Chapitre 1
Ligne 0 - 2026
Elle ne dort jamais assez.
Ça se lit sur son visage, comme dans sa voix. Son teint supporte la fatigue, mais son esprit supporte mal l’ennui qui entoure son travail. Elle ne sait pas à quand remonte son dernier bain de soleil. Les yeux rivés sur son écran, elle a le sentiment que son cerveau se liquéfie et sort par ses oreilles. C’est une sensation assez délicate qu’elle a l’air de bien supporter.
Mais Dieu seul sait à quel point elle déteste ça…
— Sœurette, à peine levée, tu es déjà derrière ton écran ?, lui demande sa jumelle en entrant dans la chambre.
On dit que la pagaille est l’apanage des génies. Dans ce cas, la chambre des sœurs Al Karima prouve qu’elles sont toutes les deux dignes de cette appellation. Chacune d’elle étant dotée d’une intelligence formidable et d’un talent naturel pour manier les nouvelles technologies, les jeunes femmes se sont taillées une réputation dans le domaine numérique.
Pour ainsi dire, les sœurs Al Karima n’ont pas à sortir de chez elles pour aller à la rencontre du monde. C’est le monde qui vient à elles. Toujours, et à chaque fois.
— Que veux-tu ?, commence l’aînée des jumelles. Vicente ne nous lâche pas la grappe. Il faut bien que l’une de nous fasse le boulot, dit-elle en portant un regard accusateur vers sa jumelle.
Elle n’a eu qu’une avance de 3 minutes, mais ça a amplement suffi pour qu’elle mérite le titre de grande sœur. À leur naissance, il n’y avait que Madani qui pleurait. Nephtalie quant à elle, lui agrippait déjà la main. Depuis ce jour, Madani est celle qui pleurniche, et sa grande sœur celle qui la protège. Mais qui la protège, elle ?
— Ne me regarde pas comme ça, répond Madani , sensiblement agacée.
— Et comment je te regarde ?
— Comme une fainéante !
— Mais tu es une fainéante, Madani, révèle Nephtalie à la fois morne et sans vie.
Les deux jumelles sont totalement à l’opposé l’une de l’autre.
Madani est une boule d’énergie, de bonne humeur, souriante et heureuse. Nephtalie quant à elle est constamment fatiguée, déprimée et jalouse. Du moins, c’est ce que pense sa sœur.
Elle n’a pas toujours été ainsi. Au fil des ans, elle a changé. Ce n’est ni en bien, ni en mal. Elle est juste… différente. Et ça, Madani le supporte mal.
— Hé ! Je ne te permets pas Nephtalie ! Je ne suis pas une machine moi !
— Ah bon ? Je n’avais pas remarqué, dit-elle en se plongeant à corps perdu dans ses données.
Sa réplique pue le sarcasme, ce qui a le don d’énervé sa jumelle.
— Tiens ! Ton petit déjeuner !, s’exclame Madani en fracassant le plateau repas sur le bureau à côté du clavier.
Après ce geste furieux, elle sort de la chambre à pas marqué.
— Bonjour à toi aussi Madani, lui dit son aînée sans même porter les yeux dans sa direction.
C’est une réaction typique du lundi matin. Cependant, nous ne sommes pas lundi. Encore moins le matin. À l’heure du Pakistan, il est dans les environs de 14 heures. Donc dans l’après-midi.
Elle est ce qu’on appelle une noctambule forcée. Elle s’est tellement habitué à ne pas dormir la nuit que le temps n’a plus aucun sens pour elle.
Pour se simplifier la vie, elle a adopté un cycle circadien personnel. Pour ainsi dire, le matin correspond à quand elle se réveille, et la nuit à quand elle se couche. Ce mode de vie à part fait d’elle une personne remarquablement seule. Mais ça ne la dérange pas, car, elle s’est habituée.
Elle est la seule à connaître ses combats, ainsi que ses blessures et leurs pansements, même si sa sœur paierait cher pour lui tendre la main.
Pense-t-elle pouvoir tout accomplir toute seule ? Non, pas du tout. Elle n’a pas cette folle ambition. Cela dit, elle a ce trait de personnalité bien unique qui l’empêche de montrer aux autres qu’elle a besoin d’eux. Elle ne demande jamais rien, mais passe toujours des ordres. Elle ne le fait pas avec un quelconque sentiment de supériorité comme le pense souvent sa sœur. C’est juste que de son point de vue, les personnes obéissent mieux avec des paroles ferment que des paroles douces.
Elle est faite pour coordonner, pas pour coopérer. C’est une différence que son employeur, ainsi que certains collègues, comprennent bien.
Parmi eux, se trouve un Allemand et sa fille Matilde. Cette dernière n’est pas vraiment une collègue, mais elle occupe une place de qualité dans le cœur de Nephtalie.
— Ça ne va pas de dire bonjour à une heure pareille ? Chez toi, c’est déjà l’après-midi, je te signale. Toi, tu fais comme si on était le matin !, lui dit la jeune fille de chez elle, à Dresde, en Allemagne.
— Que veux-tu ? Mes journées sont différentes des tiennes !, confie-t-elle souriante. Parlons d’autre chose, tu veux ? Comment tu vas ?
— Ah, comme d’habitude, répond simplement la fille du commandant Bauer.
Leur lien est particulier. Il ne s’est pas tissé de manière conventionnelle. C’est juste arrivé sans qu’aucunes d’entre elles ne s’en rendent compte. C’est comme ça, et c’est tout. Nephtalie n’a pas besoin de plus pour s’attacher à elle.
— Je vois, commence Nephtalie péniblement, comprenant l’état d’esprit de son amie. Et ton rencard, ça s’est passé comment ?, demande-t-elle en changeant de sujet.
— Ça s’est plutôt bien passé…, confie timidement Matilde à l’autre bout de la ligne.
— Tellement bien que tu l’as embrassé vers la fin du dîner ?, demande la jeune femme toute taquine.
— Comment tu sais ça ? Attend… ne me dit pas…
— Je n’y suis pour rien, rassure-toi. Si ç’avait été le cas, la vidéo serait d’une bien meilleure qualité. Le son est épouvantable !, révèle-t-elle toute souriante.
— Nephtalie !
— Je n’y suis pour rien. Je te l’ai dit, non ?, assure-t-elle en riant presque. Si tu dois t’en pendre à quelqu’un, c’est à Madani.
Dès lors, une salve de mots compliqués sort de la bouche de son amie. Ces mots, Nephtalie les a déjà entendus. C’est toujours la même rengaine. Esperanza avait ordonné de limiter la surveillance de son domicile, et de respecter son intimité et sa vie privée, et cetera. Elle connaît ces mots par cœur, car elle les a répétées à maintes reprises à sa sœur en guise de réprimande. Du coup, elle ôte carrément son oreillette, car elle n’a clairement pas envie d’entendre ce qu’elle sait déjà.
Alors, pensant qu’elle sermonne sa grande amie, la pauvre Matilde ne se doute pas une seconde qu’elle parle dans le vide.
Toujours concentrée à l’excès, Nephtalie poursuit sa lecture des données. Comme d’habitude, elle le fait avec sérieux et efficacité. Aidé d’un algorithme qu’elle a créé, elle filtre instantanément tout le flot de donnée que lui propose internet.
Ça parait impossible, n’est-ce pas ? Pourtant, ça n’est pas le cas pour les Al Karima.
Un superordinateur est un jeu d’enfant pour elles. Nephtalie crée le concept, et Madani assemble le matériel. À elles deux, elles peuvent gérer l’équivalent de données de tout un pays, sans trop se prendre la tête. C’est donc sans surprise qu’elles se sont orienté vers le flux de données mondial. C’est un challenge à la hauteur de leur talent. Cependant, elles ne s’attendaient pas à ce que la chose soit si prenante.
En effet, faire la même chose pendant des années d’affilée ne stimulent ni leur esprit, ni leur égo. La répétition est pesante, tout comme la tâche qui est la leur.
En quoi consiste-t-elle ? À rechercher des pistes qui mènent à un miracle. Rien que ça.
Autant ce but semble inatteignable, autant leur employeur est prêt à débourser des millions pour l’atteindre. Ceci est une motivation convaincante. Mais, après 5 ans passés à chercher un grain de sable violet dans toutes les dunes qui existent, elles ont l’impression que les millions ne suffisent plus à justifier le job.
C’est un peu pour cette raison que Nephtalie s’est liée d’amitié avec la fille du commandant Bauer. Chercher à accomplir l’impossible pour de l’argent seulement est tout à fait vain. Mais ajoutez-y l’amour d’un proche à sauver, et la cause, même quand elle est perdue d’avance, vaudra tout de même la peine que l’on se batte pour elle.
C’est ce qu’expérimente Nephtalie, aussi, c’est ce qui lui permet de tenir, même si elle devient de plus en plus amère au fur et à mesure que le temps passe.
— Nephtalie ? Nephtalie !?
— Quoi ? Tu as fini Matilde ?, demande Nephtalie, en remettant son oreillette en place.
— Me dit pas que tu encore retiré ton oreillette !? Mais ça ne se fait pas !, réprimande la jeune malade.
— Oups ! Je ne savais pas !, dit l’aînée des Al Karima.
Encore le coup du sarcasme. Elle en a vraiment fait le fond de son commerce. Cela dit, ça montre aussi son affection et son côté grande sœur.
En somme, c’est de l’amour vache qui blesse tout en caressant. C’est tout à son honneur.
— Tu sais que ce n’est jamais drôle tes sarcasmes.
— Je n’avais pas…, commence Nephtalie en remarquant une alerte étrange sur son moniteur. Matilde, poursuit-elle, je te rappelle plus tard, finit-elle en raccrochant.
Nephtalie Al Karima est une personne dont l’attention ne flanche jamais. Quand elle remarque quelque chose, c’est parce qu’elle remarque effectivement quelque chose. Cette alerte qu’elle a entrevue du coin de l’œil ne peut pas être ignorée.
— C’est quoi encore ça ?, dit-elle, interrogeant les données qu’elle a sous les yeux.