Prologue
Ce texte n’est PAS du YA, il est destiné à un public averti, comportera des scènes spicy, du langage grossier, de la violence, des idées noires. Des traumatismes seront également évoqués.
Tatialine
JP Central Héros Académie, France, TerreMonde
Être un Héros, tout le monde en rêve ! Mais pour ça, il faut passer par une Académie. Être formé, entraîné. Apprendre à maîtriser la tactique autant que les différentes formes de combat, amener son esprit à être aussi affûté que son corps. Un rêve pour des milliers, des millions de jeunes de par tous les Mondes ! Un espoir pour à peine les quelques centaines qui réussissent les auditions.
Ce rêve, cet idéal, je pensais les avoir atteints en intégrant une des meilleures Académies de TerreMonde ! C’était il y a sept ans. Autant dire que je commence à craindre de ne jamais les transformer en réalité.
Il suffit que je me rappelle chaque entretien annuel d’évaluation…
“Excellent travail, Tatialine, mais tu as des lacunes en étude du terrain.”
“Tu as fait une bonne année, Tatialine, mais tu devrais te concentrer plus fort sur les combats à mains nues.”
“Pas mal, Tatialine, mais il te manque de l’assurance en production magique…”
De quoi me rendre d’autant plus nerveuse alors que je suis sur le point de me présenter à l’entretien de cette année.
Allons, Tatialine, courage !
Je frappe deux coups, puis pousse la porte.
— Tatialine, asseyez-vous.
Face à moi, ils sont trois, assis derrière la table de cette salle de réunion. Et la voix qui m’a accueillie appartient à celui que je n’aurais jamais imaginé entendre au cours d’un entretien annuel : le Big Boss de l’Académie en personne.
Jony Pello ne me regarde même pas, il compulse tranquillement un paquet de feuilles devant lui, mais sa présence suffit à rendre l’atmosphère pesante. L’encadrent les deux Directeurs Généraux de l’Académie, des porteurs de costumes qui ne sortent de leurs bureaux qu’en de rares occasions.
Ma gorge se serre et je peine à déglutir. Je m’inquiète de ce qu’est leur « occasion » aujourd’hui, et reste figée une demi-seconde dans l’encadrement de la porte.
Le triumvirat de l’Académie, en chair et en os. Je les imagine mal se déplacer pour des félicitations après mon dernier showcase de bataille au sabre. Et j’espère que leur présence ne signifie pas un remontage de bretelles pour avoir aidé une équipe « concurrente » à s’entraîner juste avant un match. À vrai dire, je suis incapable de deviner la raison de leur présence ou celle de ma convocation.
Je laisse la porte claquer derrière moi, avance malgré mes genoux tremblants et me laisse tomber sur la chaise placée devant la table. L’impression de passer en jugement me prend aux tripes et je fais de mon mieux pour masquer ma bouffée d’inquiétude. Est-ce que ma plus grande crainte va se réaliser ? Est-ce qu’ils vont m’annoncer mon renvoi de l’Académie ? Mentalement, je checke ce que j’ai fait les dernières semaines. J’ai beau chercher, pourtant, je ne vois pas d’erreur suffisamment énorme pour me valoir une exclusion.
Hormis celle d’être douée, mais pas assez, peut-être.
Je coince mes mains moites entre mes cuisses, place un sourire passe-partout sur mon visage et attends. Les deux Directeurs me fixent en silence, avec une expression que je suis incapable d’interpréter. Mais ce n’est pas eux que je regarde ni eux qui m’angoissent. De toute façon, ce n’est pas d’eux que dépend mon avenir… mais de Jony Pello.
En son temps, il était un des Héros les plus célèbres et adulés des MultiMondes. Lorsqu’il a créé son Académie, pourtant, on lui prédisait un échec. Un Héros seul, même pas Chef de Team donc sans expérience de leadership, n’avait pas les capacités pour entraîner des Apprentis, soi-disant. Et voilà que vingt ans après, son Académie a l’une des meilleures réputations et sponsorise quelques Teams parmi les plus célèbres (et les plus rentables).
C’est bien pour ça que j’étais si heureuse et fière de réussir mon audition il y a 7 ans. C’est sans regret qu’à l’âge de treize ans, j’ai quitté ma famille, mon pays, ma vie, pour franchir les portes de l’Académie. Je me voyais déjà dans l’une des nouvelles Teams, voire Héroïne solo. À aucun moment je n’ai envisagé un échec.
C’était avant que la réalité me heurte de plein fouet ; que le quotidien rattrape mes rêves ; que les faits fracassent mes illusions. Je ne sais pas ce qui a été le plus difficile au cours de ces années : la rigueur implacable des entraînements physiques, la rudesse intransigeante des cours théoriques et leurs âpres mises en pratique, l’inconfort spartiate de notre vie en dortoirs communs… ou l’inexorable sentiment d’isolement et de solitude qui a fini par m’habiter. Un par un, j’ai vu mes amis de promotions disparaître, qui intégré dans une Team d’un autre monde, qui démotivé et démissionnaire, qui refoulé après de mauvais résultats d’évaluation. Tous ont disparu ; je suis restée en m’accrochant à mon but d’être une Héroïne pour ne pas sombrer.
Être la plus grande Héroïnes est devenu un moteur de survie, appartenir à la plus grande Team de tous les mondes m’empêche de m’éteindre à tout jamais.
— Bien.
Je sursaute et déglutis quand Jony Pello relève les yeux de ses documents pour les coller sur moi.
Depuis mon arrivée il y a sept ans, il n’a dû me parler qu’une quinzaine de fois, uniquement pour relever mes erreurs à la fin de certains shows donnés en public et me donner quelques conseils que je me suis efforcée d’appliquer.
Entre apprentis, on le surnomme le vieux beau. C’est ironique. Il n’est pas si vieux, à peine 45 ans. Et il n’est pas franchement beau, quoi qu’il ait l’impression d’en penser. Tous les apprentis ont pour lui le même mélange d’admiration et de raillerie. Sans doute parce qu’il continue à se comporter comme s’il était un Héros de vingt ans sans voir son propre ridicule… et pourtant, le respect que nous avons tous pour lui demeure.
On ne le voit pas souvent passer dans les couloirs de l’Académie. Mais on tremble de sa réaction, à chaque évaluation trimestrielle de nos progrès. Et on retient stoïquement nos rires quand il nous offre une démonstration (exagérée) de ses talents (passés).
En attendant, je n’ai pas envie de rire.
— Depuis combien de temps es-tu là ?
Ce n’était pas noté dans ses papiers ? D’autant que, depuis le temps que je traîne dans les couloirs, il devrait avoir la réponse… Je ravale une remarque sarcastique à sa question.
— Sept ans, bientôt huit.
— Tu es l’Apprentie la plus ancienne, oui. Il me semblait bien…
Il hoche la tête ; aucune de ses mèches de cheveux ne bouge dans le mouvement. Je ne sais pas avec quoi il les laque, mais c’est efficace.
— Tu es là depuis si longtemps que tu as achevé les cycles de formations de toutes nos classes, poursuit-il sans me lâcher des yeux. Je suis assez impressionné par ton dossier. Tu es la seule des Apprentis à posséder tous ces savoirs.
Il tapote le tas de papier devant lui. Mes doigts se mettent nerveusement à tripoter mon bracelet d’Apprenti, celui que je me désespère de voir garder la même couleur orange… Je rêve tellement de le voir passer au vert des Héros ou, mieux, au bleu des Chefs de Team !
— Pourtant, en dépit de toutes tes compétences, de tous tes entraînements et tous tes résultats, tu n’as pas été convaincante au point d’intégrer une Team ou de faire ton début en solo.
Et il se fend d’un silence digne d’une « pause dramatique » de cinéma. J’ai beau connaître la ficelle, ma gorge se noue de stress et je me vois déjà empaqueter mes quelques affaires pour rentrer chez moi, dévastée. Je n’ose pas imaginer la réaction de mes parents… Au-delà d’être heureux de me revoir, je sais qu’ils seraient tellement déçus.
Sauf que je ne veux pas rentrer chez moi ! Je veux faire partie d’une Team ! Je veux être une Héroïne ! Je veux…
Tout ce que je peux faire, c’est hocher poliment la tête, parce que Jony Pello semble attendre une réaction de ma part.
— J’ai fini par comprendre pourquoi, reprend-il en croisant les mains devant lui sur la table. Tu n’as simplement pas le profil pour t’intégrer dans une de nos Teams. Ni le profil d’un de nos Solos habituels. Je ne pourrais pas expliquer pourquoi, mais le fait est que tu es différente.
Mon estomac me fait l’effet d’une pierre qui coule directement jusque dans mes chaussures. Il va me renvoyer…
— Aussi, après concertation avec les Directeurs (ils hochent tous les deux la tête), j’ai pris une décision.
Nouvelle « pause dramatique ». Je cesse de respirer.
— Je préfère te prévenir, Tatialine, c’est assez… expérimental. En tout cas, c’est absolument unique. Je crois qu’aucune Académie de héros, jamais, n’a fait ce que je vais te soumettre.
Je recommence à respirer. Il était temps, j’étais sur le point de manquer d’air.
— Je te propose de créer ta propre Team. Toi-même. Tu en seras le leader et la seule responsable. Tu devras choisir, former, guider et rendre héroïques tes propres recrues. Régulièrement, tu reviendras ici faire le point avec moi sur l’avancée du projet. Et lorsque tu estimeras ta Team prête, vous accomplirez une quête. Ce sera le test final, qui décidera si l’Académie valide votre Team et la sponsorise.
J’ai un vertige. Mes yeux s’écarquillent de stupeur. J’ouvre la bouche, mais je suis incapable de parler tant les mots de Jony Pello me paraissent énormes.
— Je te laisse quelques minutes de réflexion, poursuit-il. Je tenais à te faire part du projet en privé, mais nous avons prévu de filmer ton aventure, et une équipe va venir installer les caméras. Nous rejouerons donc la scène, elle fera l’ouverture du show. Comme tu auras eu le temps de réfléchir, nous pourrons enchaîner avec tes questions si tu en as, et faire le lancement officiel de l’émission. Tes comptes-rendus réguliers avec moi seront filmés et tu veilleras à enregistrer les différentes étapes de ton aventure. Ce sera le reality survival show de l’été. J’ai déjà le titre provisoire : « le projet fou de Jony Pello ». Nous y incorporerons le nom de ta Team quand tu l’auras choisi. Nous avons commencé à signer les accords de commercialisation sur les différentes plateformes, et sélectionné les marques qui vont nous soutenir financièrement. Il faudra donc que tu nous fournisses le logo de ta Team rapidement, pour l’ajouter dans le futur merchandising.
Mon vertige ne s’estompe pas. Le ballet qu’une dizaine de personnes a entamé depuis quelques minutes, installant les caméras, les spots et collant des micros à tout le monde (dont moi, toujours choquée), me semble irréel.
Pourtant, tout au fond de moi, une mini Tatialine hurle de joie et sautille en tous sens ; elle braille des « youhouuuuuuu » à n’en plus finir. J’ai juste du mal à assimiler la réalité, je crois.
Parce que ce n’est pas mon rêve que Jony Pello vient de me donner sur un plateau.
C’est au-delà du plus fou de tous mes fantasmes ! Il m’offre la réalisation de mes aspirations les plus secrètes.
Pas seulement Héroïne… pas seulement Chef d’une Team créée et sélectionnée par l’Académie…
Il m’offre la liberté.
Celle de choisir mes Héros, mon équipe, ma famille. Celle de déterminer la voie à emprunter. Celle…
— Est-ce que je peux choisir mon Monde ? bredouillé-je.
— Oui, m’indique un des Directeurs.
— Mais gardez en tête que les Teams les plus rentables œuvrent dans le SteamPunk ou le NéoFuturiste, ajoute le second Directeur.
Je lâche un soupir d’exaltation tandis que mini Tatialine fait remonter à ma surface tous mes rêves de gosse, ces phantasmes que l’âge et la raison avaient rangés dans la case « délires impossibles ».
— Je veux des Elfes ! m’exclamé-je subitement.
— Pas si vite ! bredouille un des cameramans. On n’est pas prêts à tourner !
— Je veux de la magie ! Des quêtes épiques ! Je veux des dragons et des animaux-garous !
— Pardon ? s’inquiète Jony Pello.
— Des Chevaliers et des châteaux ! m’enflammé-je encore plus, mon enthousiasme faisant vibrer ma voix. Et des trésors et des monstres !
Les sourcils de Jony Pello se froncent subtilement.
— Je m’attendais plutôt à ce que tu choisisses un Monde moderne, avec un minimum de technologies.
C’est ce que la raison commande, oui. Je le sais bien. Et c’est le choix de la quasi-totalité des Teams et des Solos qui sortent diplômés de l’Académie.
— Non, je veux un Monde d’héroic fantasy ! Je veux LuneTerre... Je veux Grenzadiel !
Les Directeurs échangent un regard perplexe et incertain avant de se tourner vers Jony Pello qui, après une nouvelle « pause dramatique », hoche la tête.
— Tu es Chef de Team, Tatialine, tu décides, ajoute-t-il d’une voix forte.
Une marée de joie brûlante m’envahit. C’est tellement fou que j’ai encore du mal à y croire : je vais avoir ma Team à moi, dans mon Monde de rêve !
— Elle est au courant que dans ce Monde-là, y a pas de toilettes ? marmonne un des cameramans à un perchiste.
— Je mettrai des couches ! rétorqué-je sans réfléchir d’une voix extatique.
C’est en voyant les premiers montages vidéo sur les réseaux sociaux que j’ai compris : les caméras tournaient et les producteurs ont trouvé drôle de garder cette réplique.
#BbTialine est devenu « viral » avant même que je pénètre dans le Couloir des Mondes pour passer la porte menant à LuneTerre.
Mais vous savez quoi ? Je m’en moque.
Parce que je vais rassembler les meilleurs Héros de Grenzadiel. Ensemble, nous formerons la plus grande Team de tous les temps et de tous les Mondes.
Ensemble, nous allons tout changer !