Jungle Rule

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Summary

Dans le Nouveau Monde régi par l'élite capitaliste, la Blockshain, une technologie particuliérement puissante a instauré la Cryptomonnaie et enfermé l'humain idiot, cupide et narcissique dans une identité numérique. Une fille en manque de repéres assure sa survie en se liguant au débrideur, celui que tout le campus de Town Krikk surnomme le Jailbreaker. Dans cet univers implacable où vices, consumérisme et libertariens se côtoient, peut-on encore se fier à son prochain?

Genre
Thriller/Horror
Author
Ava
Status
Complete
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapter 1

Le caniveau


Elle vient de quitter le centre antidouleur où elle bosse. Elle se sent enfermée dans une crasse qui lui bouche les pores, le nez et s’imprègne dans ses vêtements. Quand elle arrive dans une nouvelle ville, elle oublie le chaos qu’elle a semé derrière elle. Sa vie n’a été que chaos dans lequel elle s’est empêtrée, puis s’y est fait son nid. Elle est fidèle au chaos. Elle porte le chaos en elle. Personne ne la remarque. Personne ne lui parle, si ce n’est les dopés qui se présentent au centre pour se procurer de la codéine et de la morphine, qu’elle inscrit dans leur base de données.


Elle se souvient de toutes les fois où sa mère l’a maudite. Lui a dit qu’elle était un fruit du viol. Qu’elle devait mourir dans d’atroces souffrances chaque minute passée sur terre, et pourrir au coin d’une rue malfamée. Toutes les fois où elle s’est lacéré le corps, tapé sa tête contre le mur de son appart pour ne plus avoir à sentir cette douleur et cette solitude odorante et pernicieuse qui sont devenues ses seules véritables amies. Elles l’accompagnent partout, lui tiennent la main, causent avec elle et la bercent le soir comme on dorlote une enfant dans le noir.


Quand son bus arrive à destination, elle descend à son arrêt, patiente un peu sous l’abri de bus pour inspecter son environnement de vie, puis elle rentre les mains dans les poches, baisse la tête sur laquelle elle a rabattu la capuche de son seul sweat noir et rase les murs nappés de pisses, de crachats et d’excréments de toutes variétés et textures, de la plus dure à la plus molle. Elle ne voit plus la crasse. Elle cohabite avec la crasse depuis qu’elle est venue au monde. Ils se sont apprivoisés et se sont aimés.

Elle vit dans les bas-fonds de Los Angeles. Dans le coin où l’on entend toutes sortes de langues de pute venues du monde entier dont les échos épousent dignement l’anglais de l’oncle Sam. Les gens qui échouent dans ces immeubles décrépits qu’elle appelle le caniveau sont tous des rats, des égoutiers que la société civilisée veut dissimuler. Elle fait partie de ces rats d’égout dont on croise, mais que l’on préfère ignorer en détournant le regard.


Elle n’a pas demandé à venir au monde, mais sa mère l’a pondue sans lui demander son avis. Elle ignore l’identité de son père. Peut-être, un des nombreux bâtards qui circulaient dans l’appartement sordide qui a germé son liquide poisseux dans l’entrecuisse de sa mère. Il a bien visé ce fils de pute. Ce même liquide poisseux et teigneux comparable à un œuf pourri s’est introduit dans les infimes cavités de sa mère en l’infectant jusqu’à ce qu’elle se transforme en un être maléfique et c’est elle cet ovni.


Toutes les fois où sa mère la regardait, elle voyait en elle toute sa souffrance, ses échecs, ses angoisses et l’ampleur de ses névroses. Pourquoi n’a-t-elle pas saigné son violeur au lieu de s’être défoulée sur elle durant des années ? Jusqu’au jour où tout a pété dans l’appartement. Tout a pris feu. Il fallait bien faire quelque chose. Les services sociaux pour l’enfance n’ont pas su la protéger, pourtant les brulures, les troubles psychiques, l’absentéisme à l’école étaient consignés dans leurs rapports. Cette bande de minables qui se doigtent le cul à la solde du contribuable l’a qualifiée de bombe humaine super puissante prête à imploser à tout moment, emportant tout sur son passage.


Elle se souvient encore de cette soirée mortifère, après que le dernier client de sa mère a refermé sa braguette et a réglé sa note, elle a attendu que sa mère se prélasse dans le bain pour brancher son fer à lisser les cheveux et le balancer dans le bain. Elle a pris du plaisir en voyant son bourreau se faire cramer par l’électricité la gueule grande ouverte, elle a ri comme une forcenée, elle s’est roulée à terre, elle a griffé le sol, elle l’a gratté, elle a dansé jusqu’à l’ivresse, elle a même fini toutes les bouteilles de tequila qui trainaient dans la cachette de la pondeuse de pourriture pour lui rendre grâce.


Elle monte les interminables marches qui mènent à la cour extérieure où sont agglutinés les dealers latinos, afro-américains, et des blancs laissés en cours de route par leurs semblables qui attendent que les camés viennent se procurer leurs doses de fentanyl.

Oui ces blancs-là, elle en fait partie, des zombies ambulants que la bonne société blanche moralisatrice ne veut plus. Elle a pris l’habitude de les éviter comme la peste. Elle a surtout appris à devenir invisible. Au fil des années, elle a compris qu’être invisible est une forme de pouvoir. Les humains sont trop occupés à étaler leurs vies, à vivre dans le regard de leurs semblables pour valider une forme de reconnaissance d’autosatisfaction. D’ailleurs, elle aurait dû l’apprendre plus tôt, comme ça elle aurait évité les coups que sa mère lui infligeait.


Elle avait façonné une méthode pour éviter les clients de sa mère. Toujours s’habiller en garçon, se raser la tête, éviter le maquillage, le vernis à ongles et grossir, grossir et encore grossir jusqu’à les dégouter, mettre des bandages autour de ses seins pour les aplatir le plus possible au point de ne plus pouvoir respirer. Le tableau final obtenu : une hypo aux mamelles aplaties. Elle savait que c’était sa seule issue de secours. Son passeport de survie, contrairement à sa satanée mère qui déployait toutes les stratégies inimaginables et désespérées pour se raccrocher à une forme de féminité et de minceur dévastatrices. Du moment qu’elle s’offrait sa coupe de cheveux ou sa manucure chez la voisine, peu lui importait que le frigo soit vide pendant des jours.


Elle ne s’était jamais posé de questions sur son orientation sexuelle. Tout ce qu’elle savait c’est que les hommes la révulsaient, elle les haïssait. Une haine clinique qu’elle porte en elle comme une plaie et qui la ronge jusqu’au sang.


Traverser ce parvis tous les soirs relève d’une épreuve horrifique. Le moindre regard ou mot de travers tourne au vinaigre, donc elle sait quelle attitude adopter. Elle a développé un instinct de survie. Elle est toujours en alerte. Prête à faire table rase, à sauter dans le premier train ou car. À laisser tout derrière elle pour aller s’installer dans une nouvelle ville où elle se camouflera derrière une nouvelle identité. Sa vie est un scénario. Elle ignorait qu’elle était aussi douée en jeux de rôles. Pour ce scénario en cours, elle a pris le prénom Gretchen. Un prénom pas féminin et austère qui n’inspire aucun attachement ou tendresse.


Dès qu’elle franchit la porte vitrée souillée de crachats et de sécrétions tachées de sang, sûrement des gens atteints de tuberculose, elle se dirige vers les ascenseurs. Les stigmates d’une violente bagarre entre dealers sur les portes lui signifient qu’ils sont en panne. Elle maudit intérieurement la municipalité qui ne fout rien pour améliorer l’existence du caniveau. Qui est-elle pour prétendre à une forme de considération ou de dignité ? Personne.

Elle se tourne vers la porte des escaliers, prend une profonde inspiration et attaque les marches.

Arrivée à son palier éclairé par une ampoule qui grésille au rythme régulier des violences domestiques qui montent dans les parties communes et se répandent dans les cages d’escaliers, elle se dirige droit à son appartement. Ouvre sa porte et rentre chez elle.

Le noir l’accueille. Elle se déchausse, jette son sac à dos dans le vestibule. Ses jambes la portent à peine. Le poids de la journée a pris corps dans ses moindres cellules et la rappelle à une dure réalité monotone vide et suicidaire.


Elle traine en direction du petit plan de travail en contre-plaqué qui lui sert de cuisine de fortune où dansent les cafards en la narguant. Elle y a posé son micro-ondes, sa plaque électrique. Elle prend la bouilloire dont le fond est rongé par le calcaire, la remplit et la repose sur la plaque qu’elle allume. Elle ferme les yeux jusqu’à ce que celle-ci se met à siffler. Elle éteint la plaque, prend une tasse dans l’évier qui attendait d’être rincée et se prépare un café.

À mesure que le liquide noir aux aromes amers la réchauffe et réveille ses sens endormis, son regard au noir perçant et éteint fait le tour de la pièce. Sa seule pièce de vie qui a des allures de dortoir où l’ermite qui l’occupe est prête à plier bagage si le moindre gain de sable vient enrayer la machine de duperie mise en route.

Ses yeux se posent sur le cadre qui repose sur sa table de nuit comme un appel de contrition. Elle y voit le reflet de son âme. Ce tableau abandonné dans la tanière diabolique du docteur appartenait à une famille juive morte à Auschwitz. Elle entend toutes les nuits leurs cris de supplice. Elle se met à imaginer ces familles errantes à travers l’Europe qui ont fini dans des fours crématoires que ces fils de putes nazis ont dignement pensés. Elles ont déployé tous les moyens possibles pour fuir la mort, mais la malicieuse a pris son pied en les traquant, les hantant, les narguant pour ensuite les retenir dans ses sombres boyaux comme un poisson dans l’eau qui se débat pour passer entre les mailles d’un filet de pêche. La mort peut être une vraie pute, parfois elle a sa dignité. Elle se fait désirer. Il arrive qu’on la supplie de venir, mais elle fait sa garce. Elle est toujours là quand on n’a pas besoin d’elle. Elle en sait quelque chose. Adolescente, elle a expérimenté la mort. Elle l’a supplié de venir la chercher, mais elle l’a boudée à plusieurs reprises. Elle se dit enfin de compte qu’elle n’est pas si différente de ses familles. Elle a aussi erré de ville en ville pour fuir ses tourments. Des forces obscures contre lesquelles elle a livré bataille depuis sa petite chambre d’enfant. Aurait-elle aimé être à la place de ses enfants ?

La seule différence entre eux et elle c’est que sa carcasse ne s’est pas réduite en cendres dans un four crématoire. Elle se désole pour tous ces enfants, mais au moins ils avaient grandi dans des familles aimantes contrairement à elle qui n’a connu que rejet, abandon et violence.


Elle aurait aimé grandir dans une famille dont elle serait fière avec un papa normal et une maman normale comme ceux et celles qu’elles voyaient dans la rue qui tenaient la main de leurs enfants leur offraient des glaces ou des sorties au parc d’attractions. Des mamans et des papas normaux, elle en croisait tous les matins dans son école ou dans les centres commerciaux.

Elle ferme les yeux pour se souvenir du crépuscule printanier où elle a croisé pour la toute première fois le chemin du docteur. Ce qu’elle avait vu par la suite s’impose à elle. Oui, ce qu’elle avait vu la hante et rythme ses nuits. Dans ces moments-là, elle est prise de démence, elle se gratte la tête, les bras jusqu’aux nerfs, se donne des gifles et se cogne la tête contre le mur pour faire taire les maudites voix dans sa tête. Ces voix qui lui bouffent le cerveau et lui parasitent la matière grise.

Elle prend son M1911, un semi-automatique qu’elle pointe contre sa tempe droite. Ses neurones égrènent l’abîme du temps, les nanosecondes qui lui restent avant que son âme ne se disloque dans l’atmosphère et devienne poussières.

3-2-1-0

Au moment de presser sur la détente pour en finir avec l’air qui oxygène ses poumons, son dump phone se met à hurler. Une espèce de machin faite pour les idiots dans le Nouveau Monde que l’on appelait autrefois le portable à clapet jetable.

C’est l’appel du jailbreaker : le débrideur !

Ce n’est pas aujourd’hui que sa cervelle sera réduite en bouillie sur les sinistres murs du caniveau.