Prologue
Je fais partie de ces médecins et soignants qui ne s’imaginent jamais à la place d’un patient. Je n’ai jamais songé être atteint par une maladie grave ou victime d’un accident. Je sais me distancer pour ne pas me laisser submerger émotionnellement, tout en faisant preuve de l’empathie indispensable pour prendre correctement soin de celui dont j’ai la vie entre les mains. C’est ainsi que je peux exercer mon métier efficacement.
En ce moment, je n’aimerais pas être à la place de ceux qui s’agitent aux urgences autour d’un accidenté. Car la personne à sauver est un des leurs. Moi en occurrence : Jordan, 26 ans, résident en deuxième année de clinicat. L’émotion est donc omniprésente. Je la perçois. Elle vibre dans la pièce. Elle est compréhensible, car nous sommes proches les uns des autres. Je sais que moi-même j’aurais du mal à contrôler mes sentiments dans une telle situation. Joyce, l’infirmière, tente de contrôler ses larmes. Noah, s’agite un peu trop et avec sa maladresse habituelle fait chuter un plateau qui s’écrase avec fracas au sol, Jacob marmonne — très certainement une prière. D’autres médecins se meuvent autour de moi. Secouristes et membre de la police attendent devant le box. Tous me connaissent, certains plus intiment que d’autres. Alors, forcément, il est difficile pour eux de rester détachés, d’autant que ma situation est très précaire. Nul besoin de voir leurs regards paniqués, d’écouter leurs silences qui en disent plus que les mots, pour le savoir ; je le sens au plus profond de mon être.
Dans un ballet parfaitement orchestré, le docteur Simon MacAlistair dirige l’équipe qui s’agite. Les ordres fusent. Tout est minutieusement contrôlé. Comme d’habitude. Notre boss frise l’excellence. Mon regard navigue à la recherche d’une personne en particulier. Je la trouve pas. Mais soudain, une main se pose sur la mienne. Et je ne vois qu’elle. Aussitôt un kaléidoscope d’images tourne à une vitesse folle dans mon esprit, puis se troublent. Des cris résonnent, assortis de consignes. La respiration me fait défaut. Ses doigts s’entrelacent aux miens avec plus d’insistance, tandis qu’elle chuchote des mots à mon oreille.
— Intubation… Drain thoracique… Arythmie… Jordan ! Reste avec nous ! claque à mes oreilles.
J’aimerais tellement.
Médecins, infirmiers s’activent pour me stabiliser avant de m’emmener au bloc pour y retirer ces fichues balles qui compromettent ma vie.
Ne me laissez pas partir. Pas encore, pas maintenant, les supplié-je, bien que je sache qu’ils font tout ce qui est possible pour que cela ne se produise pas.
Mais le néant m’emporte.