AVANT / Alec Benjamin - Let me down
J’ai du mal à ouvrir les yeux. Les larmes les ont fait gonfler. Je suis seul. Je ne suis pas étonnée. Il a toujours fui devant l’horreur, et ça fait une semaine qu’elle nous a frappés. D’une certaine façon, je suis fière de lui. Il a tenu une semaine.
Pour moi, je suppose. Athènes a toujours eu besoin d’espace quand tout devenait trop pour lui. Parler était dur. Il ne réagissait pas comme moi. Il était moins brusque. Plus taiseux. Il n’éclatait pas. Il se repliait. Il s’enfuyait. C’était angoissant. Il me manquait à chaque fois qu’il faisait ça. J’avais peur qu’il ne revienne pas. Il était un peu comme Raveen, mais Raveen ne pouvait pas se séparer de moi, comme je ne pouvais pas me séparer de lui. Je comprenais Raveen. Avoir vécu avec lui depuis ma naissance avait forcément forgé un lien fort. On savait communiquer, même sans mot. Mais pas avec Athènes. Athènes était trop nouveau.
Je pensais pourtant le connaître par cœur.
J’avais tort.
Ou peut-être que je me voilais juste la face.
Je croyais que j’étais prête. Qu’on était touxtes prêt.es. Que tout irait bien. Qu’on réussirait. On a réussi. On avait raison. J’avais raison. Mais c’est impossible pour nous de considérer ça comme une victoire. Pas sans elleux.
Je savais qu’Athènes avait besoin d’espace. De silence. C’est pour ça que je faisais semblant de dormir tous les soirs quand il partait faire dieu sait quoi dans la pénombre de la nuit. Pour ça que je faisais toujours semblant de dormir quand il revenait en sentant l’humus et la cendre. Je pouvais lui laisser ça, sans aucun souci.
Tant qu’il restait. Tant qu’il me laissait, en échange, ses bras pour m’endormir.
Je l’aime tellement.... Et maintenant je suis seule. Je ne peux m’empêcher de pleurer dans ces draps doux, sur lesquels glisse encore cette odeur d’herbe humide si particulière à Athènes.
Tout le monde est parti.
Raveen n’a pas supporté la mort de Jared et Leah, il a explosé, au point que je n’ai pas réussi à empêcher qu’on l’interne. Ils l’ont emmené loin de moi, et je déteste ça. Là-bas ils ne sauront pas l’aider comme il faut. On n’a jamais été séparés lui et moi, on ne sait pas comment faire l’un sans l’autre.
Orion et Athènes, elleux, ont tout simplement disparu. Orion, ça fait plusieurs jours. Un matin, on a entendu des bruits terrifiants venant du salon. Le temps qu’on se lève et qu’on sorte, iel avait défoncé la porte et s’était enfui.e. Tout, plutôt que d’assister aux funérailles. Et Athènes, et bien Athènes a disparu ce matin. Cette nuit. Peu importe.
Iels ne veulent pas être les Echos. Iels ne veulent plus. Je ne veux plus non plus. Je suis la seule qui reste, la seule à être encore à l’école, et je sais que je ne vais pas pouvoir rester encore longtemps. J’ai devant moi quelques années pour “profiter de ma jeunesse”, comme iels nous disaient, et ensuite, je devrai aller enseigner, apprendre aux nouveaux jeunes et surtout aux nouveaux Échos comment utiliser leurs pouvoirs.C’est mon rôle, mon devoir, comme tous les Échos avant moi.
Je vais profiter alors, puisque c’est ce qu’on me dit de faire. Je vais essayer, au moins. Ensuite, je reviendrai. Dans 10 ans. Athènes et Orion reviendront aussi, probablement. Athènes est trop attaché aux règles pour ne pas venir, et Orion n’a nulle part où aller donc s’il réussit à ne pas finir en prison pour agression, dommages à un bien public ou outrage à une personne dépositaire de l’autorité public, iel devrait finir par vite revenir également. Raveen n’obtiendra probablement pas l’autorisation d’enseigner seul, mais si je réussis à le sortir de cet endroit, alors on pourra enseigner ensemble. Entre adelphes. Je réfléchis à ces potentielles retrouvailles, et je m’accroche à l’idée de les revoir pour pouvoir continuer à respirer.
Soudain, ce lit que je pensais ne plus jamais pouvoir quitter sans hurler me paraît terrifiant, étouffant. Il me coupe le souffle. Je suis tétanisé. Si je reste, je vais mourir asphyxié. Je m’étrangle, je peine à trouver ma respiration, et je réalise que les sanglots m’étreignent si fort qu’ils m’empêchent de reprendre un rythme régulier.
Alors je me lève de notre chambre commune, celle dans laquelle nous avons tant partagé, j’entasse mes affaires dans ma valise, et sort.
Dehors, le ciel est de nouveau bleu.
Dehors, les gens me regardent. Ils ne savent pas quoi dire. Ils détournent le regard de la pauvre personne brisée, aux yeux rouges d’avoir trop pleuré et aux épaules voûtées, que je suis, et retournent à leurs célébrations. Ils font la fête. Ils sont heureux, et je gâche leur joie, je viens la ternir avec ma douleur. C’est fini. Pour eux, c’est la fin d’un long cauchemar. Pour nous, c’est juste un nouveau visage de l’enfer.
Je m’appelle Iris.
Je suis une Echos.
Ma voix est puissante. Je peux la contrôler pour faire ce que je veux. Détruire des choses. Créer des illusions. Transformer l’air. Agir sur les sens. J’ai ce pouvoir depuis ma naissance, et l’École m’a permis de le développer. En échange de ce don, je me devais de la protéger, elle et la nation en général. C’est mon rôle depuis que j’ai 10 ans, on m’a entrainé dans ce but. Et nous avons réussi. Les autres Échos et moi avons réussi quelque chose que toutes les générations précédentes d’Échos n’avaient pas pu faire.
Détruire le Tue-Mage.
C’est-à-dire la plus grande menace de notre monde.
C’est un nouveau monde qui se lève, une nouvelle aube. Tout le monde est heureux et soulagé, tout va bien se passer maintenant que cette menace a disparu.
Tout le monde s’en fout de Leah et Jared. Tout le monde s’en fout de nous. Tout le monde se fout de nous. On n’est plus rien, pour elleux, maintenant qu’on a fait ce qu’iel attendait de nous.
On a gagné, on a déjà tout, je n’ai pas vraiment le droit de me plaindre.
Pourtant, j’ai mal.
On était les meilleurs. On devait enseigner, montrer aux plus jeunes l’infini des possibles, de leurs possibles. Certains parlaient même de nous, et surtout d’Athènes, comme de potentielles personnes pour remplacer Pirus, le directeur de l’école, quand il serait temps pour lui de quitter son poste. Enfin, si on survivait. Rien n’était moins sûr. Mais on a choisi d’y croire. Par peur, par déni ? En tout cas, on faisait au moins semblant d’y croire. La mort, c’était abstrait. On connaissait le principe. Mais on ne pensait pas vraiment que ça pouvait nous tomber dessus. Ou plutôt, dans mon cas, je ne pensais pas que ça tomberait sur les autres. Moi, ça ne me posait pas vraiment de soucis de mourir. Si je devais me sacrifier, je l’aurais fait. C’était mon rôle, après tout. Mais je ne pensais pas que ça pouvait arriver aux gens que j’aime. J’étais censé les protéger. C’était mon devoir en tant que leader. Je ne pensais pas non plus que ça ferait si mal. Nous étions si puissants...
Aujourd’hui, il n’y a que moi qui suis encore présent. Nous étions les Échos. Moi, c’était le chant. Comme souvent chez les jumeaux, Echos ou non, le talent principal de Raveen était complémentaire du mien : la musique. Pour Orion, la métamorphose. Pour Athènes, le contrôle des éléments. Leah, les potions et Jared, les sortilèges. Iels avaient été ma famille. J’avais trouvé un sens à ma vie, un but : les protéger. Les protéger, c’était me protéger. Si je garantissais leur sécurité, je me garantissais de ne plus jamais être seul. J’avais été la première, l’évidence, la meilleure.
On était les Echos. Je suis toute seule.