Prologue
1988
Gabriel, sur le balcon de sa chambre, contemplait tristement l’horizon. Son regard bleu fixait le soleil couchant et la brise automnale balayait ses cheveux bruns. Ce matin, il venait d’enterrer l’homme qui avait bouleversé sa vie et brisé son cœur. Il avait du mal à croire que Jacques n’était plus là.
Il ferma quelques instants ses paupières, le pleurant en silence, une main plaquée contre la bouche. Ses lèvres grimacèrent de douleur quand une voix empreinte de tristesse tenta de lui parler. Il secoua la tête, incapable d’ouvrir la porte imaginaire qui lui avait offert des moments merveilleux à venir. Il avait la capacité de voir des tranches de vie des personnes qu’il côtoyait. S’il n’arrivait pas à maîtriser ses visions, il parvenait toutefois à les bloquer, leur interdisant l’accès à sa mémoire.
Gabriel n’avait simplement plus la force de croire en ses dons. Il ne le pouvait plus. Pas après l’avoir perdu et, encore moins, après ce que Jacques avait proféré avant de mourir.
— Papa ? l’appela l’une de ses jumelles, âgées de 23 ans. Hugo et ses amis sont là.
— Laisse-moi encore deux petites minutes puis fais-les entrer dans le salon, parla-t-il en essuyant rapidement ses joues.
En la sentant derrière lui, Gabriel prit le temps de respirer profondément, espérant évacuer sa peine et garder un semblant de bien-être.
— Ça peut attendre demain, si tu préfères ? lui murmura Julie, une main posée sur son épaule.
Gabriel se tourna vers elle, un mince sourire aux lèvres. Sa fille était enceinte de quelques mois et rayonnait de bonheur, malgré la perte qu’ils étaient en train de traverser. Il allait bientôt devenir grand-père pour la deuxième fois ; sa première jumelle lui avait donné une petite fille, Nina, et il avait été comblé d’apprendre que Julie attendait un garçon.
Ses filles, devenues de magnifiques jeunes femmes, avaient hérité des cheveux bruns et du sourire de sa défunte femme. Toutefois, elles avaient hérité de la couleur de ses yeux, extrêmement bleus. Ce trait distinctif était le signe de leur don de médiumnité, une capacité qui pouvait être à la fois une source de soutien que de malheurs.
— Non, ma chérie, ça ira.
— Tu ne devrais pas t’en vouloir pour ce qu’il a dit, lui murmura-t-elle en lui caressant une joue.
Gabriel serra sa main fine entre les siennes et les fixa quelques secondes avant de lui répondre d’une voix tremblante.
— Jacques ne méritait pas de mourir de cette façon...
Il ferma soudainement ses yeux, lâcha sa fille et se pinça l’arête du nez. L’image du corps meurtri de Jacques, recouvert de liquide écarlate et allongé sur l’herbe verte, revint le hanter. Ce moment avait été très choquant à découvrir. Gabriel secoua la tête, agacé, tout cela parce que son ami n’avait pas nié son attirance pour les hommes, ce qui avait perturbé quelques esprits étroits.
Gabriel se sentait coupable aussi, parce qu’il n’avait pas accepté ses sentiments. Par peur, il avait refusé de développer l’amour qu’il éprouvait secrètement pour lui. Puis le jour où tout avait basculé, il avait pleuré en blottissant le corps désarticulé contre lui et avait chuchoté à son oreille combien il l’aimait. Mais cela n’avait pas été suffisant pour calmer l’esprit de Jacques qui, dans un dernier souffle, avait proféré une menace. « Gabriel. C’est ta petite bande de mousquetaires. Je vais les maudire tant et si bien que... »
— Papa ?
Gabriel sortit de ses pensées et tenta de sourire.
— Vas-y, je descends dans quelques minutes.
À quarante-trois ans, il n’avait pas pensé, un jour, qu’il tomberait à nouveau amoureux et encore moins d’un homme. Quant à Jacques, trente-neuf ans, il laissait derrière lui un adolescent. Ce qui l’avait fasciné chez cet homme était que celui-ci détenait les mêmes dons que lui. C’était dans ces moments-là qu’il aurait souhaité avoir une vision, mais cela ne marchait pas quand cela concernait sa vie privée.
— Gabriel ?
Il fronça les sourcils en découvrant le fils de Jacques au pas de la porte de sa chambre, un objet précieux dans la main.
— Qu’est-ce que tu fais avec le grimoire ? s’énerva-t-il.
— Je ne l’ai pas lu, marmonna l’adolescent de quatorze ans.
Gabriel, le cœur palpitant d’angoisse, croisa des yeux gris foncé, emplis de tristesse, mais la lueur indescriptible qu’il y lisait, lui rappelait le regard insolent de Jacques.
— Qu’as-tu fait ? s’écria-t-il un brin affolé comme si le jeune homme avait déchiré toutes les pages.
— Il y a quelque chose que tu ne sais pas sur lui. Sur nous, bafouilla son interlocuteur. C’est vrai que nous donnons l’impression d’avoir un don de voyance, mais c’est faux.
— Je ne comprends pas, réussit-il à demander, une boule dans la gorge.
— Pour rester dans tes termes, je n’ai plus rien, j’ai tout transmis au grimoire, pleura subitement le garçon en lui tendant l’objet. Je devais le faire sinon...
Gabriel prit l’objet dans sa main et dès qu’il le toucha, il tomba brusquement à genoux. Des images défilèrent dans sa tête et des voix résonnèrent à ses oreilles contre sa volonté. Il y avait des cris de colère, des amitiés brisées et des décès à venir. La petite bande de mousquetaires, tel que ces jeunes hommes aimaient se nommer, se disloquait dans sa vision. Leurs propres enfants étaient voués à se détester à un point que Hugo et ses amis allaient se haïr.
Gabriel, le cœur déchiré, secoua la tête. Il ne comprenait pas. Il n’avait pas vu cela. Rien ne devait se passer comme il venait de le voir.
— Pour contrer la malédiction de mon père, reprit l’adolescent, j’ai dit la vérité aux garçons et nous avons scellé un pacte.
— Une malédiction, un pacte ? répéta Gabriel en se redressant.
— Oui.
Il ne comprenait rien à cette histoire. Jacques était comme lui, voyait des choses que personne ne pouvait voir : alors comment un adolescent pouvait-il être capable de transmettre son don dans un simple grimoire ?
— Gabriel ? Tout ce que tu as à savoir est que nous devons attendre que les bonnes intersections se rejoignent là où tout aurait dû se poursuivre et non, se scinder. Je le sais parce que mon père me l’avait appris avant d’agir comme il l’a fait ! Je regrette juste qu’il ait mal interprété la présence de mes amis ce jour-là.
Sur ce dernier point, Gabriel était d’accord avec lui. Jacques, qui avait dû se faire attaquer par surprise, avait cru que les trois jeunes hommes étaient ses agresseurs et, aujourd’hui, ses visions s’étaient assombries, ne laissant aucun rayon du soleil égayer la vie de ses derniers.
— De toute façon, poursuivit le fils de Jacques d’une voix claire. C’est trop tard. Hugo et ses amis l’ont accepté.
— Pourquoi fais-tu ça ? le questionna-t-il alors qu’il avait du mal à comprendre ce que celui-ci lui disait. Tu es bien plus jeune qu’eux et, surtout, tu ne fais pas partie de leur bande.
— Si, au contraire, lui dévoila-t-il, un sourire énigmatique aux bords des lèvres. Je suis D’Artagnan.