM2 ma chambre était un défilé invisible, la jupe plissée noire : jolie mais est-ce que j'aurais froid ? Le jean : confortable mais est-ce que tout le monde va le mettre ? Ma mère me dit toujours : « Léna, mets ce qui te rend heureuse. » Alors je respire.
Je suis Léna. J'ai 11 ans. Je suis blonde, avec les cheveux frisés dès qu'il pleut. J'ai des taches de rousseur quand un rayon de soleil apparaît. Mon signe astrologique, c'est Vierge. Ma mère dit que ça veut dire que je suis organisée, moi je pense que ça veut surtout dire que je remarque tous les détails et je stresse pour tout. Dans ma tête c'est toujours rangé par cases, mais les cases débordent tout le temps, je me pose 1000 questions, même quand je connais la réponse. J'ai toujours un carnet sur moi, je note tout : mes idées, mes peurs, les phrases que j'ai envie de dire mais que je garde pour plus tard. C'est comme si écrire me calmait quand tout va trop vite.
Mais écrire toute seule dans ma chambre, ça ne suffit pas pour la rentrée. Parce que le collège, ce ne sont pas juste des casiers et des profs. Ce sont des gens, des vrais. Et moi, j'en connais déjà 2. Ça rassure, mais ça stresse aussi, parce que si je suis avec elles : est-ce que je vais oser parler aux autres ? Est-ce qu'on va rester un groupe de 3 toute l'année ? Est-ce que le collège va nous changer ? Je repense à tous les étés qu'on a passés ensemble, aux bêtises, aux secrets. Le collège ça fait peur, mais à trois, ça fait moins peur, je ne serai pas la seule nouvelle à avoir la boule au ventre !
Ma première copine, c'est Julie, je la connais depuis le CP. On fait toutes les deux de la danse et de la peinture. Elle fait du hip-hop, moi du contemporain, après les cours, on se montre nos chorégraphies dans sa chambre et on peint sur des vieilles feuilles. Avec Julie à mes côtés, j'ai l'impression que le collège sera plus facile. C'est ma personne, ma meilleure amie du monde. Julie a les cheveux lisses, tellement lisses que je parie que n'importe quel véhicule glisserait sur ses cheveux comme sur de la glace. Rien ne reste dessus, pas un nœud, pas une mèche rebelle, ils sont toujours parfaits, comme si elle sortait de chez le coiffeur même à 6h00 du matin. Et parce qu'ils sont parfaits, elle brille tout le temps. Quand elle passe dans les couloirs, les gens lèvent la tête. Au collège, à la danse ou dans la rue, tout le monde regarde Julie, tout le monde l'envie. C'est sûrement pour ça que tous les garçons tombent raides dingues amoureux d'elle. À cause de son charisme naturel. Mais moi je dirais que c'est pour son charme ou ses traits de visage fins ou encore sa garde-robe de top model. Avec Julie, je me sens en sécurité. Julie et moi on a une relation que toutes les amies n'ont pas. On a cette connexion très rare, c'est un peu comme si je lui avais fait son éducation, comme si je la protégeais du monde, comme une relation mère-fille mais plus fusionnelle et c'est ça qui est spécial. C'est ça qui me donne envie d'aller au collège.
Et puis il y a Mira. Ma nouvelle meilleure copine... en théorie. Parce qu'en primaire, on se détestait. Elle voulait tout le temps toute l'attention. Toujours la première à lever la main, toujours celle qui raconte sa vie de « rêve » à voix haute comme si le monde entier devait l'écouter. Et à chaque récréation, elle pleurait pour un rien, ça pouvait être à cause d'une queue trop longue, une fille qui passait devant, ou encore parce que ses amis ne l'aimaient pas assez, et ses yeux devenaient des robinets. C'était tellement agaçant que je faisais d'énormes détours pour éviter de la croiser, mais pendant l'été il s'est passé quelque chose. Ma mère dit qu'il faut donner une deuxième chance aux gens : « On grandit tous, Léna. » Donc je l'accepte, même si je n'oublie pas la fille qu'elle était en primaire. Je la surveille un peu au cas où. Mira est une Parisienne, les Parisiennes ne sont pas connues pour leur gentillesse mais Mira, elle, n'a rien compris à cette règle. Elle dit bonjour à tout le monde, même aux gens qu'elle ne connaît pas. Elle a des cheveux ondulés, avec un effet plage à la golden hour, comme si elle sortait tout droit de la mer même en hiver ! Quand le soleil tape dedans ça fait des reflets un peu roux. Maintenant Mira c'est celle qui rigole trop fort en cours, c'est celle qui partage son goûter, même si c'est son préféré. Elle n'a peur de rien, ou elle fait très bien semblant. Avec elle j'ai l'impression qu'on peut se planter au collège et que ce ne sera pas grave. Elle me tire vers l'avant quand moi je recule. Je ne sais pas si on sera vraiment meilleures amies pour toujours, mais j'ai envie d'essayer.
Mais il y a autre chose qui me rend triste : Léonie. Léonie et moi, on se connaît depuis la maternelle. Plus précisément depuis la petite section. On était un trio avec Julie: Léonie, Julie, Léna. Les mêmes bêtises sous la table, les secrets chuchotés dans la cour derrière le toboggan. À trois on était invincibles. Léonie avait des cheveux frisés et soyeux, des vraies boucles qui rebondissaient quand elle courait, ses yeux étaient dotés d'un vert surprenant et elle portait toujours ses mêmes boucles d'oreilles dorées avec des diamants que je lui avais offertes avec Julie pour son anniversaire en CE2. Mais cette année Léonie ne va pas dans le même collège que nous. Elle va au collège Pasteur, de l'autre côté de la ville. Pasteur, et non pas Victor Hugo. Pas le même chemin et pas la même sortie. Et depuis que je le sais, j'ai un poids dans le ventre. Je fais comme si tout allait bien devant Julie, mais dans ma tête, je me pose plein de questions. Et si on s'éloigne ? Et si elle se fait d'autres amis ? Et si notre trio se sépare juste à cause d'un collège ? Ça me rend mal. J'y pense tout le temps. Le soir dans mon lit je pense à ses boucles d'oreilles, si insignifiantes à première vue mais tellement importantes à mes yeux, ses boucles d'oreilles dorées brillent encore dans ma tête, mais je ne sais pas si elles brilleront à Pasteur. Léonie c'était ma moitié, ma meilleure amie, mon binôme, sans elle, je crains qu'on devienne juste Julie et moi et que ça ne suffise pas.








