Prologue des Destinées
Les chaînes n’existaient plus. Du moins, c’était ce que répétait le gouvernement depuis des années.
Pourtant, à travers les barreaux épais de la camionnette blindée, le jeune Alpha pouvait presque les entendre s’entrechoquer à chacun de ses mouvements. Elles n’étaient plus faites de métal, mais de peur, de lois et de substances injectées dans son sang.
Le A-2021 brûlait encore dans ses veines. Une chaleur désagréable remontait le long de ses bras et engourdissait ses muscles. Chaque battement de son cœur semblait propager le produit un peu plus profondément dans son organisme, étouffant peu à peu la force qui faisait autrefois la fierté des Alphas.
L’habitacle sentait la sueur, le sang séché et le désinfectant.
Assis sur une banquette métallique glaciale, il gardait les yeux fixés sur le sol strié de traces de bottes. Face à lui, une dizaine d’autres Alphas occupaient les sièges latéraux. Certains avaient les poignets marqués par les entraves métalliques. D’autres scrutaient le vide avec des regards éteints.
Un homme d’une quarantaine d’années tremblait sans parvenir à contrôler ses spasmes. Un autre pleurait silencieusement. Personne ne parlait. Personne n’osait.
Le grondement du moteur remplissait l’espace tandis que la pluie martelait la carrosserie blindée.
— Regardez-les, ricana soudain un garde.
Les soldats assis près de la porte levèrent les yeux.
— Les anciens prédateurs sont devenus des agneaux.
Des éclats de rire résonnèrent dans l’habitacle. L’Alpha serra les poings. Ses ongles s’enfoncèrent dans ses paumes. Autrefois, son grand-père lui racontait une autre Amérique. Une Amérique où les Alphas étaient admirés plutôt que craints. Une Amérique où leurs capacités extraordinaires servaient à bâtir des entreprises, protéger leurs familles et repousser les limites de la science. Puis les Jones étaient arrivés.
Le Président. L’homme qui avait transformé la nation en prison. L’homme qui avait fait des Alphas les esclaves d’un régime fondé sur la peur.
Soudain, la camionnette freina brutalement. Plusieurs prisonniers furent projetés contre les parois métalliques. Le véhicule s’immobilisa. Le silence tomba. Puis une explosion déchira la nuit. La carrosserie trembla sous l’impact.
— Embuscade ! cria un soldat.
Des coups de feu éclatèrent aussitôt à l’extérieur. Les vitres blindées vibrèrent. Des hurlements retentirent. Une fumée épaisse s’infiltra sous les portes arrière.
Le cœur du jeune Alpha se mit à battre si fort qu’il crut qu’il allait exploser. Puis il entendit un nom. Un seul. Un nom que tout le pays connaissait.
— La Cattleya violacée ! hurla quelqu’un.
Les portes furent arrachées dans un vacarme assourdissant. La lumière des phare de voiture perça l’obscurité.
Des silhouettes armées émergèrent de la fumée, silencieuses, rapides et implacables. À leur tête avançait un homme aux cheveux argentés balayés par le vent. Son regard était inébranlable. Zachary Davis. L’homme le plus recherché des États-Unis. Et le seul qui refusait de laisser les Alphas mourir à genoux.
À sa droite marchait un homme encore plus imposante, de large d’épaules, vêtu de noir de la tête aux pieds. Une cicatrice traversait sa mâchoire tandis que ses yeux sombres balayaient les environs avec une vigilance presque animale. Sathya Ojeda, son bras droit, son ombre. L’homme dont le nom circulait dans les couloirs du pouvoir comme une menace.
Là où Zachary inspirait l’espoir, Sathya inspirait la peur. À eux deux, ils formaient le cœur de la Cattleya violacée. Les deux hommes échangèrent un regard. Aucun mot ne fut prononcé. Ils n’en avaient pas besoin. Puis Zachary tendit la main vers les prisonniers.
— Vous êtes libres.
Pendant un instant, personne n’osa bouger. Comme s’ils avaient oublié ce que signifiait ce mot.
Zachary leva les yeux vers le ciel noir. Il ignorait encore que quelques années plus tard, son petit-fils deviendrait l’homme le plus recherché du pays.