Chapitre 1 : L’héritage de Taylor
Sur Donédia, six mois s’était écoulé depuis la grande guerre.
Le soleil se levait sur des terres nouvelles, baignées d’une lumière douce et dorée, comme si la nature elle-même célébrait le renouveau du royaume. Le vent portait avec lui des effluves de terre fraîchement retournée, une promesse d’avenir. Les arbres, une fois calcinés, commençaient à reprendre vie, leurs jeunes feuilles frémissant au rythme d’une brise apaisante. Dans les villages, des enfants riaient en courant à travers les champs, tandis que des adultes travaillaient, leurs visages marqués par l’effort, mais aussi par l’espoir qui brillait dans leurs yeux.
Les derniers fuyards adeptes du Grand Démon avaient été appréhendés, et bien que la guerre fût officiellement terminée, le souvenir des batailles résonnait encore dans les cœurs des Donédiens. Les cicatrices de la guerre, visibles et invisibles, n’avaient pas encore disparu. Les corps, parfois brisés, se reconstruisaient lentement, mais les âmes portaient encore les lourds fardeaux du passé.
Mais à présent, les Donédiens s’étaient engagés dans une quête nouvelle, celle de s’améliorer et de devenir les meilleures versions d’eux-mêmes. Ce désir profond de rédemption et de transformation était désormais l’héritage que Taylor leur avait légué. Les leçons qu’elle avait données en silence, tout au long de sa vie, étaient gravées dans le cœur de chaque villageois. C’était une mémoire vivante, présente dans chaque geste, chaque parole. Les habitants se souvenaient d’elle avec respect, la chérissant dans leurs prières murmurées et leurs actes quotidiens.
Elle, la jeune Élue, avait fait de son sacrifice un catalyseur pour toute une nation. Taylor avait donné sa vie pour Donédia dès le moment où elle avait franchi ses frontières. Elle avait cultivé ses talents avec une volonté inébranlable, inspirant les habitants à faire de même. Elle était l’âme de ce royaume renaissant. Dans chaque village, dans chaque cœur, sa mémoire vivait à travers les gestes quotidiens. Les grands-mères racontaient des histoires de l’Élue, et les enfants rêvaient de suivre ses pas, se battant pour un avenir qu’elle avait voulu pour eux.
Les villages, bien que partiellement détruits, s’étaient déjà relevés, reconstruits pierre après pierre, tant dans l’esprit que dans la matière. Alcative, le village des Hérauts, avait vu ses rues s’agrandir et se remplir de vie, les façades des maisons retrouvant des couleurs vives et accueillantes. Les premières pousses de plantes médicinales sortaient timidement du sol, symboles d’un futur plus doux. Des artisans repartaient à l’œuvre, créant des objets d’art, des armes, des remèdes, avec une dextérité nouvelle, inspirée par l’espoir.
Une statue imposante de Jägen, sculptée dans une pierre d’une blancheur éclatante, trônait désormais sur la place centrale, son regard tourné vers l’horizon. Les jeunes gens venaient en masse pour suivre les enseignements qu’il avait dispensés à Taylor. Les mêmes leçons, les mêmes principes. Mais si les mots résonnaient, c’était l’action qui faisait vivre l’héritage.
Les jeunes pratiquaient non seulement la discipline et la sagesse, mais aussi la force intérieure. Ils apprenaient à se connaître eux-mêmes, à cultiver la paix qui avait été si durement gagnée. Certains le prenaient presque comme un jeu, une échappée à la violence du passé, mais tous gardaient en mémoire le sacrifice de Taylor, son héritage, profondément inscrit dans la terre et les cœurs.
Non loin, le village souterrain de Cilia avait retrouvé la surface. Les habitants, autrefois contraints à l’ombre, s’épanouissaient à la lumière du jour. Le Maître Peter, ancien mentor de l’Élue, avait ouvert ses portes à de nouveaux disciples. L’air était rempli de rires d’enfants qui jouaient à maîtriser leurs hespas dans un esprit de camaraderie et de partage. Les éclats de rire se mêlaient aux chants des oiseaux, et les rires d’hier, marqués par la douleur, se transformaient aujourd’hui en sons de joie.
Chandra, elle, était devenue la capitale du soin. Chaque jour, les disciples de la grande prêtresse Miranda se consacraient au soin du Grand Arbre, ce symbole de vie et de renaissance. La prêtresse, autrefois discrète, ne cachait plus son hespa. Elle avait ouvert son cœur, tout comme son esprit, aux nouveaux enseignements. Le parfum des herbes médicinales se mêlait à celui de la terre humide, et les sourires des guérisseurs étaient devenus des promesses de guérison.
Les autres villages, eux aussi, portaient la marque de ce renouveau. Ligny, devenu un lieu fertile, nourrissait le royaume. Toca, la ville des pierres, faisait résonner les marteaux et les ciseaux dans une danse silencieuse. Chacun contribuait à la reconstruction, non seulement matérielle, mais aussi spirituelle.
Le roi Noah, bienveillant mais ferme, veillait sur son royaume avec sagesse. Il n’avait pas oublié les leçons de Taylor. Chaque matin, il se levait avec un sentiment de gratitude et de responsabilité. La paix n’était pas un don mais une quête de chaque instant, une quête qu’il poursuivait en honorant la mémoire de l’Élue.
Et dans les rues, parmi les pierres qui se réchauffaient au soleil, l’espoir flottait. C’était la promesse d’un monde nouveau, fragile mais vivante, comme les premières pousses d’un arbre qui se redresse après l’hiver.
C’était un jour spécial pour les Hérauts de Ryu. Noah démarra cette journée sur la terrasse du palais, ses yeux fixant le royaume qui s’étendait devant lui. Il s’appuya contre le rebord de pierre, cherchant du réconfort dans la vue. Les habitants, en bas, semblaient vivre dans une harmonie qu’il ne pouvait que contempler. Pourtant, un poids lourd s’était installé dans sa poitrine, et il n’arrivait pas à sourire. Il soupira profondément, détournant enfin les yeux vers l’endroit où elle avait disparu six mois plus tôt.
Taylor.
Sa grande sœur de cœur, celle qui avait tant donné à ce monde, lui manquait terriblement. Il aurait voulu qu’elle soit là, qu’elle voie ce sourire sur les visages des gens, qu’elle perçoive enfin le fruit de son sacrifice. Mais son absence, bien qu’injuste, restait omniprésente.
Il se tourna à nouveau vers l’horizon, ses pensées vagabondant comme les nuages qui glissaient dans le ciel. La paix qui régnait ici, il ne pouvait la savourer sans elle. Il soupira encore, cette fois plus fort, et fut tiré de ses lamentations par une voix qu’il connaissait bien.
En tant que roi, il ne pouvait pas se permettre de montrer sa fragilité. La cour attendait de lui qu’il soit solide, inébranlable, mais au fond, il ne savait même plus comment respirer sans elle. Était-ce que c’est vraiment ce qu’on attendait d’un roi ? Un homme qui n’avait même pas le droit de pleurer sa sœur ?
Il n’y avait personne pour lui dire que c’était normal d’être triste. Qu’il avait le droit de faiblir un peu. Mais il portait seul cette couronne, et cela l’empêchait de s’effondrer. La douleur était un fardeau qu’il devait cacher, parce que tout le monde comptait sur lui.
« Noah ? interrogea Wendy, son ton à la fois doux et curieux. Tu sembles souffrant, tu soupires beaucoup, je trouve.
— Salut Wendy, répondit-il en se tournant vers elle, un léger sourire qui ne parvint pas à réchauffer son regard. Je vais bien, je pensais juste à Taylor. »
Wendy marqua une pause, puis ses traits s’assombrirent légèrement.
« Oh, murmura-t-elle, sa voix perdant un peu de sa lumière. Je comprends. Ça aurait fait cinq ans aujourd’hui… »
Cinq ans. La date résonna douloureusement en lui. Cinq ans depuis le jour où Taylor avait franchi les portes de Donédia, sans savoir ce que l’avenir lui réserverait. Cinq ans depuis qu’elle était devenue leur phare, leur guide.
« Oui, souffla-t-il en fixant les gens en contrebas. Cinq ans depuis le jour où elle est venue vivre ici.
— Elle nous manque à tous, dit Wendy, se plaçant à côté de lui, comme pour lui offrir une présence silencieuse.
— Je sais, murmura Noah, son regard perdu dans la foule. Elle a apporté tellement à Donédia, je me demande parfois si on lui a apporté en retour… »
Wendy hésita un instant avant de répondre, comme si elle pesait ses mots avec soin.
« Je suis sûre que oui, dit-elle, sa voix pleine de conviction. Tu sais, elle avait retrouvé des bribes de souvenir à la fin… Elle était tellement seule sur Terre… Enfin, c’est ce qu’elle m’a dit. »
Wendy ne pouvait s’empécher d’y repenser. Un poids sur le cœur de Taylor, un fardeau qu’elle portait seule avant de rejoindre Donédia. Une partie d’elle était restée prisonnière de cette solitude, un vide que ce monde fantastique, avec tous ses dangers et ses merveilles, n’avait pu combler que partiellement. Mais elle n’avait jamais cherché à fuir, et c’était cette force qu’elle avait laissée derrière elle.
« Elle s’est confiée à toi ? demanda Noah, l’étonnement et la douleur mêlés dans sa voix.
— Un peu, répondit Wendy. Je lui avais promis de ne rien révéler, mais ça n’a plus vraiment d’importance maintenant.
— Alors… on lui a apporté quelque chose, nous aussi, marmonna le garçon, la voix tremblante. J’avais peur qu’on ne lui ait apporté que sa fin… »
Wendy posa une main rassurante sur son épaule.
« Ne dis pas ça, intervint une voix douce et familière, celle de Luna. Taylor était heureuse avec nous.
— C’est vrai, ajouta Kyle, s’avançant à son tour. Dans la forêt de l’amnésie, elle m’a confié qu’elle tenait à nous et ne voulait surtout pas nous oublier. »
Noah se tourna vers eux, l’expression encore sombre.
« Je vois, répondit-il faiblement. Tant mieux alors… »
Wendy insista, avec douceur mais fermeté.
« Tu te fais du mal pour rien, dit-elle. Elle a pris sa décision seule. Elle voulait sauver Donédia plus que tout… Elle m’a même fait promettre de sauver tout le monde, en sachant que j’aurais le choix de la sauver en abandonnant tous les autres.
— On sait tous que si tu avais pu, tu aurais sauvé tout le monde, dit Luna, posant une main sur l’épaule de Wendy. Et on aurait tous fait pareil.
— Luna a raison, ajouta Kyle. Si on avait pu faire quoi que ce soit, on l’aurait fait. Aucun de nous ne savait ce que ça lui coûterait. Tu ne dois pas t’en vouloir, Noah. Aucun de nous n’est fautif. »
Noah baissa la tête, une nouvelle vague de culpabilité l’envahissant, mais il savait qu’il ne pourrait jamais leur en parler ouvertement, pas ainsi, pas maintenant.
« Je sais, murmura-t-il, bien qu’il n’en soit pas convaincu. Je me demande comment il fait…
— Qui ça ? demanda Luna, l’interrogation peignant son visage.
— Tristan. »
Le roi leva les yeux vers la mer au loin.
« Il était le plus proche d’elle. Comment fait-il pour avoir l’air aussi heureux ? »
Wendy, lunaire dans ses pensées, proposa :
« Pourquoi ne pas lui demander ? »
Noah soupira, l’ombre d’un sourire nerveux sur les lèvres.
« Je ne veux pas risquer de le blesser. Peut-être que tout ça n’est qu’une façade. Peut-être qu’il souffre encore plus que nous, et je ne veux pas être celui qui lui demande de revivre la douleur. Peut-être qu’il… ne veut pas en parler.
— Probablement, dit Kyle. Mais si c’est le cas, en parler lui fera autant de bien qu’à toi.
— Tu as sûrement raison, concéda Noah, le regard tourné vers l’horizon. Je vais aller lui rendre visite… Vous voulez venir ?
— Non, merci, répondit Kyle, prenant la main de Luna. On a prévu quelque chose, à plus tard ! Et arrête de te croire responsable de tout ! cria-t-il avant de s’éloigner. Tu es roi, pas dieu ! »
Wendy éclata de rire, malgré la tension qui flottait encore.
« Il n’a pas tort, dit-elle en souriant légèrement. Ils sont vraiment mignons, tous les deux. »
Elle baissa les yeux, un peu gênée.
« Je dois y aller, Miranda m’attend.
— Je comprends, dit Noah, essayant de rendre un sourire plus sincère. Fais attention à toi.
— Promis, lui répondit-elle, lui donnant un baiser léger sur la joue avant de s’éloigner. À plus tard.
— À plus tard, » murmura Noah, posant une main sur sa joue, encore chaude de l’empreinte de son baiser.
Il resta là, encore un moment, les pensées éparses, perdues dans le tourbillon de souvenirs et de doutes. Wendy, en six mois, était devenue l’une des figures les plus importantes de Donédia. La meilleure guérisseuse, la plus demandée. Une promesse de guérison, tant pour les corps que pour les âmes.
Noah se leva lentement, cherchant à dissiper l’agitation de ses pensées. Aukko. Il invoqua son hespa des trous noirs, espérant trouver un peu de réconfort dans la compagnie de ce dernier.
L’hespa fit une révérence maladroite, une fois de plus, devant le roi. Noah roula des yeux, la fatigue se faisant plus présente à chaque instant.
« Arrête avec les révérences à chaque apparition, Aukko. Ça devient ridicule, tu sais.
— C’est une tradition, rétorqua l’hespa sans se démonter. Tu sais bien que je ne peux pas m’en défaire. »
Noah leva un sourcil et le toisa.
« Une tradition ? C’est le seul respect que tu montres à ton roi ? »
Aukko sourit d’un air espiègle, ses yeux noirs pétillants de malice.
« Peut-être bien, oui. Ou c’est juste que je sais que tu apprécies ça.
— Non, soupira Noah. Vraiment, tu vas finir par t’enrhumer avec toutes ces courbettes. »
Aukko pencha la tête, son expression presque sérieuse.
« C’est le seul moyen que j’ai de te montrer tout le respect dû à un roi aussi beau… et mystérieux. »
Noah haussait les épaules, un sourire irrésistible apparaissant malgré lui.
« Merveilleux. Heureusement que tu ne fais pas ça devant tout le monde.
— Ah, mais si, je le ferais ! répondit-il avec un clin d’œil. Qui d’autre que ton hespa pourrait rendre un tel hommage à la majesté de ton royaume ? »
Noah ne put retenir un léger rire. Aukko pouvait être effronté, mais il savait toujours quoi dire pour lui rendre le sourire.
« Bon, allons voir Tristan. Et cette fois, j’espère que tu oublieras ta révérence, ou je te jure que je vais te trouver une tâche plus sérieuse. »
Aukko haussait les épaules, comme s’il se fichait éperdument de la menace.
« Ne t’inquiète pas, mon bon roi, je sais m’adapter. »
Sans un mot de plus, Aukko créa un portail. Noah le traversa sans hésiter, l’hespa disparaissant aussitôt après lui. Ce qu’il allait dire à Tristan, il n’en avait aucune idée. Mais il devait savoir. Il devait savoir comment il faisait pour ne pas être rongé par son absence.
L’Hespa s’exécuta, et un portail s’ouvrit, menant directement face à la mer. Noah le traversa, suivi d’Aukko, qui disparut aussitôt derrière lui. La brise marine frappait son visage, mais c’était la vue de la plage qui fit naître en lui un tourbillon de souvenirs. Cilia, le sable doré sous les pieds de Taylor, son sourire radieux en découvrant l’immensité de la mer. C’était un souvenir éclatant de lumière, aujourd’hui terni par une tristesse profonde, comme une ombre s’étendant sur son cœur.