Happy New Year, Your Highness
OLLIE
Des feux d’artifice en spirale illuminent le ciel noir tel un arc-en-ciel d'étoiles le jour où ma vie bascule.
Je suis mon meilleur ami dans le couloir pour rejoindre une pièce plus calme, dotée de grandes fenêtres, afin de ne pas avoir à nous pencher par-dessus la foule pour admirer le spectacle. J’avais presque annulé ma présence au dîner royal du Nouvel An, car mes deux autres amis, les frère et sœur Amelie et Theodor, m'avaient invité dans leur somptueuse villa à Nice. Ce n’était pas une mauvaise idée. Amelie était connue pour organiser de belles soirées, et être entouré de personnes de mon âge était plus tentant que de rester avec ma famille et leurs amis. La seule raison pour laquelle j'ai décidé de rester à Monaco, c’est que Mathieu Gabin m’a convaincu de venir.
Une lueur rose illumine la pièce avant qu’elle ne s'assombrisse à nouveau, et une détonation sourde résonne autour de nous. Nous nous approchons de la fenêtre jusqu'à ce que le ciel nocturne remplisse mon champ de vision. Emmitouflés dans nos manteaux, écharpes et bonnets, certains invités ne se soucient pas du froid hivernal dans le jardin, mais je suis bien mieux à rester au chaud avec l'un de mes amis.
« Ils nous offrent un beau spectacle jusqu'ici », dit Mathieu avant de siroter son bourbon.
J'acquiesce. « C'est vrai. Je dois admettre que je m'attendais à moins bien cette année. Père veut impressionner ses nouvelles connaissances, j'imagine. »
« On ne peut pas toujours faire confiance aux Grimaldi pour bien faire les choses », ricane Mathieu. Son père était un ami proche du mien, et je fréquentais souvent leur luxueux domaine avec lui, ce qui a rapidement fait de nous des amis.
Nous restons en silence tandis que d'autres feux d'artifice éclatent dans le ciel, et une légère odeur de fumée flotte dans l'air bien qu'aucune fenêtre ne soit ouverte.
J'apprécie le silence chez Mathieu. Il ne force jamais la conversation. Après plus de dix ans à me connaître, il a compris que je suis plutôt du genre à réfléchir qu'à discuter.
« Tu veux un autre verre ? » demande Mathieu.
« Non, ça va », je n'ai pratiquement pas touché à celui qu'il m'avait donné en arrivant. Nous avons tous les deux vingt et un ans, donc il ne nous est pas formellement interdit de boire, mais l'illusion que je peux faire ce que je veux n'est que ça... une illusion. En tant qu'Olivier Philippe Grimaldi de Monaco, je n'ai presque jamais eu l'occasion de boire de l'alcool. Cependant, des événements comme le Nouvel An ou l'anniversaire d'un ami me permettent de prendre un verre ou deux. Jamais plus. Jamais au point de finir bourré et de mettre la couronne dans l'embarras. En rentrant à Monaco pour les vacances d'hiver, je savais que je ne pourrais pas me détendre complètement, mais la fête du Nouvel An s'est révélée être l'occasion parfaite pour échapper
à mes obligations habituelles, au moins pour une heure ou deux, avant que quelqu'un ne commence à me chercher.
J'entends Mathieu bouger derrière moi, les verres qui tintent alors qu'il remplit son gobelet, puis il revient à mes côtés. Je lui jette un coup d'œil et fronce les sourcils quand il avale son verre cul sec et grimace.
« On dirait que tu cherches du courage liquide. Quelle fille vas-tu essayer d'emmener au lit ce soir ? » je plaisante en le fixant, ce qui n'est pas une corvée tant il est magnifique.
Je cligne des yeux rapidement et reporte mon regard sur le feu d'artifice par la fenêtre. Ce genre de pensées va me causer des ennuis. Je les refoule, me rappelant que je suis hétéro, célibataire et heureux de l'être.
« Aucune. »
Il me faut un moment pour comprendre que Mathieu répond à ma question. J'ouvre la bouche pour répondre, mais il s'approche et vient se placer devant moi. Un muscle de sa mâchoire se contracte tandis qu'il me fixe.
« Toutes ces années à vouloir ça sans savoir si tu ressentais la même chose m'ont rendu fou. Je n'ai plus rien à perdre maintenant. »
Je fronce les sourcils, ne comprenant pas jusqu'à ce que Mathieu se penche et m'embrasse.
Surpris, je me recule. « Q-quoi ? »
Mon cœur s'emballe et je halète, le bruit semblant énorme dans le calme de la pièce. Putain, qu'est-ce qui se passe ? Mathieu sait que j'aime les filles. On en parlait souvent. Pourquoi est-ce qu'il m'embrasse ?
Mathieu fait un pas en avant, mais je recule. Nous entamons cette danse maladroite jusqu'à ce que
je me retrouve contre un mur et que Mathieu pose ses mains de chaque côté de ma tête. Nos deux pouces de différence semblent bien plus importants.
« Qu'est-ce que tu fais ? » je demande, mais ce n'est qu'un murmure.
« Je prends ce dont nous avons besoin », murmure Mathieu en ramenant ses lèvres sur les miennes.
Ses mots tournent en boucle dans ma tête. Je ne réalise pas que je lui rends son baiser avant de m'entendre gémir. Ma bouche s'entrouvre, mon souffle se saccade, mais Mathieu m'embrasse encore et encore. Toute pensée rationnelle s'envole, remplacée par la sensation de la langue d'un homme dans ma bouche. Je ne sais pas comment nommer ce sentiment, mais c'est comme si tout ce que j'avais refoulé toute ma vie explosait, comme les feux d'artifice au loin. Je saisis le revers de sa veste, le retenant fermement, ne voulant pas que ça s'arrête. Mon corps se met à trembler et je me presse contre lui, sentant son érection contre la mienne, espérant qu'il m'empêchera de m'effondrer.
Je sais que c'est mal. Je sais que je ne devrais pas faire ça, mais je ne peux pas m'arrêter. Mathieu a un goût de caramel doux et de bourbon, et je sais que je pourrais devenir accro. Sa langue caresse la mienne tandis que le baiser s'adoucit, mais quand je me laisse enfin aller, les voix dans mon cerveau refont surface pour me rappeler qui je suis. Et ce que je ne peux pas être.
Au même moment, j'entends un bruit au fond de la pièce. Est-ce une porte qui vient de s'ouvrir ?
Tel un seau d'eau froide, l'idée que quelqu'un entre me fait repousser Mathieu. Je m'essuie la bouche en fermant les yeux, mortifié.
« Ollie, tout va bien », dit Mathieu d'une voix brisée par notre baiser. Je n'arrive pas à croire qu'il m'ait embrassé. Il m'aimait depuis des années ? Il n'est pas hétéro ?!
« T'as pas entendu ? » je lance dans un chuchotement crié. « Quelqu'un nous a vus ! »
« C'était probablement le feu d'artifice, il n'y a personne ici. »
Je lève la main pour le repousser, ne voulant pas qu'il s'approche davantage. Je ne peux pas être ce qu'il veut. Ma vie n'est pas un conte de fées, peu importe ce que le public pense de la royauté. J'inspire un grand coup, me préparant à ce que je vais voir en prononçant mes prochains mots. Je fixe Mathieu, ce garçon magnifique qui est l'un de mes meilleurs amis. Était mon meilleur ami.
« Ne refais plus jamais ça. »
Il serre les dents face à la douleur qui traverse son visage, mais opine sèchement du chef. Je me détache du mur, je reprends mes esprits avant de me diriger vers la porte, bien décidé à découvrir si quelqu'un vient de l'ouvrir. Je sors dans le couloir vide et je regarde à gauche, puis à droite.
Et là, juste au moment de descendre l'escalier menant au hall principal du palais, se trouve un jeune homme à peine plus âgé que moi. Le bruit de mes chaussures de ville sur le carrelage le fait se retourner pour croiser mon regard. Et ces yeux. Je manque de trébucher sous leur intensité. Je réalise sur le moment : ces yeux ont vu la sale vérité, ils ont vu tout ce qui s'est passé dans cette pièce.
J'ai envie de disparaître dans la nature, mais mes pieds se dirigent vers la silhouette immobile. Je m'approche, à un pas de lui, et j'ose enfin l'affronter.
C'est le plus beau visage que j'aie jamais vu de toute ma vie, et je plante mes ongles dans mes paumes, presque pour me punir d'avoir eu ces pensées après tout ce qui vient d'arriver.
« Ça n'est jamais arrivé, tu ne m'as pas vu ici. Tu n'as rien vu », je dis au jeune homme avec le ton le plus intimidant possible. Je n'ai pas de super-pouvoirs pour effacer la mémoire de quelqu'un, mais je possède le comportement impitoyable et froid de la famille royale des Grimaldi.
Les secondes passent, des instants interminables durant lesquels cet inconnu me fixe simplement. Ses yeux miel foncé percent les miens et s'attardent un moment sur mes lèvres. Elles sont gonflées, je le sens, mouillées et rosies par le baiser que je viens d'échanger.
Avec un homme. Mon premier baiser avec un homme.
Est-ce de l'émerveillement dans les yeux de cet étranger ? Du jugement ? De la haine ? Se demande-t-il combien d'argent il pourrait obtenir s'il utilisait ce qu'il sait pour faire chanter ma famille ?
Je frissonne à cette idée. Mais j'ai le sentiment qu'au fond de moi, quelque chose est en train de changer chimiquement, comme si ce moment marquait un nouveau coup de pinceau sur ma toile qui ne pourra jamais être effacé. Je sais que rien ne sera plus jamais comme avant. Je suis en train d'être réécrit, remodelé, ou mieux encore : comme si on me remodelait pour découvrir que c'était ma vraie nature depuis toujours. Une porte en moi s'ouvre, une clé glisse facilement dans une vieille serrure, et l'air résonne du poids du destin.
Finalement, le jeune homme bouge. Je le vois mieux maintenant, la noirceur de ses yeux qui s'accorde avec ses cheveux corbeau. La forme de sa bouche et le grain de beauté à côté qui ajoute à son apparence saisissante. La force de son cou et la carrure d'Adonis de son torse. Je parviens malgré tout à garder mon calme, mais c'est la chose la plus difficile que j'aie jamais eue à faire.
Je réalise que j'ai peut-être surréagi. Peut-être qu'il ne sait pas qui je suis, ce n'est qu'un visiteur quelconque. Finalement, il incline sa casquette en guise de salut, attirant l'attention sur le logo célèbre, et il sourit nonchalamment. Avec malice.
« Bonne année... Votre Altesse », sa voix est profonde, avec ce râle un peu brut qui fait battre mon cœur encore plus fort. Il se retourne avec une assurance folle et descend les escaliers en s'éloignant, mais pas avant d'ajouter :
« Tu devrais retourner à ta fête, ne fais pas attendre ton petit copain. »









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