LYSA
12 ans à vivre dans l’invisible, à me nourrir de souvenirs lointains qui me rongent, me font espérer qu’un jour, peut-être, tu reviendras…
Mon prénom émanant de ses lèvres envenimées, ricoche avec violence contre les murs décolorées du hall d’immeuble. Depuis son réveil, Sam ratisse notre appartement du premier étage avec une rage inébranlable, semblable à un loup traquant sa proie. Les battements sourds et rapides de ses pas au-dessus résonnent comme des coups de marteau dans mon esprit, leur écho vibrant se heurtant contre le couvercle du conteneur à déchets. L’odeur nauséabonde s’immisce avec une brutalité dans mes narines, s’enroule autour de ma gorge, réduisant mes respirations à de faibles halètements.
— Lysaaaa !
L’éclat de ma propre identité hurlé avec tant de véhémence me fait tressaillir, chaque fibre de mon être criant l’alarme. Alors que sa voix se fait de plus en plus proche, un frisson glacé parcourt mon échine, mes muscles se crispent, prête à fuir malgré l’absence d’échappatoire. Mon cœur bat avec une frénésie désespérée, chaque pulsation résonnant comme un coup de tambour menaçant de trahir ma cachette. Une peur viscérale inhibe mon souffle, de peur qu’un simple murmure de ma poitrine ne me trahisse. Blottie dans les entrailles suffocantes de cette grotte sombre, dissimulée loin de toute lumière, j’écoute, paralysée, le souffle acide de mon premier amour.
Depuis un demi-siècle, dans le royaume des songes, les Français, étoiles endormies, naviguaient près de quatre-vingt-dix minutes supplémentaires sur des mers d’ébène. De nos jours, dans l’ère des écrans et des heures tardives, 45 % des jeunes cœurs âgés de 25 à 45 ans se lamentent sous le poids d’un sommeil insuffisant. 13 % proclament, avec un soupir, que le repos représente un larcin du temps, un trésor dilapidé.
Statistique erronée !
Mon organisme, temple biologique, exige 10 heures de sommeil continu pour embrasser la sérénité et garantir son bon fonctionnement. Durée idéale, selon ma propre évaluation, pour une régénération optimale, essentielle à l’équilibre des âmes de cette tranche d’âge.
Les nuits fragmentées ne domineront plus mon corps meurtri, tout comme les menaces voilées de succomber aux bras du diabète, de me contracter un traître rhume ou de développer une insidieuse maladie.
Saluons donc mon sourire factice, masque brillant pour son art de persuasion. Mon esprit, en lutte constante, affronte des troubles psychologiques sévères, complices de la spirale infernale de mes pensées ténébreuses. Les épisodes d’insomnie et les cauchemars brouillent mes réveils, rendant chaque matin une ascension plus ardue.
Grâce à trois cafés serrés, ma tête embrumée, luttant désespérément pour trouver son Nord après un périple au cœur de l’opacité, parviens enfin à trouver son cap vers le méridien terrestre, en quête d’une nouvelle journée au sein du tumulte incessant du monde éveillé.
*
* *
Avec un sursaut rageur, la stridente sonnette de la porte catapulte ma conscience endormie hors de son sommeil matinal.
Juste ciel, je vais l’étriper !
L’esprit en vogue dans les étoiles, le prélude suivant semblable à un cor militaire me fait bondir hors de la chaleur plaisante de mon lit. À dire vrai, ma précipitation me fait trébucher, terminant mon inélégant vol plané, le nez contre mon vieux carrelage froid et rugueux, la cheville entortillée dans la couette.
— Arrête de sonner comme une fanfare, sinon j’organise tes obsèques sans verser une larme !
Mon amie, débordante d’énergie, fait irruption dans la pièce, dépose sans soin son sac à main dans l’entrée. Agile comme un chat, sa gracieuse silhouette longe le corridor jusqu’à la cuisine et me réprimande pour mon manque d’assiduité.
— Il est 8 heures, Lysa, tu es toujours en retard. Tu ferais bien de synchroniser ton horloge avec le reste monde !
Déjà ?
En totale déphasage avec ma tête, je balance par-dessus mon corps drapé d’une serviette, mes incontournables vêtements triés au quotidien. Enfin, je sélectionne une tenue appropriée pour l’occasion du jour : un legging sombre et une tunique blousante sans manches feront l’affaire. Une robe moulante, impitoyable pour mes formes, me ferait ressembler à l’épouse enrobée du célèbre Monsieur Michelin.
Une pression sourde commence à me vriller le cerveau. Ce soir, une réunion cruciale réunit tous les salariés avec le haut gratin d’une enseigne d’habits prestigieuse pour laquelle je travaille. En bref ! Cette journée merdique et stressante, démarre sur les chapeaux de roues.
Cet emploi de vendeuse, je l’ai dégoté à 18 ans, après l’abandon de mes études secondaires. L’ambiance détonante à la maison rendait la décision inévitable. Notre quotidien subissait la domination de notre père, un souverain despotique imposant l’obéissance selon son gré, récoltant nos larmes tel un sombre seigneur.
J’ai choisi l’évasion. Pour échapper à la tension familiale malsaine, j’opte pour une liberté précaire, malgré mon éducation limitée. La malchance me fait rencontrer Sam à cette époque, l’homme présumé me garder vivante, me rendre la vie belle et excitante. Au lieu de cela, il choisit plutôt de corser ma pitoyable existence, de lui a donné cette autre forme de calvaire abracadabrant dont l’unique emblème symbolisait la souffrance.
Sans soin dans ma tenue, mon agonie évoque un spectre pâle en m’effondrant sur une chaise de bar. Ce souvenir me ramène à ma grand-mère, qui a rendu son dernier soupir à la tombée de la nuit d’un dimanche de printemps. Je n’avais que 10 ans.
Je lance une question vers la boule de nerfs occupée autour de la machine à café :
— Ma blonde préférée rayonne de vitalité. Le nouvel aspirant t’a-t-il laissé te percher sur sa branche ?
— Demi-tour complet, salto arrière, Jacob est incroyablement énergétique. Il ne ménage pas ses efforts, si tu vois ce que je veux dire.
Quelle illustration précise ! Une simple affirmation aurait suffi. Aucune gêne, aucune pudicité, cette fille !
Poussée par ses détails explicites à changer illico presto de sujet, je contrôle mes affaires dans ma besace pour éviter d’imaginer ses ébats avec son amant d’une nuit. Les exactitudes qu’elle évoque sans embarras me permettraient de dessiner la scène, je préfère alors, l’aviser de la venue de notre responsable, monsieur Rodriguez, dans la matinée.
Elle critique son organisation méthodique sans ménagement :
— Ce vieux maniaque du rangement m’épuise.
— N’oublie pas ce qu’il nous rabâche sans cesse : on doit écrabouiller nos concurrents sans pour autant ôter ses vêtements… Quoique, toi, ça ne te pose aucun problème.
— Cette nuit, c’était juste…
— Stop ! Tes confidences sur comment il s’occupe bien de ton petit bourgeon à t’en faire perdre les pétales est un paramètre optionnel.
Carafe en main, disposée à verser, je lève l’autre pour la faire taire. Sans mon intervention, Julie se perdrait en longues explications sur les aspects les plus intimes de sa vie sexuellement mouvementée. Surtout concernant les créatures étranges qui émergent de sous la ceinture jusqu’au lever du soleil.
Beurk !
— Ce mec détient la propriété d’une tige brûlante de désir dont je consomme avec le plus grand bonheur. Peu bénéficie cette chance, tu sais.
— En même temps, venant de toi, ce n’est pas très compliqué. L’amour fantasmé n’est pas ta tasse de thé.
Sa boisson fumante toujours sous le nez, un sourire coquin lui courbe les lèvres colorées.
— Cet homme, différent d’Antoine qui ne touchait pas les dents du fond, parvient au moins à me rendre aussi glissante qu’une piste de ski.
— Oh, mon Dieu ! Épargne-moi les détails techniques, s’il te plaît !
Avec Julie, on se fréquente depuis des lustres. Nous vivions dans un modeste quartier d’ouvrier où la majorité œuvraient en usine. Tout le contraire de moi, on peut nous qualifier d’incompatibles. Trop de faiblesse comme imparfaite, je n’ai jamais su cimenter ces qualités qui me rendent si laide aujourd’hui.
Quant à cette blondasse devant moi, ma blonde, se révèle une belle personne stimulante. Son allure de déesse attire les regards comme une fête foraine attire les curieux.
Mon amie qui aime rire, boire et danser, incarne la vie en couleur. Elle rêve de voir la brune et la blonde comme les muses de la soirée. Qu’on grimpe sur les hommes telles des acrobates. Qu’on brille sans ressentir de honte. Qu’on dépense une fortune de ministre. Une fortune dépossédée.
Moi, à l’opposé, trouve mon réconfort dans ma solitude et préfère m’isoler du monde. Ou les idées plus saines, du genre plateau-repas devant des émissions débiles. J’aime savourer ma tranquillité, me cloîtrer dans ce qu’elle appelle mon « trou à rats ».
Aux dires de mon amie, mon manque d’abandon me confine au rôle d’une vieille fille désespérante incurable, toujours affectée par ma rupture d’avec Sam. À ce jour, je ne fais confiance à personne, même pas à moi-même, c’est pour tout dire. Julie me trouve isolée, au contraire, j’estime me protéger.
Elle pense aussi me prescrire un partenaire occasionnel pour dérouiller mes hormones sexuelles en berne. Elle peut abandonner l’idée… Les gars qui trempent leur biscuit à longueur de temps dans le premier entrejambe qu’ils croisent ne capte pas mon intérêt. Je laisse place à ces filles qui tirent le pompon dès qu’un mâle leur tend la ficelle.
Tu n’as donc pas besoin d’amour ni de caresses ? »
Grrr, tais-toi !
Je réplique sans détour à cette moralisatrice insupportable lorsqu’elle s’apprête à tancer ma crainte du lendemain. Tout le monde ne peut pas faire comme elle et s’envoyer en l’air avec le premier venu. Moi, incapable, je ne peux pas me résoudre à suivre son exemple, à céder à des passions fugaces, je suis d’une autre nature. Sur ce point, nous incarnons deux espèces totalement différentes. Je préfère le confort familier à l’incertitude du cœur.
Si seulement, on pouvait effacer le passé d’un simple claquement de doigts.