PROLOGUE
– N'oublie pas de rentrer avant le souper.
C'était les dernières paroles du père de Maria. Cette nuit-là, elle avait rêvé de ce moment. Lorsque la jeune fille innocente qu'elle était avait fui le foyer familiale pour retrouver son amour de jeunesse, le Prince Lancelot. Ce manoir qu'elle avait quitté, elle n'y était jamais retournée en 4 ans. Mais après la bataille du Brasier Bleu, elle et les siens n'avaient aucun autre endroit où aller.
Les ruines du manoir des Monts-Brumeux avaient pris la neige en cet automne glacial. Le mois de novembre avait laissé place à de fortes tempêtes de glace ravageant tout le Nord du Royaume, ce qui n'augurait rien de bon pour l'hiver qui suivrait. Comme tous les soirs depuis presque deux semaines, Bachard et Ezra alimentaient le feu avec des bûches de chêne qu'ils avaient découpé plus tôt dans la matinée.
Quant à elle et Terrence, qui était toujours muni de son arc et de ses flèches, ils partaient chasser tôt les animaux sauvages qui gambadaient dans la forêt voisine. Ils s'éclipsaient quand il faisait encore sombre, vers cinq heures du matin, lorsque tous les autres camarades ronflaient encore. Dans ces moments-là, il fallait être silencieux, les discussions faisaient fuir le gibier. C'est pour cela que Maria adorait chasser avec Terrence. Du moins, jusqu'à ce qu'il décida enfin d'ouvrir son clapet.
- Tu ne pourras pas l'ignorer indéfiniment.
- Silence, le coupa-t-elle. Tu vas faire fuir la biche.
- On a encore des restes de hier, reprit-il. Crois-moi, ils ne t'en voudront pas de ne rien ramener aujourd'hui. Tu fais déjà tellement pour eux.
Pour elle, ce n'était pas suffisant. Bachard avait certes repris conscience après que sa famille avait été sauvagement massacrée par les troupes de Tristan, il n'en restait pas moins empli de chagrin. Ezra aussi était des plus tristes, malgré qu'ils aient pu enterrer les restes d'Amerythe dans le cimetière de son manoir, elle ne reposait sûrement pas en paix. Tant que de la mort du Comte Tristan, qui leur avait tant pris, n'était pas actée, aucun d'entre eux ne saurait faire son deuil. Elle ne pouvait s'empêcher de penser que c'était de sa faute si Tristan les avait attaqués. Mais chassant cette idée, elle pensa à haute voix :
- C'est de sa faute, souffla-t-elle.
Zohar. La sorcière aux miroirs, celle qui avait empêché Maria d'aboutir à sa vengeance. Elle avait mystérieusement téléporté Tristan avec sa magie des portails. Et personne ne savait où, même pas l'intéressée.
- Elle a fait ce qu'il fallait, c'était la prophétie.
- Au diable ses prophéties, elle a permis à ce connard de s'enfuir et a condamné Lancelot. C'est une pourriture.
Depuis le soir de la bataille, elle s'était autorisée à devenir moins polie que d'habitude. Couper la parole, parler salement, sauvagement, avec une intonation menaçante et des fins de phrases sèches, c'était ça sa nouvelle façon de communiquer. Plus de courbures, plus de courtoisie ni de bienséance, elle était en guerre à présent. Et puis, ce n'était pas un prétexte. Elle pensait chacun des mots jetés contre la sorcière.
Un faon passa entre les arbres, faisant craquer une brindille au sol. Les deux s'accroupirent, et Maria sortit son poignard de son fourreau. Elle observa la trajectoire, analysant les mouvements du jeune animal innocent face à elle.
- Que t'as fait ce faon ? Chuchota Terrence, posté en soutien avec son arc.
La question, quoique ridicule de prime abord, fit réfléchir Maria à un autre niveau. Qui tue des innocents ? Les prédateurs. Les gens comme Tristan, et le Roi Gallian. Eux pouvaient se permettre de tuer tout ce qu'ils considéraient comme étant inférieurs à eux. Mais pensait-elle réellement ainsi ?
Que se soit sa sœur Grace ou la jeune tavernière des Hauts-Pins, elles ne méritaient pas de mourir pour la seule raison qu'elles étaient là, au mauvais moment, au mauvais endroit. Elle abaissa son poignard, grognant en réponse à la vérité que Terrence venait de lui rappeler. Elle n'était pas un monstre. Du moins, pas tout à fait, pas encore. Il lui restait une once d'humanité qu'elle n'avait pas totalement consommée, et qu'elle ferait en sorte de conserver le maximum de temps qu'elle le pourra.
Soudain, deux yeux jaunes luisirent à la lumière de la lune qui n'avait pas encore disparu dans le ciel. Terrence décocha sa flèche, qui se planta pile entre les deux globes oculaires de la bête. Le bruit de l'aiguille ayant fendu l'air fit peur au faon, qui s'échappa par le ruisseau qui longeait la scène. Les deux chasseurs s'approchèrent de leur prise.
- Un petit loup.
- Non, c'est un isatis.
L'emblème de la maison des Hauts-Pins. Elle ne pouvait y voir qu'un signe, celui qu'elle pourrait enfin se venger de celui qui les avait tant fait souffrir.
Un cri s'éleva dans le vent, celui d'une jeune femme. Il raisonnait comme le son d'une cloche au loin, mais tout de suite l'homme reconnut la voix cassée de celle qui s'époumonait.
- Zohar...
- Retournons vite au manoir.
Manquant de glisser sur les feuilles mortes trempées au sol, Maria rattrapa Terrence parle col, le tirant vers elle pour qu'il reste debout. Il avait beau être stressé de la situation, elle était devenue normale pour la duchesse. À chaque nuit, et ce depuis qu'ils avaient quitté le château du Prince Ezra, la femme aux yeux rouges faisait des sortes de cauchemars. Et à chaque réveil, c'était pire encore.
Toute la douleur accumulée se déversait en elle, la faisant crier à lui en casser les cordes vocales. Les deux arrivèrent enfin au campement, les cris s'étaient alors arrêtés. Dans le feu, des silhouettes étranges aux formes insensées se reflétaient sur les murs de la pièce cramée où le petit groupe s'était rassemblé.
La scène avait des allures d'exorcisme, Zohar se tenant au centre sur une chaise, ligotée aux poignets et aux chevilles. Autour, Bachard avait sortit sa hache et se tenait en position de défense tandis qu'Ezra et Jeanne, la courtisane qui suivait Tristan, se tenait face à la sorcière.
- Donnez moi du papier et un crayon !
Ezra sortit un carnet et un fin bout de bois gris, que la femme attrapa sans hésiter. Elle gratta ce que Zohar lui dictait, soucieuse d'inscrire chaque détail à la perfection sur les feuilles blanches.
Depuis qu'il savaient fui le Brasier Bleu, Jeanne était devenue la prisonnière de Maria. Elle avait songé tout d'abord à la tuer, comme une sorte d'équivalence au fait que sa sœur était morte des coups d'épée de Tristan. Mais elle s'était ravisée au dernier moment, raisonnée par les autres de sa compagnie, ce qu'elle ne regretta pas. Elle était devenue une membre utile, qui ramassait des plantes médicinales pour Bachard et entretenait le feu quand les autres étaient de sortie.
- Réveillez la, vous voyez bien qu'elle souffre !
Terrence s'était jetée sur la chaise, commençant à délier la main gauche de son amie. Cette dernière grinçait des dents, ne manquant pas de s'écorcher les lèvres. La possession était différente, elle était plus forte que d'habitude. Lorsque son bras fut enfin libéré, elle projeta l'archer d'un simple coup dans le thorax, lui coupant la respiration par la même occasion. Maria le retint lorsqu'il se releva.
- Tu ne peux rien faire pour elle, attend.
Maria détestait Zohar, mais elle n'espérait ni cette douleur ni cette situation pour personne, pas même pour son pire ennemi. Quelques secondes plus tard, le spectacle était terminé, et le feu reprit sa forme originelle. La sorcière pleurait dans sa chaise, sûrement à peine consciente de ce qui lui était arrivé.
Jeanne était tout aussi épuisée de l'épreuve, elle s'assit sur un rondin de bois qu'avait apporté Bachard plus tôt. Elle tenta de relier les mots qu'elle avait entendu, avant de montrer le contenu à Maria.
- Je crois qu'on a enfin une piste.
La prophétie qu'avait raconté Zohar lors de la première nuit était claire. La vengeance ne devait pas avoir lieu, et le portail créé par la sorcière devrait les mener vers le repère de celle à l'origine de tous les maux du Royaume. Mais la prophétie était devenue plus exacte dans cette nouvelle vision qu'avait recopié la courtisane.
- Suit la mouette, par delà la rive ouest tu le retrouveras, lui qui est à la fois ta lance, ton épée et ton bouclier.
Cette divination avait le mérite d'être pour une fois très claire.
- Il est vivant.
- Lancelot ? Questionna Ezra. Tu sais bien que non.
Maria ne répondit pas à la remarque du frère du Prince Déchu qui avait disparu dans le portail avec Tristan. Elle se dirigea vers la sorcière toujours assise sur la chaise. Elle ne pleurait plus, et Terrence la tenait dans ses bras pour la réconforter.
- Tu es sûre de ce que tu as profané, sorcière ?
Maria la regardait avec insistance. Toujours sous le choque, elle n'ouvra pas la bouche et se contenta de trembler en secouant la tête pour affirmer ce que pensait la duchesse.
- Et concernant...celui qui est notre lance, notre épée et note bouclier, tu parles de Lancelot ?
Son cœur se serra lorsqu'elle prononça son nom. C'était encore dur de le mentionner dans une phrase pour elle, le deuil était encore trop frais. Mais une lueur d'espoir se dessina dans son regard lorsque la sorcière répondit avec conviction :
- Oui.
- Ces prédictions ne sont pas le fait de Zohar, entama Terrence. Elles lui viennent du sceptre de magie qu'elle a récupéré à l'époque.
- Et alors ? S'enquit-elle.
- Cela signifie que personne ne sait réellement ce qu'est la volonté de cet artefact magique. Il a disparu depuis d'ailleurs, peut-on réellement croire ces mots et se précipiter tête baissée ?
- Tu te fiches de nous, osa interférer Ezra qui s'avança vers eux. Si on en est là c'est parce qu'on a suivi sa première vision à la lettre. Alors maintenant, on doit poursuivre dans ce chemin, même si cela te déplaît. On n'a pas sacrifié Lancelot pour rien.
Maria était fière d'avoir enfin un soutien dans le groupe, qui plus est, du Prince Ezra. Lui aussi peut-être se sentait-il trahi par Zohar depuis ce soir là où il avait tout perdu : sa meilleure amie, son château, ses troupes, et sa bibliothèque de livres magiques. Leur objectif était enfin axé, ils devraient bouger des Monts-Brumeux pour retrouver cette mouette.
- Tu sais ce que la mouette signifie ? Demanda-t-elle au Prince.
Dans le Royaume, chaque famille de nobles avait sa propre milice d'espions infiltrés dans les cours ennemies. Gallian avait ses colombes, Ezra ses pies. Il était fort à parier que ce nouvel oiseau, la mouette, soit également une taupe.
- J'ai ma petite idée, répondit-il. Du temps où mon père était le Roi, les mouettes étaient les meilleurs espions de la Capitale, ceux qui répondaient directement aux ordres du Roi.
- Mais le Roi William est mort, coupa Bachard. Il ne reste plus aucune mouette au service de Gallian.
Il expliqua alors que c'était une tradition ancienne. Les mouettes obtenaient leur retraite au moment où le Roi mourrait, ce qui permettait d'effacer les crimes commis par le Roi des registres du Palais. Ainsi, personne ne pouvait savoir quels méfaits avaient été commis à l'époque des précédents Rois, ce qui arrangeait le pouvoir en place pour former ses propres alliances.
- Je connais un endroit où les mouettes de mon père se réfugiaient. Si Gallian ne l'a pas rasé, on pourrait s'y rendre. J'y ai moi-même des pies qui y sont en poste, cela pourra nous aider à retrouver des alliés pour la suite de notre combat contre mon frère.
Le plan était en place. Maria avait une nouvelle raison de se battre, et elle en était fière.
- Nous avons une nouvelle quête, mais je ne peux vous contraindre à me suivre. Nous partirons demain matin, à l'aube. Faites votre décision d'ici là.
- Entendu, confirma Jeanne. Mais avant, il est temps de déjeuner.
Tous se mirent autour du feu, grignotant avec entrain les restes de biche de la veille. Maria et Terrence n'avait pas rapporté l'isatis qu'ils avaient chassé ce matin-là, mais qu'importe. Ils en tueraient un autre d'ici la fin de l'hiver.