Wolf Enterprises
Épisode 1 : Wolf Enterprises
Point de vue : Charlie
Charlie Hernandez.
PDG de Wolf Enterprises et Luna de la meute des Moonwaters. Et pas n’importe laquelle. Elle avait balayé les vieilles traditions depuis bien longtemps.
Des couloirs sombres du métro aux sommets des gratte-ciel, Charlie avait guidé la meute vers une ère nouvelle. Elle refusait de les laisser croupir dans une vieille demeure poussiéreuse, entassés comme des clébards dans un chenil.
Avec pas mal d'argent, de la tchatche et un peu de... euh... fermeté, ils avaient réussi à racheter tout un quartier de maisons de ville à New York. Toutes alignées et remplies de jeunes loups-garous. La maison de la meute existait toujours en dehors de la ville, dans la campagne du Massachusetts, à seulement une heure de train. Ses habitants actuels étaient surtout des anciens, des retraités ou des familles avec de jeunes louveteaux.
Mais la plupart des jeunes préféraient la grande ville et un poste chez Wolf Enterprises. Ils abandonnaient les vieilles coutumes comme on perd ses poils après une transformation. Ça n'avait pas plu aux anciens, mais il faut savoir abattre les vieux murs avant d'en construire de nouveaux.
L’aube d’un nouveau genre de meute était arrivée, et Charlie rayonnait de fierté en sachant qu’elle en était l’instigatrice.
La ville n’était plus le terrain de jeu exclusif des vampires. Bientôt, tout serait à elle. En fait, s'occuper des vampires du coin était la priorité absolue sur sa liste.
L'ascenseur fit un bruit de cloche et Charlie entra chez Wolf Enterprises. Ses Louis Vuitton rouges claquaient sur le carrelage alors qu'elle se dirigeait vers son bureau.
L'entreprise venait de faire peau neuve. À l'origine, ils possédaient des centaines d'ateliers de mécanique et employaient des ouvriers pour fileter des tuyaux. Ces tuyaux servaient ensuite dans les gisements pétroliers, mais Charlie avait tout arrêté.
Désormais, la boîte fabriquait des panneaux solaires pour des maisons et des immeubles commerciaux dans le monde entier. Et le meilleur dans tout ça ? Ça marchait du tonnerre. Pas plus tard qu’hier, elle avait fait une séance photo pour Forbes et l'entreprise était classée parmi les sociétés modernes à la croissance la plus rapide de New York.
Elle entra dans son bureau et se laissa tomber sur son canapé en cuir.
« Bonjour. » Tori Winters, la directrice du marketing, passa la tête par la porte. « On dirait que tu t'es habillée pour Vogue. T’es canon. »
Charlie éclata de rire. Elle avait choisi une robe noire moulante arrivant aux genoux, avec une manche bouffante très travaillée. Elle avait opté pour un rouge à lèvres vif, un chignon haut et de longues boucles d'oreilles.
S'habiller comme une patronne, diriger comme une légende.
« Bon. » Tori s'approcha et s'assit à côté d'elle. « On a décroché le contrat Harrington. »
« Je savais qu'on l'aurait. » Charlie eut un petit sourire suffisant.
« On ne se prendrait pas un peu pour la reine du pétrole aujourd'hui ? » s’amusa Tori, ses yeux marron foncé pétillant de malice.
Charlie connaissait Tori depuis toujours. Son père était le Beta de son propre père, et aujourd'hui, Tori était sa Beta à elle. C'était une femme magnifique avec une peau ambrée très douce, une cascade de boucles noires et un sourire qui illuminait la pièce. Charlie n'avait confiance qu'en trois personnes dans sa vie : son père, Tori et son chien Snickerdoodle.
« Et j'ai de quoi. » ajouta Charlie. « On cartonne en ce moment. »
« Ça me fait penser. » dit Tori. « Est-ce qu'on peut décaler la réunion de la meute à dix-huit heures ? Certains vieux se chamaillent encore pour savoir comment ils vont venir jusqu'en ville. »
Charlie soupira. « Je leur ai pourtant dit que j'envoyais un bus ! »
Tori haussa les épaules. « Tu sais comment ils sont. »
Charlie ne put que rire en hochant la tĂŞte.
« Et maintenant, la question la plus importante. » Tori sourit lentement.
« J'ai dit non. » râla Charlie.
« C’est tes vingt-huit ans ce vendredi. » Elle lui adressa un clin d'œil. « Alors j’ai tout organisé. »
« Je préférerais ne pas fêter le fait de vieillir. » soupira Charlie.
« Tu es incroyable. » rit Tori en se levant pour ajuster sa longue robe fluide. « Je t’attends au Soho City à vingt heures pile vendredi. On a un carré VIP. »
« C'est bon. » grommela Charlie en ouvrant son ordinateur.
Tori quitta la pièce, un sourire victorieux aux lèvres.
Charlie ouvrit son agenda de la semaine. Elle fit glisser son doigt sur l'écran en lisant les horaires et les noms. Son doigt se figea sur un nom précis : Connor O'Neil. Un léger sourire apparut sur son visage.
Elle craquait pour Connor depuis toujours. Il n'avait toujours pas trouvé son âme sœur. Elle avait espéré qu'à leurs dix-huit ans, le destin les lierait l'un à l'autre. Mais dix ans plus tard, ils étaient toujours seuls.
Contrairement à beaucoup de loups-garous, Charlie ne ressentait pas le besoin désespéré de trouver son partenaire. Elle n'avait pas non plus peur de sombrer dans la folie lunaire. Cette folie n'arrivait que si l'on dépassait largement la date limite sans s'accoupler. Au pire, elle pourrait toujours trouver un loup célibataire dans la même situation et faire ce qu'il y avait à faire. Elle détestait la tradition des âmes sœurs et tout le côté sexiste de cette idée. Appartenir à quelqu'un, être possédée…
Personne ne possédait Charlie Hernandez.
Quelques heures passèrent. Les doigts de Charlie volaient sur le clavier et sa boîte mail se vidait aussi vite qu'elle se remplissait. Elle poussa un soupir de satisfaction en envoyant un dernier courriel. Rien n’était plus plaisant que de dire poliment « allez vous faire foutre » à de vieux hommes d'affaires qui pensaient que porter un pantalon leur donnait une autorité quelconque sur elle.
Sa victoire fut de courte durée. Elle se rappela qu'elle devait se rendre à la réunion de la meute. Elle observa son reflet dans la vitre sombre de son bureau, le ventre noué par l’angoisse.
*
Charlie avait loué une salle de conférence dans l'immeuble de Wolf Enterprises pour la réunion. Elle s’y rendit en passant par une porte dérobée pour monter directement sur scène et éviter d’être vue.
Elle n’avait pas la force d’être assaillie de questions avant même d’avoir commencé. Les rideaux étaient encore fermés. Elle entendait le brouhaha de la meute rassemblée. Leur odeur lui parvint comme une étreinte familière. Elle prit une grande inspiration et franchit l’ouverture des rideaux.
Au premier claquement de son talon, le silence se fit. Elle fit face à une mer de visages. Les yeux de sa meute étaient remplis d’attente et d’incertitude.
Elle parcourut la foule du regard jusqu’à trouver son père, Isandro Hernandez. Une véritable légende chez les loups-garous.
Son regard féroce se posa sur elle, la mâchoire serrée. Malgré les rides qui entouraient ses cicatrices de combat, il dégageait une puissance impressionnante. Ses cheveux autrefois noirs étaient parsemés de gris, mais Isandro pouvait encore terrasser trois jeunes loups lors d’un combat... même dans un mauvais jour.
Son père n’appréciait pas sa façon de diriger. Il désapprouvait ses décisions. Si quelqu’un devait mal réagir aujourd’hui, ce serait lui.
« Bonjour à tous. » Charlie sourit chaleureusement à l'assemblée. « Je suis ravie de vous voir. Je vous en prie, profitez du dîner pour monter voir nos bureaux par l'ascenseur. »
Certains lui rendirent son sourire, tandis que d’autres firent la grimace. Ils finiraient par s'y faire, et sinon, leurs enfants le feraient. Charlie commença la réunion comme d'habitude. Elle donna des nouvelles des bénéfices, de la sécurité, et félicita le dernier membre à avoir trouvé son âme sœur.
« Il y a un sujet d'une importance capitale aujourd’hui. » commença Charlie, le cœur battant alors que tous les regards se tournaient vers elle.
« Ce sont... » Elle soupira. « Les vampires. »
Des murmures parcoururent la foule.
« Comme vous le savez, il y a pas mal de clans clandestins ici à New York. » expliqua-t-elle. « Ils n’ont pas très bien vu l’arrivée des loups-garous. »
Elle vit quelques sourires moqueurs et entendit des rires sarcastiques. Elle savait ce qu'ils pensaient…
C'est toi qui nous as emmenés sur leur territoire, espèce de garce assoiffée de pouvoir.
« Nous devons être très vigilants. » ajouta-t-elle. « J'ai mis des plans en place. Nos membres en ville sont bien entraînés. Comme vous le savez, nous nous exerçons presque quotidiennement. C’est non négociable. »
« Cependant, » continua-t-elle. « Nous ne pouvons pas rester sans rien faire en attendant d’être attaqués. »
D'autres murmures s'élevèrent et une main se leva. C'était son père.
« Papa ? » demanda-t-elle.
« Pourquoi ne pas simplement faire partir tout le monde ? » demanda-t-il en écartant les bras. « Ça semble être la solution la plus simple. Les vampires sont tranquilles tant qu’on ne les dérange pas et qu’on les laisse se nourrir d'humains. »
« Tu crois vraiment qu'ils ne seraient pas venus jusqu'au Massachusetts ? » répliqua-t-elle, la main sur la hanche.
« Oui. » dit son père. « Pourquoi s'en prendraient-ils à nous ? »
« Ce sont des vampires, papa. » cracha-t-elle. « Ils utilisent notre sang comme une arme dans leurs guerres de clans. On est des proies faciles, on attend juste de se faire capturer pour être vidés de notre sang. On est comme des moutons à l'abattoir. »
« Comment sais-tu que leurs guerres de clans continuent ? » demanda-t-il vivement.
Charlie fit un signe à Tori qui se tenait à côté. Tori sortit son iPad et projeta l'écran derrière Charlie. L'image d'un homme gisant dans une ruelle apparut. C’était un homme grand et costaud, à la peau pâle, vêtu d’un costume noir. Un long pieu en bois était planté dans son cœur, enduit d'une substance violette.
Du sang de loup-garou. Le sang de loup-garou était violet.
« Les clans de New York sont parmi les plus anciens au monde. » continua Charlie. « Il y a des lignées royales ici. »
Tori s’approcha de Charlie et s'adressa à la foule. « Comme nous le savons tous, les vampires royaux ne peuvent pas être tués par un simple pieu dans le cœur. L'argent ou la lumière du soleil ne leur font rien non plus. La seule façon de tuer un Royal est d'utiliser du sang de loup-garou. C’est la seule faiblesse contre laquelle ils n'ont pas évolué. »
« Ce qui signifie... » Charlie déglutit péniblement, essayant de garder une voix ferme. « Que nous sommes la meute la plus proche d'eux. Que nous soyons dans le Massachusetts ou ici, nous sommes les plus proches. Est-ce que quelqu'un sait où ils ont trouvé ce sang de loup-garou ? »
La foule resta silencieuse.
« Nous ne le savons pas non plus. » chuchota-t-elle, sachant que leurs oreilles de loups l'entendraient quand même. « Mais Scott Johnson est porté disparu depuis la semaine dernière. »
La foule explosa. Des cris, des exclamations de stupeur et plusieurs loups se levèrent brusquement.
La réunion de Charlie était une réussite. Il n'y a rien de plus dangereux qu'une meute de loups-garous en colère.