Le grenier de Cendrillon
Alors que le premier flocon tombait, on entendait chuchoter les secrets d'un conte hivernal prêt à commencer. C’était la chambre 213, à droite, au fond du couloir. Les vénustes silhouettes de l’enfance s’y alliaient macabrement aux sépulcres de la détresse. Le toit semblait être le gite des fantômes spectraux qui appréhendaient viscéralement la lumière des falots. Les murs moites faisaient saillir les angles sinueux et les tortueuses engelures que veinaient, à l’ère du chagrin, la souffrance et l’incompréhension. A l’ombre de cette cellule, les araignées de la peur filaient malicieusement leur toile. Alice était là, loin de son lapin blanc, et du pays des merveilles. Le silence qui régnait autour d’elle la mettait en émoi. Ses songes innocents, partaient dans tous les sens, se cognant aux grilles de la fenêtre, à la recherche de liberté. Quelque part dans ce ténébreux cachot où ses rêves semblaient être inexorablement condamnés à mort, elle se sentait de moins en moins comprise. Sous ses pieds, le sol vacillait, chavirait, flageolait, au rythme des soupirs neurasthéniques qui s’élevaient de son âme d’enfant. Ses pleurs cacophoniques tintinnabulaient, faisant taire le doux chuchotement des quelques messagers du bonheur qui refusaient encore de partir, de regagner leur éden. Dans les tombes de son cœur, aucune couleur ne chatoyait à la lumière de ses cheveux blonds et bouclés qui retombaient sur ses joues tout humides. Son corps malingre faisait penser à la tige frêle et menue d’une fleur vaporeuse sur laquelle se déposeraient les ultimes perles de rosée. Partout autour d’elle, les spectres de l’appréhension répondaient à l’appel sourd de son être par une mélodie absconse que nulle cadence n’arriver à lyriser. Des sibylles semblaient décrypter les augures griffonnés en lettres abstruses sur les murs de sa chambre et lui révéler les secrets de l’avenir. Son internement était une sentence péremptoire, que même le plus magnanime des juges ne pouvait s’empêcher de prononcer. Ne serait-il pas encore très tôt pour une enfant de huit ans de comparaitre ainsi devant le tribunal de la vie?
Le temps, dans cette inébranlable prison, ne comptait plus instants, jours et nuits mais des siècles d’extrême douleur où chaque soir n’était que ténèbres et sombreur. De l’étroite fenêtre de sa chambre, Alice laissait son regard errer dans le vide tumultueux. Dehors, les hirondelles du bonheur s’égaraient dans le noir et, sur les menues brindilles, les corneilles de la frayeur se déclaraient vainqueresses de la bataille des étoiles. La petite fille ne comprenait point où elle était. Elle ignorait dans quel bagne elle fut jetée. Elle ne cessait de clamer son innocence devant les diables méphistophéliques de la peine qui expectoraient leurs inextinguibles feux partout autour d’elle, partout dans son être. Quand aux sommations du soir obtempéraient les esclaves du chagrin, sa solitude et le silence de ses matins s’interrompaient pour quelques instants ; Sophie, l’infirmière, venait lui administrer sa dose de clopixol. C’était déjà sa treizième nuit à l’hôpital Edouard Herriot. Comme chaque soir, elle demanda d’une voix brisée, comme si les mots se noyaient dans la houle de ses pleurs :
« Je resterai encore combien de temps ici ?
-Jusqu’à ce que tu te portes mieux, ma petite Alice.
-Mais je n’aime pas du tout cet endroit… Et puis, je vais bien !
-Je le sais, Alice. Il faudrait juste que tu patientes encore un peu, le temps de te rétablir.
-Mais je n’ai rien ! Je n’ai pas de fièvre et je ne tousse pas.
-Je le sais Alice, mais certaines maladies sont invisibles. Elles ne donnent pas de fièvre.
En proie à une rage démesurée, Alice se mit à cogner sa tête contre le mur et à hurler d’une voix entrecoupée par de longues plaintes :
-Mais je déteste cette chambre ! Elle ressemble au grenier où Cendrillon a été jetée par sa belle-mère! Belle-maman n’a jamais été comme elle. Pourquoi n’est-elle pas revenue me chercher ? Je veux partir d’ici maintenant. Je veux la revoir. Je veux revoir papa.
- Ne t’inquiète pas. Tu sortiras d’ici quand…
-Quand viendra mon prince?
Elle espérait qu’un prince charmant descendrait des célestes lambris de ces rêves, ce soir-là, pour l’étreindre et l’embrasser. Elle ne pouvait passer plus d’une soirée de plus dans ce noir cachot. Son père et sa belle-mère lui manquaient tant.
-Quand les médecins le décideront, Alice. Entre temps, tu peux me considérer comme ta maman.
En prononçant ces mots, Sophie eut un léger sourire et posa tendrement sa main, flétrie par le temps, sur celle d’Alice.
-Je dirais plutôt comme ta mémé.
Alice se tut quelques instants, laissant son regard s’évader dans l’auréole lointaine de ses rêves, là où son cœur chagrin ne pourrait jamais aller, heurtant les parois de la cage tombale de l’effroi, comme un oiseau aveugle aux ailes balafrées.
-Et belle-maman? Vous n’avez pas pensé à elle? Elle ne peut pas chasser le fantôme toute seule.
- Je te promets qu’il ne se rendra plus chez elle, ton fantôme.
- En vérité, ce n’est pas vraiment un fantôme! Je le vois et le touche. Il me parle et me répond. S’il n’ira pas chez nous, la nuit, où va-t-il se rendre? Il viendra, ici, dans mon grenier ?
-Il ne nous rendra jamais visite. Il ne saura jamais que tu es là. N’y pense plus, Alice. »
Sur ces mots, l’infirmière sortit de la chambre et ferma la porte à clé.
« On doit fermer la porte de ta chambre à clé pour que tu ne contamines personne, Alice. » C’est ce qu’on lui avait dit, dès le premier jour de son arrivée à l’hôpital. On lui avait menti. On ne pouvait lui avouer qu’elle faisait partie de la liste des malades dangereux. Alice s’assit sur une chaise, au fond de sa grotte. C’était là où furent enterrées ses espérances qui, même dans leur agonie, tentaient encore de survivre, de respirer. Elle était là, seule, toute seule, perdue dans les mille dédales du labyrinthe de ses songes. Elle mêla son souffle aux senteurs des quelques tulipes qui accueillaient encore joyeusement le printemps des rêves. Dans son cœur, des milliers de fleurs se déparèrent de leur fragrance aussitôt que l’orageux vent cria haro sur les sylves du bonheur. Les jardins secrets où les belles promesses furent, un jour, récitées étaient désertés à jamais. Les forêts où se déifiaient les couleurs coruscantes, bleuâtres, changeantes, rebelles du fleuve de l’enfance, avaient disparu.
«Tu es chanceuse d’être un enfant, Licia. Je ne voudrais jamais que tu grandisses. »
Ce furent les paroles que lui répétait souvent sa belle-mère, quelques mois plus tôt.
Alice se demandait, in petto, quel crime elle avait commis pour que le destin la vieillisse et l’avilisse ainsi. Huit ans plus tôt, la vie avait commencé à lui broder des ailes séraphiques autour du cœur pour qu’elle s’élève, au-dessus des perfides étangs, là où la liberté ferait le bonheur de l’oisillon qui se débattait en elle. Elle avait commencé à chanter un hymne à l’amour, à l’havre le plus lointain des cieux. Comment pouvait-elle être chanceuse d’être un enfant, comme lui disait sa belle-mère, si sourire, dans le cantique dédaléen de ses souffrances, signifiait pleurer ? Elle ne savait plus si le conciliabule que menait son cœur avec les créatures éthérées de l’enfance était ponctué de liturgiques complaintes ou d’amour extatique, de languissants airs ou de chastes ritournelles, de lyres ou de muets soupirs. Elle n’avait plus peur de grandir, plus peur d’être désertée par le fragrant parfum de l’enfance. Elle n’avait plus peur de taire ses souffrances jusqu’à ce que les rides sillonnent la fleur écarlate de son cœur. Désormais, elle se ne souciait que très peu de cette fleur qui, quelques mois plus tôt, avait pourtant promis aux violettes un bonheur éternel. Les hululements des hiboux noirs, gardiens des vides cénotaphes, n’aurait jamais dû se faire entendre, dans le cœur d’Alice.
«Tu es chanceuse d’être un enfant, Licia. Je ne voudrais jamais que tu grandisses. »
Pourquoi aurait-elle peur de vieillir si les promesses de la vie n’étaient qu’affabulations et leurres ? Pourquoi croirait-elle à la vie, si, au règne des obséquieux vanteurs, les louanges dithyrambiques ne trahissaient que le voile vespéral du malheur ? Pourquoi aimerait-elle être enfant si, quand tous les cerfs jouaient, dans les bois, la ballade de l’amour, elle levait, seule, à ses lèvres tremblantes le nectar de son diluvien sang ? Pourquoi vanterait-elle le présent si c’était l’avenir qu’elle implorait pour l’insouciance et dans les libelles du passé qu’elle la recherchait en vain ? Pourquoi s’aimerait-elle si la vie l’accusait à tort, la rudoyait, la marginalisait, la tyrannisait et la rabrouait du matin à midi et de midi jusqu’au soir ? Pourquoi respirerait-elle encore si son souffle faisait danser les vipérins scélérats du malheur, parés des noirs atours qu’elle broda elle-même autour de leur taille ? Pourquoi sourirait-elle si, sur les berges du bonheur, les naïades ramassaient, de ses lèvres endolories, les cendres d’un sourire triste? Pourquoi espérerait-elle encore si les cavatines de l’espoir que lui chantaient les rossignols des neiges ne duraient qu’un instant ou deux ? Pourquoi suivrait-elle les traces indélébiles des farfadets si, véloces et fugaces, ils trompaient son âme chassieuse qui errait à tâtons dans le vide crépusculaire? Pourquoi aspirerait-elle à s’élever haut dans le ciel si les déités de l’insouciance n’existaient plus que dans les mythes? Pourquoi attendrait-elle encore l’arrivée du prince charmant qui l’emmènerait chevaleresquement loin de ce grenier, si la souffrance devenait la parole guindée des chants de son âme ? De toutes les façons, elle savait que son prince ne viendrait jamais. Elle le savait.
Cette nuit-là encore, elle dormirait seule, hantée par la charogne de ses élans. Cette nuit-là encore, elle pleurerait son enfance ensevelie dans les cinéraires sépultures où furent enterrées à jamais les cendres de l’espoir. Cette nuit-là encore, elle ne serait qu’un cadavre oublié parmi mille dans le cimetière de la vie.
« Je ne voudrais jamais que tu grandisses. » Pourquoi ? Elle ne le savait guère.