Chapitre 1 - Luna
Luna
Je suis assise depuis un quart d’heures devant la fenêtre de ma chambre, attendant qu’Elijah, mon meilleur ami pointe le bout de son nez. Je fixe mon téléphone portable en attendant une réponse de sa part, mais il semble m’avoir oublié. Peu importe, je n’avais pas réellement envie d’aller au restaurant. Enfin, je m’en convaincs. Cela ne lui ressemble pas de me poser des lapins, mais depuis quelques jours, il est distant, il m’adresse à peine la parole. Alors quand je lui ai proposé d’aller manger dehors ce soir, j’ai même été surprise qu’il accepte mon invitation… enfin apparemment pas. J’inspire lentement et expire. L’air est doux ce soir, annonçant l’arrivée imminente de ma saison préférée. J’observe les monts San Juan qui surplombe ma petite ville. Cette vue m’a toujours apaisé de manière presque instantanée, et aujourd’hui cela ne manque pas de le faire aussi. L’espace de quelques secondes, le spectacle des montagnes entourés de denses forêts me fait oublier que j’ai été lâchement abandonné par mon meilleur ami. Sérieusement, depuis que nous sommes enfants, depuis que sa famille a emménagé à Pagosa Springs il y a dix ans, nous nous disons absolument tout. Je sais qu’il n’aime pas le printemps, il en est même à la limite allergique, mais cette année, quand je lui ai dit que j’étais excitée à l’idée que le printemps arrive, il a grogné et marmonné pour me faire comprendre de me taire. C’est donc ce que j’ai fait, comme à chaque fois qu’il se comporte de la sorte. Il est souvent absent entre le mois d’avril et le mois de juin, je le sais et j’imagine que ses allergies sont réelles. Mais n’empêche qu’il pourrait être heureux pour moi. Je revis littéralement à partir du mois d’avril : l’hiver et tout ce qu’il signifie pour moi me déprime.
Le crépuscule embrase le ciel et je dois bien me résigner : il ne viendra pas. Je sors à nouveau mon portable et tapote :
Moi: Tu es gonflé quand même, je t’attends depuis une heure
Mais je me ravise. À la place, je lui écris :
Moi: J’espère que tu vas bien. Je t’ai attendu une heure, je descends manger avec ma mère.
Je ne peux pas m’empêcher d’attendre une réponse qui ne viendra pas. D’ailleurs, il ne se donne même pas la peine de lire mon message, alors que d’habitude, il est scotché à son portable et me répond dans la seconde. Même quand il joue aux jeux vidéos.
Je rejoins maman dans la cuisine, songeuse.
— Tu restes manger ici finalement ? Je n’ai pas prévu pour toi… s’inquiète-t-elle en me voyant arriver.
— Ce n’est rien, je vais prendre le reste de salade de ce midi.
— Elijah a un imprévu ?
— On peut dire ça, réponds-je, évasive.
Elle lève un sourcil interrogateur mais ne formule aucune question, ce qui me va très bien. Je n’ai pas vraiment envie de lui raconter que mon meilleur ami, celui qu’elle accueille comme son propre fils chez elle, m’a posé un lapin. Je secoue la tête et me sert une assiette de salade de pomme de terre en lui souriant.
— Et puis, ta salade est bien meilleure que n’importe quel restaurant.
— Petite flatteuse, va ! ricane-t-elle en retrouvant sa bonne humeur.
— Au fait, où est Jamie ? Cela fait plusieurs jours qu’il n’est pas venu à la maison.
Son sourire s’estompe, je ressens une pointe d’appréhension.
— Nous avons rompu, lâche-t-elle dans un souffle, comme pour me demander de ne pas poser de questions.
— Oh je suis désolée, maman ! Vraiment… Tu aurais dû m’en parler.
— Ce n’est rien, et puis je n’ai pas envie de t’embêter alors que tu es en pleine période d’examen.
— Tu es bien plus importante que n’importe quel examen. Alors si tu veux m’en parler, je suis là, insisté-je.
Depuis la mort de papa, il n’y a qu’elle et moi. Cela fait neuf ans qu’elle est mon unique parent et tout mon monde, pour être honnête. Elle a rencontré Jamie il y a un peu plus d’un an, j’ai même dû la pousser dans ses bras, littéralement, pour qu’elle se permette d’aimer à nouveau. Sa rupture me chagrine bien plus qu’elle ne le devrait, Jamie commençait sérieusement à me taper sur les nerfs, mais je sais qu’elle l’aimait donc je le tolérais.
— Bon, de toute façon, il était chiant, relativisé-je, pour essayer de la pousser à réagir.
— Luna !
— Quoi ? C’est la vérité, avec ses grands airs de monsieur-je-sais-tout.
— Toi aussi tu avais remarqué ? glousse-t-elle. Oh mon dieu, il m’énervait. En fait, il avait une opportunité professionnelle en Californie. Je n’avais pas envie de relations à longue distance. Et partir de cette maison… jamais, fait-elle en regardant autour d’elle.
Je comprends à quoi elle fait référence : papa a construit cette maison de ses propres mains. Il en a dessiné les plans, posé les fondations et monté tous les murs. Lui-même. Il l’a fait parce qu’il voulait que maman ait la maison de ses rêves, et la seule façon de pouvoir lui offrir, c’était de le faire lui-même.
La maison qu’il a construite est un rêve devenu réalité. Proche de la forêt et du lac paisible, elle est nichée dans un coin de paradis. Rentrer à la maison est la partie préférée de ma journée, non pas parce que je déteste le lycée, mais parce que je sais que je vais retrouver l’odeur apaisante du bois et la chaleur de tous les souvenirs passés ici, à regarder papa construire notre foyer. Les poutres en bois apparentes sont la caractéristique que je préfère entre toute : j’adore la forêt, alors j’ai toujours l’impression d’en être entourée. Mes yeux font le tour de la cuisine, comme pour appuyer les propos de maman et la conforter dans son choix. Moi non plus, je ne choisirais jamais de partir d’ici. Les armoires en bois se mêlent au modernisme des comptoirs en granit, créant un parfait contraste. Dans le séjour, de grandes baies vitrés offrent une vue imprenable sur les montagnes. Au coin de la cheminée en pierre naturelle, nous avons passé les meilleurs moments de notre vie. Mais aussi sûrement les pires, quand nous sommes rentrés sans lui ce soir-là.
Je me mords la lèvre pour ne pas faire remonter des souvenirs douloureux, mais rien que d’être ici, à regarder tout autour de moi, je ne peux pas m’empêcher de penser à lui. Cette maison est remplie de lui. C’est bien plus qu’un simple bâtiment. Chaque centimètre carré que je peux regarder respire l’amour et l’attention aux détails. Il n’est plus là, mais chaque fibre de son être habite encore notre maison. Et jamais, au grand jamais je n’aurais pu pardonner à maman de partir.
— Ce n’est rien, fais-je en lui attrapant la main. On est là, toutes les deux. C’est ce qui compte non ?
Elle esquisse un sourire et me caresse la main en signe d’approbation. Oui, tout va bien.
Elijah: Désolé, j’étais occupé. J’ai zappé. Bonne nuit.
Alors que je m’apprêtais à m’endormir, je consulte mon téléphone et tombe sur ce message. Furieuse, j’ai envie de hurler dans mes oreillers. Depuis quand est-ce qu’il m’écrit de manière aussi sèche ? Je réponds :
Moi: À demain ?
Elijah: Non désolé, je suis malade. Je ne serai pas au lycée cette semaine.
Moi: Allergies ?
Elijah: Oui, c’est ça. Bonne nuit, je vais dormir.
Je ne prends pas la peine de répondre. Je sais qu’il ment.