Retrouvailles

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Summary

Lili est prête à tout pour revoir sa mère qu'elle n'a vu depuis deux ans.

Status
Complete
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
13+

1

Elle a dix ans. Elle grimpe à l’échelle qui mène à sa cabane, un sac suspendu à son poignet. Dès qu’elle ouvre la porte, une fine odeur acidulée se dégage de la pièce, le parfum de sa mère. Lili sourit tristement à chaque fois qu’elle le hume. Elle entre, referme derrière elle. Elle s’accroupit pour étaler ses affaires : son MP3, une bouteille d’eau, sa tablette, un flacon d’antidouleur. Lorsqu’elle se relève, elle s’appuie à l’encadrement vide qui laisse s’introduire la lumière. Le soleil caresse son visage, l’air tiède parcourt son corps. C’est une belle journée d’été pour les autres enfants.

Pour elle, le 19 juillet est une date spéciale. Elle se souvient, deux ans auparavant, elle lisait un livre, étendue sur le transat, à côté de la piscine, lorsque la sonnette du portail avait retenti. Son père était allé ouvrir. Elle l’avait regardé discuter à voix basse avec deux policiers. Lili n’entendait pas le dialogue et était gênée par leurs regards insistants. Elle sentait que quelque chose d’anormal se passait. Quelques minutes plus tard, son père, livide, s’était avancé vers elle, le pas tremblant. Il s’était assis au bord de la chaise longue et avait touché la hanche de Lili. Après quelques bribes de phrases mêlées à des pleurs, elle avait compris que sa mère était décédée dans un accident de voiture. Elle s’était redressée puis avait crié sur lui, l’avait frappé avec rage sur le torse. Il s’était laissé faire avant de l’emprisonner de ses bras. Son cœur se brisa ce jour-là.

Lili a pris soin de porter les vêtements préférés de sa mère, son short de jogging rose avec le tee-shirt assorti. Elle est contente d’être là. Cette cabane est son havre de paix, son refuge. Elle y est à l’abri de tous les maux. Elle sait sa chance d’avoir cet endroit pour elle. Ce n’était pourtant pas gagné au départ.

— C’est de la bêtise de faire ça, avait dit son père.

— C’est le rêve de Lili, avait rétorqué sa mère.

Dès le premier jour de sa construction, son père étant contre, Lili avait refusé de lui faire profiter du lieu. Elle avait demandé sans cesse à sa mère de l’y retrouver. Cette dernière lui avait proposée un marché :

— Comme je ne peux pas venir autant que tu le souhaites, que dirais-tu, si, tous les samedis, je te rejoignais dans ta cabane ? Je resterai avec toi aussi longtemps que tu le voudras. Ce sera notre endroit, rien qu’à nous.

Lili avait sauté dans les bras de sa mère, comblée de bonheur. Ce rituel avait duré trois ans. Désormais, Lili le poursuivait seule.

Elle prend sa tablette et s’assoit en tailleur, sur l’oreiller violet. Elle regarde à gauche le coussin bleu qu’elle n’a jamais eu le courage de laver et imagine, comme d’habitude, sa mère assise à ses côtés. L’écran s’anime au contact de ses doigts. Elle ouvre la galerie d’images. Des selfies de la vie quotidienne montrent Lili et sa mère, souriantes, l’une à côté de l’autre, devant la tondeuse dans le jardin, sur le canapé, sur les transats de la piscine. D’autres sont plus amusantes : Lili poursuivie par sa mère sur la plage parce qu’elle lui a jeté un seau d’eau sur le corps ; Lili trainée par sa mère dans la neige ; Lili déguisée en vampire pour Halloween, qui mord sa mère dans le cou et l’effraie.

Une larme coule sur son visage.

Son père n’apparait jamais sur les photos. Ce n’est pas étonnant, il ne participe à rien et reste toujours en retrait. Il n’accepte jamais de jouer avec Lili ou de s’occuper d’elle.

Lili tombe sur une vidéo de vacances prise lors d’un séjour à Cauterets. Elle jette des boules de neige sur sa mère. Chocolat, le labrador court et saute derrière ses maitresses en aboyant. Sa mère ne réservait que dans des hôtels qui accueillaient les animaux. Lili touche l’écran pour caresser son chien. Chocolat est mort de vieillesse il y a six mois. Il faisait partie de sa vie depuis sa naissance. Il lui a été d’un grand soutien au moment du drame. Il la protégeait, jouait avec elle, dormait dans sa chambre. Il attendait son retour de l’école au pied du portail et, surtout, il lui apportait beaucoup d’affection. Lili ne passait ses journées qu’avec lui. Ils ressentaient la même douleur. Chocolat était le seul lien qui lui restait avec sa mère. Sa vue se brouille face à tous ces beaux souvenirs qui lui rappellent ce dont elle est désormais privée. Elle doit voir sa mère, ne serait-ce que quelques minutes. Elle tend le bras pour attraper le flacon d’antidouleur et vide la moitié de son contenu dans sa main. Les comprimés s’entrechoquent. Elle prend sa bouteille d’eau et boit le tout en une fois. Elle sait qu’elle doit avaler plusieurs pilules pour la revoir. Elle a eu un accident de vélo, il y a trois mois. Elle s’était cassée le coude lors de la chute. Elle se souvient des paroles rudes de son père :

— Tu ne peux pas faire attention et rouler moins vite ? Il faut toujours que tu fasses n’importe quoi.

Le médecin lui avait prescrit des antalgiques pendant une semaine, lors de son passage à l’hôpital. Toutes les nuits, elle avait rêvé de sa mère. Elle s’était réveillée les matins, plus heureuse que jamais. Ces 7 jours avaient été les plus heureux des deux dernières années.

Elle pose la tablette à ses pieds et saisit son MP3. Elle choisit un album de la chanteuse Sia et se recroqueville en position fœtale. Elle ferme les yeux. Si seulement elle pouvait rester dans cette cabane toute l’année. Elle pense, malgré elle, à la prochaine rentrée scolaire qui s’annonce. Elle tremble de peur à l’idée de retourner à l’école. Tout se passait très bien puis, un jour, un élève de sa classe l’avait prise pour cible. Le soir, elle avait attendu l’arrivée de sa mère pour expliquer à ses parents qu’un méchant garçon lui avait volé son bracelet.

— Tu ne comptes pas aller voir les parents, tout de même ? avait demandé son père.

— Lili se fait racketter et tu as peur que j’aille voir les parents ? avait répondu sa mère. Bien sûr que je vais y aller ! Je ne vais pas rester sans réagir, Lili a besoin de notre soutien.

Séance tenante, sa mère avait pris la route et était rentrée avec le bracelet. Lili l’avait enlacée folle de joie. Sa mère avait gardé le secret sur son intervention et avait promis à Lili qu’elle serait en sécurité à présent. Effectivement, dès le lendemain, Lili avait été soulagée de constater que son camarade la laissait tranquille. Malheureusement, quelques mois après la tragédie, le garçon était revenu à la charge. Il avait commencé par se moquer d’elle. Des semaines plus tard, il avait pris l’habitude de l’insulter. Parfois, il la bousculait dans les couloirs.

Lili souffrait de l’indifférence de son père.

— Je ne peux rien faire, Lili. Ne rentre pas dans son jeu, il va finir par se lasser.

Le harcèlement avait progressé. Au mois d’avril, son camarade avait collé du chewing-gum dans ses cheveux. Toute la classe s’était moquée d’elle. De retour chez elle, Lili s’était précipitée dans la salle de bain pour se laver les cheveux. Malheureusement, des morceaux restaient collés. Son père avait dû faire une coupe au bol. Elle se coiffait d’un foulard pour éviter le regard des autres. Chaque jour d’école est un jour d’angoisse. Elle regrette de n’avoir ni frère ni sœur, pour la protéger.

Elle avait tenté, moult fois, de trouver du réconfort auprès de son père, en vain. Il la câline de temps à autre, brièvement. Mais très vite, il lui ordonne d’aller jouer dans sa chambre. Lorsque Lili veut discuter, il écourte la conversation. Elle n’a vraiment personne pour la soutenir. Le rejet de son père la frustre. Pourquoi est-il aussi froid avec elle ? Il cherche toujours un prétexte pour s’enfermer dans son bureau. Lili se demande s’il l’aime. Aurait-il de la peine si elle se faisait du mal ? Cette idée lui a traversé l’esprit plus d’une fois. Pour calmer ses colères, elle sort dans le jardin et cogne la paume de ses mains contre l’arbre. Elle s’arrête dès que son corps fatigue. Pourquoi tout le monde l’ignore ? Et si elle fuguait ? Son père s’inquièterait-il de son absence ? Elle en doute vu l’intérêt et le peu d’amour qu’il lui porte.

Maintenant, dès qu’elle cherche à attirer son attention, il se montre virulent avec elle. Il lui crie dessus et la punit quand elle refuse de lui obéir. Le mois dernier, il l’a giflée sous prétexte qu’elle avait cassé son casque audio en l’utilisant. Sa mère était contre la violence et s’interposait souvent. Elle lui disait que son père était très spécial, mais qu’elle ne devait pas y faire attention.

Son corps s’apaise. Elle se concentre sur les paroles de Sia, « I’m alive », avant de s’endormir profondément.

Elle marche sur la plage déserte, habillée d’une légère robe blanche. L’eau fraiche effleure ses pieds. Le soleil se reflète sur la mer. Elle ignore où elle se trouve. Au loin, elle aperçoit deux silhouettes qui courent vers elle. Lili s’arrête un instant. Lorsqu’elle reconnait sa mère et Chocolat, elle hurle et se précipite à leur rencontre. Son chien aboie et pose ses pattes sur son ventre pour quémander des caresses. Sa mère l’enlace de toutes ses forces et lui parle au creux de l’oreille. Sa voix douce et bienveillante lui transperce le cœur. Elle s’agrippe à sa mère, tellement fort, qu’elle a l’impression que leurs deux corps ne font plus qu’un. Lili comprend que sa vie est auprès d’elle désormais. Pour la première fois depuis deux ans, elle est heureuse. Enfin.