L'horloge - Get Well Icon fort hire ; Rave
Cela fait maintenant plusieurs mois que Raveen est enfermé ici. Enfin, il pense que ça fait des mois. Il n’a aucun moyen de compter les jours ici. Il n’y a pas d’horloges, pas de montre, pas de téléphone, rien du tout. Il devient fou, chaque jour, petit à petit. Ça le gagne, lentement, et il dépérit. Certains des autres pensionnaires ont droit à une horloge, mais pas lui, ont lui a retiré la sienne, parce qu’il n’est pas obéissant. Raveen a refusé de manger le repas du midi il y a quelques jours, alors on l’a puni. Il a essayé d’expliquer, que s’il ne mangeait pas, c’est parce qu’il ne peut pas supporter la texture de la salade dans sa bouche. Ça lui est physiquement impossible, il n’a qu’une envie c’est de vomir rien qu’à l’idée de faire entrer une feuille de laitue dans sa bouche. Il aurait pu manger le reste, mais tout était mélangé, alors c’était impossible. Jeuner un midi ne lui aurait pas posé de soucis, mais “l’équipe médicale” lui a dit que la salade, c’était bon pour lui, alors il devait manger. Que sauter un repas, même exceptionnellement, c’était très mauvais, surtout dans son état. Il n’a pas vraiment compris en quoi son “état” rendait obligatoire de manger de la salade puisqu’il n’est pas ici pour un problème d’alimentation ni même un problème physique. L’infirmière a tenté la gentillesse, le compromis puis la menace. Raveen n’a pas mangé. Quand elle lui parlait, Raveen ne répondait pas. C’est normal, Raveen ne parle pas. Ça a toujours été comme ça. Parfois, il peut parler, mais ça lui demande beaucoup d’énergie, alors il ne le fait tout simplement pas. Ça l’épuise trop. Mais l’infirmière a dit qu’il devait faire des efforts s’il voulait guérir et parler comme tout le monde. Que pour avoir assez de force pour parler, il faut manger, et manger de la salade.
Raveen l’a regardé, n’a rien dit, et a repoussé son assiette en soupirant.
Alors on lui a pris son horloge.
Il a pleuré.
C’était la seule chose qui lui permettait de rester un tant soit peu sain d’esprit.
Si Iris avait été là, il aurait toujours son horloge. Elle aurait mangé son plat à sa place, ou aurait hurlé sur tout le monde pour obtenir ce qu’elle voulait. En règle générale, ça marche très bien, Iris est très persuasive. Personne n’oserait contrarier sa sœur, l’Echos la plus puissante de sa génération. Son chant avait permis de sauver le pays d’une menace qui régnait depuis déjà plusieurs siècles. Raveen aussi est un Echos, l’Echos-muse. C’est aussi sa musique qui est son talent le plus puissant, mais à travers son instrument. Son préféré, c’est son violon, mais il aime aussi son violoncelle et la harpe, qui bien que trop lourde pour être utile lors des combats émets des sons extraordinaires et lui permet de faire une magie plus pure, plus douce, bien plus à son image. Iris, c’est le chant qui la transportait. D’aussi loin que Raveen se souvienne, sa sœur avait toujours chanté, et sa voix avait toujours été magique. Une fois, leur ami Athènes s’était blessé pendant un combat. Ses mains étaient parcourues d’un nombre incalculable de griffures à cause de la haie qu’il avait fait pousser. Athènes était l’Echos-éléments. Iris s’était agenouillé devant lui, et avait simplement fredonné en lui tenant les mains. Elle n’avait pas fait consciemment, c’était juste sa réaction face à une situation angoissante, ou tout le stress. Elle a été tout aussi étonnée que les autres quand les blessures d’Athènes ont commencé à arrêter de saigner, puis à se refermer.
La musique lui manque beaucoup. Il tuerait pour avoir sa harpe ou son violoncelle. Il n’a plus de violon, il l’a détruit. Il donnerait n’importe quoi pour pouvoir jouer de la musique, là, maintenant, tout de suite. Ça le calmerait, l’aiderait à se sentir mieux, et s’il se concentrait assez, il réussirait peut-être même à envoyer un message à Orion ou à Iris. Iris lui manque aussi. Terriblement. Ils n’ont jamais été séparés de cette façon, aussi longtemps. A leur entrée à l’école, quand ils sont devenus les Echos et que leur emploi du temps a été modifié, ils ont trouvé difficile d’être séparé pendant plusieurs heures.
Ça fait des mois qu’il ne l’a pas vu. Elle n’a pas le droit de venir, ils ne la laissent pas rentrer. Une demande officielle de Pirus, le directeur de l’Ecole, le seul à avoir plus de pouvoir et d’influence que les Echos, le luit interdit. Iris n’a rien pu faire.
Raveen se souvient de ses cris, quand ils l’ont emmené. C’est de sa faute, il s’est énervé. Il était dévasté. Il avait obéi, il s’était battu, ils s’étaient tous battus. Ils avaient gagné même, ce que personne n’avait réussi depuis des siècles et des siècles. Ils étaient les premiers, les plus forts.
Mais pas assez fort.
Leah et Jared étaient morts.
Raveen n’avait pas pleuré.
Il n’a pas pleuré quand il a vu Leah, allongé sur le sol.
Il n’a pas pleuré quand il a entendu Orion hurler, près du corps de Jared.
Il n’a pas pleuré quand Iris s’est agenouillé près de Leah, et a tenu la promesse qu’elle lui avait faite de sauver son bébé si elle mourrait.
Il n’a pas pleuré quand il a vu tout le sang, il a aidé Iris, qui, elle, avait le visage mouillé de larmes. Comme les autres.
Il n’a pas pleuré quand les équipes médicales ont annoncé que c’était fini pour Jared.
Il n’a pas pleuré quand Orion a supplié Iris de tenter quelque chose, n’importe quoi, pour le sauver.
Il n’a pas pleuré quand ils ont essayé de le ramener, et que ça n’a pas marché.
Il n’a pas pleuré quand Orion a transformé leur petit appartement commun en en chaos en brisant tout ce qu’il pouvait briser.
Il n’a pas pleuré quand Iris a cessé de parler et est rester prostrée dans un coin, dans les bras d’Athènes qui était sous le choc, et dont le bas du visage était brulé.
Il n’a pas pleuré quand Pirus est entré dans leur chambre pour “présenter ses condoléances”
Même quand Pirus leur a demandé, ou plutôt ordonné, de s’apprêter et de sortir pour montrer au monde le visage victorieux des Echos, leur expliquant qu’ils pouvaient être fier, qu’ils avaient drôlement fort pour survivre et tout plein de blablas parfois à la limite de l’injure envers Leah et Jared, Raveen n’a pas pleuré.
Il a pris son violon, son instrument chéri, qu’il adorait, et l’a lancé sur Pirus.
Il a pris toute sa rage, toute sa tristesse, et l’a jeté au visage du directeur.
Iris a hurlé quand les gardes l’ont attrapé pour l’emmener dans un endroit “sur” ou il pourrait se calmer.
Sa sœur, si fière, s’est jeté aux genoux de Pirus pour le supplier de laisser Raveen près d’elle.
Ce salaud n’a rien voulu entendre.
Raveen a du mal à réaliser à quel point tout a changé si vite. Un jour, il était un Echos, le suivant, il était là. Pendant 10 ans, il avait été le mage de sa génération le plus puissant dans son domaine, il avait été l’Echos-muse. Comme tous les Echos, il avait été spécialement formé pour que son talent naturel dans la musique atteigne la perfection, en vue de se battre contre le Tue-Mage l’année de ses 20 ans. Il s’était entrainé dur, comme tous les autres. Aux yeux du monde, il avait reçu un cadeau incroyable. C’était un grand honneur d’être un Echos. Raveen en doute de plus en plus. Jusqu’ici, ça n’a vraiment pas été drôle. Il a tout fait comme il fallait, et il n’a lâché qu’une fois, une seule fois.
Depuis, Raveen est ici. Dans un endroit qu’il ne pensait jamais connaitre. Plus personne n’allait en asile, ça n’existait même plus vraiment. Ses parents avaient envisagé de le mettre en asile quand il était plus jeune, mais Iris avait fait une scène et ils avaient abandonnés. Ils voulaient rendre Raveen normal, comme les autres.
Mais Iris lui avait dit qu’il était très bien comme il était, et qu’il n’avait pas besoin de guérir. Il était parfait, même s’il ne parlait pas. S’il se souvient bien, ces mots exacts avaient été “ la plupart des gens ne racontent que des bêtises de toute façon, mieux vaut ne pas parler que de devenir un crétinus qui raconte n’importe quoi. Tu es très bien comme tu es, tu es parfait, ce sont les autres qui sont des trous des fesses”. C’était assez drôle étant donné qu’Iris ne savait pas se taire et avait parlé pendant au moins 10 minutes d’affilées mais ça l’avait touché qu’elle lui dise qu’il était parfait.
Ils avaient huit ans, et ça lui avait fait du bien.
A 15 ans, beaucoup moins.
Il ne la croyait plus vraiment, ou plutôt, il estimait que c’était normal que sa sœur pense ça, c’était sa sœur. Elle l’adorait, ils étaient toute la vie l’un de l’autre. Ça ne voulait pas dire que c’était vrai. Ne pas parler, c’est être différent. Ce n’est pas une mauvaise chose, Raveen n’en avais jamais eu honte, mais il se sentait à part. Ecarté. De côté.
Jusqu’à ses 18 ans, il avait du mal à gérer ces sentiments.
Mais à 18 ans, Orion l’avait embrassé, et il lui avait dit la même chose.
“ Tu es parfait. Parfait, parfait, parfait. Parfait pour le monde, parfait pour nous, parfait pour moi”.
Penser à Orion lui fait aussi mal au cœur que de penser à Iris ou Jared et Leah, qu’il ne reverra plus jamais. Orion lui manque. Il aimait être dans ses bras.
Quand ils l’ont emmené, il n’avait aucune affaire sur lui. Ils ont accepté une rencontre avec Iris, uniquement pour qu’elle lui apporte des affaires.
Elle l’avait serré dans ses bras, très fort, et lui avais promis qu’elle le sortirait de là. Elle y croyait vraiment, alors il l’a remercié, mais il savait très bien qu’elle ne réussirait pas. Il y a peu de choses dans ce monde qu’elle ne pouvait faire et son pire malheur en faisait tristement parti. Ils avaient presque du la faire partir de force, elle ne voulait pas, mais ils ont dit que c’était pour le bien de Raveen, que si on le privait de visite c’était pour qu’il comprenne et qu’il apprenne.
Raveen a très distinctement entendu la réponse d’Iris.
“ Pour son bien mon cul oui ! Vous n’êtes qu’une bande de tortionnaire idiots et malveillants ! Mon frère va très bien en temps normal, il allait très bien quand il était avec nous, c’est un adulte tout à fait capable, et il va mal parce que vous ne le respectez pas en le traitant comme un petit chiot qui doit apprendre la propreté ! Vous devriez avoir honte, c’est vraiment n’importe quoi”
Evidemment, elle avait fait un scandale, ce qui avait eu pour mérite de bien faire rire Raveen.
Il avait beaucoup moins rit quand l’infirmière lui a annoncé que suite à son comportement violent et agressif envers les membres du personnels, Iris ne seraient plus autorisé au sein de l’établissement.
Même s’il se comportait bien, même s’il se mettait à manger des kilos de salades et à papoter non-stop, il n’aurait pas le droit de voir sa sœur.
“ Pour son bien”.
Il y avait beaucoup de choses mises en place ici pour le bien de Raveen qui ne le faisait pas du tout se sentir bien. Au contraire.
Depuis qu’il était ici, il se sentait de moins en moins bien. Iris, Orion et Athènes lui manquait. Il n’avait aucune nouvelle, pas de lettres, pas de visites, rien.
Mais dans la valise qu’Iris avait apporté, il n’y avait pas que des affaires à Raveen. Il avait reconnu un ruban d’Athènes, qu’on lui avait depuis confisqué (il avait essayé de le cacher, mais ils avaient fini par le trouver et avaient dit que c’était vraiment dangereux, qu’il pouvait se faire du mal avec ça, alors qu’il n’avait jamais montré ce genre de tendances), des t-shirts qui devaient être plus à Iris qu’à lui mais avec le temps et à force de partager leurs affaires ils avaient un peu oublié leur appartenance première, et un pull d’Orion. Iris l’avait emballé dans un sac en plastique (confisqué, lui aussi), et le pull avait conservé l’odeur légère de l’herbe après la pluie et celle vaguement animale qui caractérisait Orion, qui sortait dehors dès qu’il pleuvait en courant et en riant de toute ses forces.
Raveen l’accompagnait parfois. Il aimait voir Orion heureux. De temps à autre, Orion se transformait en loup ou en chien et jouait avec Raveen. Une fois, Raveen l’avait supplié de rentrer au bout de vingt minutes parce que la pluie était de plus en plus violente, qu’un orage se propageait, et qu’il avait peur du tonnerre. Orion avait souri, avait utilisé sa veste en jean comme parapluie et avait embrassé Raveen. Ensuite, ils étaient rentrés. Orion lui avait prêté un pull, celui qu’il tient en ce moment tout contre son cœur, et il lui avait préparé un chocolat chaud avec plein de petits chamallows. Pendant que le ciel grondait et s’illuminait brusquement d’une lueur terrible qui faisait trembler son être tout entier, Orion l’avait serré contre lui, et il lui avait raconté des histoires, en boucle, sans s’arrêter, jusqu’à ce que Raveen s’endorme. Toute la nuit, il l’avait tenu contre lui sans le lâcher.
Dormir avec le pull d’Orion rassurait beaucoup Raveen au début. Maintenant, son odeur était partie, et les souvenirs s’estompait aussi. Raveen perdait un peu la mémoire, il avait du mal à réfléchir, à se rappeler des détails, des dates, des périodes. Il avait l’impression que son corps était très lourd, il avait du mal à se déplacer. Il s’essoufflait vite, dormait beaucoup, était constamment fatigué.
Ce n’est pas la première fois que ça lui arrive, il sait ce qu’il a.
Raveen a perdu beaucoup de poids depuis qu’il ne peut plus manger ce qu’il veut. Depuis qu’on lui impose un repas strict, restrictif, obligatoire. Il a fondu, il peut voir ses côtes dans le miroir, et ça le déprime encore plus. Il n’aime pas se savoir malade, il a besoin d’être en pleine possession de tous ses moyens pour s’en sortir.
Ses cheveux ont poussé aussi. Ils ne sont pas encore vraiment long, alors ça va, et de toute façon il ne peut pas demander de coiffeur, mais il les sent dans son cou. Il déteste cette sensation, c’est pour ça qu’il a toujours gardé les cheveux courts.
Raveen n’a plus envie de vivre ici. Ça ne lui donne pas envie. Tous les jours se ressemblent au point qu’il n’arrive plus à faire la différence entre eux.
Raveen doit rester ici au moins dix ans. S’il se comporte bien et ne montre plus de signes d’agressivités à l’encontre du directeur, il pourra revenir et enseigner, comme il est prévu qu’il le fasse. Mais en attendant, il doit rester ici, et ça ne lui dit vraiment pas. Il ne peut pas sortir, il ne voit personne, il se sent terriblement seul et abandonné.
Allongé dans son lit, le pull d’Orion serré dans ses bras, il rumine sa colère. Il a servi de bétail pour une bataille dans laquelle il a beaucoup perdu, même si tout le monde en dehors des autres Echos semblent considérer ça comme une victoire, ses amis sont morts, et il se retrouve entièrement seul, plongé dans un cercle vicieux. Plus les jours passent, plus il est en colère, et moins il a de force pour l’être. Il ne mange pas assez pour ça, il est trop faible maintenant alors il ne peut pas se rebeller. Il obéit, sagement, et une fois dans sa chambre il ne quitte plus son lit. Parfois, il pleure. Il est épuisé, et il veut sortir de là, il veut Orion et Iris et Athènes, il veut juste être avec les gens qu’il aime. Être avec eux lui ferait beaucoup plus de bien que rester ici. Il s’est débattu, il a crié, il a pleuré, il a même supplié qu’on le laisse sortir. Mais quand on lui demande s’il déteste encore Pirus, il répond non, et le médecin sait. Il dit qu’il voit qu’il ment, et que tant qu’il mentira et qu’il détestera Pirus, alors il ne sortira pas.
Raveen est fatigué, et il pense de plus en plus à abandonner. Certains jours, il est rempli d’espoir, il se dit qu’il est là depuis si longtemps que les dix ans doivent être presque passé, mais la plupart du temps il sait que c’est faux, que ça doit faire à peine un an, et qu’il ne sortira peut-être jamais d’ici.
Il a essayé de chanter, mais ça ne fonctionne pas comme quand Iris le faisait. Rien ne marche, rien n’apaise sa peine.
En boule sous les draps, les larmes coulent sur son visage. Sa vision se trouble et il est pris de sanglots. Il serre contre lui le pull d’Orion aussi fort qu’il peut, et repense à cette nuit d’orage. Il repense à toutes les histoires qu’il lui racontait, il se les reraconte à lui-même, il cherche tous les petits détails qui manque, il se concentre, il faut qu’il se rappelle toutes les histoires en détails. Il en a besoin pour ne pas sombrer complètement.
Il ne faut pas qu’il sombre.
Un jour, Iris viendra le chercher, un jour il sortira. Il doit s’accrocher à ça.
Etrangement, c’est la voix de son père qu’il entend d’un coup.
“ La vie est un combat Raveen, et toi tu n’as que très peu d’armes. Arrange-toi pour ne jamais être en première ligne”.
Raveen n’avait pas compris, à l’époque. C’est le jour ou lui et Iris ont été déposé pour la première fois à la gare direction l’Ecole pour leur rentrée en année 1. Maintenant, ça fait plus de sens. Raveen n’a que très peu d’armes. Raveen n’a que ses souvenirs. Raveen n’a pas de voix, et ici on le prive de sa langue. Il n’a pas eu le droit à ses instruments. Raveen n’a que très peu d’armes, alors il doit faire très attention à ne pas les perdre. Il doit conserver sa raison, sinon il perdra tout.
Raveen aurait dû tenir compte du conseil entier de son père.
Il est un Echos. Il était en première ligne.
C’était affreux.
Alors Raveen se concentre sur les histoires d’Orion, sur le son de sa voix, la sensation de ses bras autour de lui, du poids de la couette sur eux, du son du tonnerre et de la lumière des éclairs.
Il se souvient que chaque histoire finissait de la même façon.
Je t’aime.
Tu es parfait.
Raveen n’a que très peu d’armes, mais dieu que celles qu’il a sont puissantes.