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Je t'attendais...

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Résumé

"Cela faisait des centaines d’années que je la voyais au loin. Mais elle était inatteignable. Au fond de l’immensité de l’éternité. Une silhouette qui dansait sur du sable froissé. Elle était toujours loin. Parfois immobile . Puis, tout a coup, elle bougeait lentement. Avançant imperceptiblement vers moi. Les mouvements s’accentuaient au rythme du silence de l’infini. Que cachait-elle? Qui était-elle? Retenu par les chaînes de mes poids, je ne pouvais l’atteindre mais je sentais qu’elle m’appelait. Pas avec des mots. Ni avec des formules mathématiques. Ni avec des algorithmes. Elle m’appelait par ce qu’elle me promettait. 

Genre :
Romance,Scifi
Auteur :
Evelyn
Statut :
il y a 7 heures
Chapitres :
1
Rating
n/a
Classification par âge :
18+

Chapter 1

CHAPITRE 1

La mer végétale se déployait à perte de vue.

De cette hauteur, la forêt de hêtres n’était plus des arbres mais une houle — des milliers de cimes rondes serrées les unes contre les autres, sans jamais se toucher tout à fait. Entre elles couraient de fines fêlures de lumière, un réseau de couloirs clairs où le jour s’engouffrait. L’œil qui planait au-dessus les lisait comme une carte. Ici les jeunes feuilles vibraient d’un vert saturé, presque électrique ; là, l’ombre s’enfonçait en poches profondes, et dans une de ces poches, quelque chose bougeait.

L’oiseau décrivit un large cercle, silencieux, presque immobile dans l’air chaud. Son regard captait les variations de lumière, les mouvements infimes. Pourtant, rien ne trahissait son intention.

Puis tout à coup, il se replia — ailes serrées — et plongea.

La canopée se déchira sous lui, les cimes s’écartant comme des vagues. Il glissa entre les couloirs de lumière avec une précision fulgurante, l’ombre montant à sa rencontre.

Il avait trouvé sa cible.


« Ici. »

Le doigt énergique désignait un léger renflement soulevant l’humus de la forêt.

La mère leva un regard affolé.

“Pas si fort! Change de ton. Et replace ton bonnet.”

Des paroles étouffées lui répondirent, accompagnant le mouvement rageur des mains tirant le vieux bonnet des deux côtés du visage, dissimulant les cheveux qui tentaient de s'en échapper.

La mère soupira. Elle n’était pas très âgée mais avait pourtant l’air d’une vieille femme, le dos voûté, des mèches grises encadrant un visage fatigué illuminé par des yeux d’un vert d’eau inhabituel. Les mêmes yeux que ceux qui la fixaient en ce moment avec exaspération.

Le jeune garçon passa une main sur sa barbe naissante et grogna. “En plus, ce truc me démange... »

« N’y touche pas. Ça passera avec le temps, » murmura la mère.

Un soupir lui répondit.

Il s’agenouilla à son tour près de sa mère, replaçant tendrement ses cheveux dans le foulard couvrant sa tête, comme pour se faire pardonner son impatience.

« Maman, C’est sûr. C’est ici. Je le sens. Regarde. »

La jeune main repoussa les doigts maternels emprisonnés dans une gangue de capteurs auscultant le sol sans succès depuis un bon bout de temps. Les doigts habiles du garçon s'enfouirent sous les feuilles noircies laissées par l’hiver pour atteindre la couche de terre. Une infime vibration encerclait un point inerte. Le jeune homme creusa doucement jusqu’à ce qu’il atteigne un faisceau de filaments lumineux dont le centre semblait plus terne. Délicatement, il reconnecta les fibres encore vivantes afin de rétablir le flux de lumière puis recouvrit le tout.

« Et voilà ! »

Son air triomphant ne trompait pas sa mère : son enfant détestait le système tout en concédant du bout des lèvres qu’il avait sauvé la planète et continuait à la protéger. Sa mère et lui faisaient partie des ouvriers qui entretenaient ce que tous désignaient comme « le grand corps de lumière. »

La mère sourit doucement; seulement vingt ans les séparaient ; ce n’était pas tant que cela. Pourtant, elle ne se retrouvait pas dans cette révolte et cela l’effrayait. Les révoltés n’ont pas leur place dans le nouveau monde. Ils finissent par disparaître sans que l’on sache comment, entraînant leur famille avec eux.

«Kl… Klaus… Je te l’ai déjà dit : tu dois utiliser les détecteurs. Ils vont finir par te prendre. »

La détresse de la voix maternelle submergeait le reproche apparent. Une vague de culpabilité envahit le garçon.

« Je sais, maman. Ne t’inquiète pas. Je te promets qu’à l’avenir… »

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase : un aigle immense venait de se poser sur son épaule gauche avec autant de délicatesse qu’il le pouvait.

Klaus tourna sa tête vers le rapace. L’oiseau plongea son regard jaune dans les yeux verts un court instant avant de scruter les fougères qui tanguaient.

« Renvoie-le. Tu n’aurais jamais dû l’apprivoiser ; c’est interdit. Maintenant, il est dangereux pour nous deux. Sans compter que c’est un animal cruel. »

« Maman, je ne pouvais pas le laisser. Il était tombé de son nid, il serait mort. Et je ne l’ai pas apprivoisé, juste soigné et nourri. Et puis, les seuls animaux cruels sont les humains, parce qu’eux ils savent ce qui est bien ou pas. »

« Oui, peut-être qu’il serait mort. Mais sa vie menace la nôtre. Tu le sais. »

Klaus soupira avant de répondre : « Peut-être, mais lui, au moins il est libre. » Il tourna sa tête vers le rapace et siffla doucement. D'un coup d'aile puissant, l'oiseau prit son envol, et s'éleva sans effort vers la cimes des arbres, suivi par le regard du garçon.

Son désir de liberté n'échappait pas à sa mère. Elle ne pouvait s’empêcher de repenser au nouveau-né qu’elle avait bercé. Il lui semblait que c’était hier. Il avait toujours été différent, préférant dessiner dans la terre plutôt que d’apprendre à exécuter les tâches du foyer. Sa naissance n’avait pas été planifiée alors, elle avait dissimulé sa grossesse. Le bébé était venu au monde au plus profond de la forêt, imparfait avec cette marque de naissance sur son épaule.

Ils avaient longtemps vécu cachés, évitant les humains. La forêt avait éduqué l’enfant ; il connaissait déjà tout ce que sa mère avait mis des années à comprendre.

La communauté les avait acceptés à condition qu’ils contribuent à la maintenance du système. Pour cela, ils devaient être marqués au front ; une fine incision infusée d’un pigment simulant une cicatrice mal guérie.

Si la mère s’était infligé le signe, elle refusait que son petit subisse le même sort. Et chaque matin, elle simulait une cicatrice sur le front lisse. Au creux de la nuit, elle exhumait une petite boîte rouillée, dissimulée dans un rondin creux du mur. Dedans, un fin pinceau de bambou et une petite coupelle de pierre noire dans laquelle l’ocre était broyé en poudre fine puis mélangé à la sève du pin. Sans bruit, pendant de longues minutes, elle retenait son souffle, les sens en alerte. Puis elle s’endormait quelques heures, d’un sommeil sans rêve, pour s’éveiller avant le soleil et dessiner le signe. L’enfant avait appris à rester parfaitement immobile et à ne jamais toucher à la scarification.

C’était leur rituel, leur secret. Un moment de tendresse dans leur quotidien morne. Jusqu’ici, personne n’avait remarqué la supercherie. Mais pendant toutes ces années, la mère avait vécu dans la peur. L’enfance s’était passée sans encombres puis l’adolescence était arrivée avec son lot de problèmes supplémentaires auxquels il avait bien fallu trouver une solution. Faire preuve d’imagination pour que personne ne se doute de rien, rester invisibles, se fondre dans la masse.

Mais combien de temps pourrait-elle encore cacher ce subterfuge quand son enfant secouait les chaînes de leur asservissement en refusant de suivre les règles ?

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