Tome 1 - Chapitre 1

La nouvelle s’était rapidement répandue à travers tout le pays du Ziwari ; Son Altesse la princesse Themba désirait un nouveau concubin, lassée de tous ceux qu’elle avait déjà. Cette information avait fait trembler l’empire, le peuple étant terrifié par cette femme que l’on qualifiait de cruelle et tyrannique. Personne ne savait vraiment à quoi elle ressemblait, mais d’effrayantes rumeurs circulaient sur la fille de l’empereur. On disait qu’elle était vicieuse et folle. Qu’elle faisait exécuter ceux qui lui désobéissaient et que parfois, cela se faisait pour une raison ridicule. On disait qu’elle n’avait aucun cœur, qu’elle tuait comme bon lui semblait. La plupart de ses concubins avaient déjà été choisis parmi des familles nobles ou des clans importants de l’empire et ils n’étaient jamais ressorti du palais impérial depuis. Certains disaient qu’ils étaient morts, tués par la princesse, d’autres disaient qu’ils étaient enfermés et torturés.
Les rumeurs et les fantaisies circulaient mais en réalité, tout le monde ignorait la vérité et la réalité des faits.
Cependant, cette nouvelle avait ébranlé le pays tout entier et semé la panique dans les grandes familles. Celles-ci envoyèrent leurs plus beaux fils à l’étranger, dans les pays voisins ; Esonem, Vrekha et Kijan, en attendant que le caprice de Son Altesse Themba passe. Finalement, l’angoisse s’estompa rapidement lorsque l’empereur Tiiseto annonça que le concubin devra être du clan Sun.
Le clan Sun avait toujours été ennemi et rival avec la famille impériale Meba’a. À l’origine, l’empire appartenait aux Meba’a, mais il y a de cela des millénaires, le clan Sun et d’autres familles venues de l’Orient de l’Est avaient tenté de coloniser le Ziwari. Des guerres sanglantes avaient éclaté entre les orientaux de l’Est et les natifs du Ziwari, aussi appelés orientaux du Sud-Ouest. Finalement, malgré les siècles de lutte, les Meba’a parvinrent à garder leur place au sommet de l’empire et laissèrent la région Est aux anciens colons de l’Orient de l’Est. À ce jour, très peu de familles de ces temps-là demeuraient encore en Ziwari, et le clan Sun en faisait partie. Ils occupaient la ville de Mianshan et furent terrassés par la honte et la colère lorsqu’ils apprirent que l’un de leurs jeunes garçons devrait partir pour servir de concubin à l’horrible princesse.
Les plus vieux membres du clan se tenaient à l’intérieur du temple de la ville et discutaient sérieusement sur ce propos.
— Nous devons faire quelque chose. Je refuse que mon fils devienne la chose de cette femme, dit une mère.
— Mon petit-fils n’ira pas non plus, ajouta un vieil homme. Nous ne pouvons tout simplement pas envoyer l’un de nos garçons là-bas.
— Et pourquoi pas Sun Jie ? Proposa le chef du clan.
— Sun Jie ? Mais c’est une femme.
— Nous pourrions la déguiser en homme. De toute façon, cette enfant ne nous sert à rien. Elle est complètement muette et n’a jamais développé les pouvoirs ancestraux de la déesse Sun Mei.
— Mais… N’est-ce pas un peu cruel ? Demanda la femme du chef de clan.
— Allons demander à sa mère. Je suis certain qu’elle sera enchantée de pouvoir se débarrasser de sa fille inutile.
Les mots employés étaient violents mais personne ne prit la défense de la pauvre Sun Jie. Les anciens quittèrent le temple pour se rendre chez la mère de la jeune femme muette. Lorsqu’on lui demanda si elle était d’accord pour envoyer sa fille aînée et muette entre les griffes de la princesse, elle remercia les Dieux de Najang*. Cette femme avait cru à une malédiction lorsqu’elle avait enfanté d’une enfant muette et avait tout fait pour avoir d’autres enfants « normaux », comme elle aimait le dire. Grâce aux Dieux et à la Déesse Sun Mei, disait-elle, elle avait eu deux autres enfants en parfaite santé et sans aucun handicap. Après leur naissance, elle avait complètement délaissé Sun Jie dont elle se fichait éperdument.
Celle-ci était sortie faire les achats que sa mère lui avait demandé et en revenait au moment-même où les anciens étaient venus la marchander.
— Ah, tu es là Sun Jie, dit sa mère. Viens donc à l’intérieur, les anciens ont quelque chose à te dire.
Sa voix était froide. Ce n’était pas la voix d’une mère aimante. Sun Jie baissa la tête et entra à l’intérieur de la modeste maison. Elle déposa ses achats sur la table qui régnait dans la cuisine et alla s’asseoir sur un coussin peu confortable, face aux anciens du clan et sa mère. Ceux-là lui expliquèrent qu’ils l’avaient choisi pour devenir le nouveau concubin de la princesse impériale et sa mère lui fit savoir qu’elle était d’accord. La jeune femme de vingt ans à peine ouvrit de grands yeux et resta immobile avant de bouger ses mains et de parler dans la langue des signes.
— Mais je ne suis pas un homme. **
— Nous ferons en sorte que tu ressembles le plus à un homme, répondit le chef de clan. Tu es la plus belle femme du clan Sun. Ces imbéciles croiront que tu es un jeune homme très beau et un peu efféminé.
— Mais ils me tueront s’ils découvrent que je suis une femme.
— Allons, ne dis pas de sottises ! De toute façon, c’est décidé. Les soldats ne devraient plus tarder. Ils arriveront sûrement dans cinq jours. D’ici-là, tu auras tout d’un homme, ma fille.
— Mère…
Sun Jie ne termina pas les signes qu’elle avait commencé à faire. Sa mère ne la regardait déjà plus et discutait de l’« offre » qu’elle allait être à la famille impériale. Ils ricanaient et disaient qu’ils attendraient avec impatience le moment où la princesse et l’empereur remarquèrent leur duperie. La jeune femme muette baissa les yeux et songea que de toute façon, elle n’avait pas son mot à dire. Elle ne pouvait pas parler de vive voix et lorsqu’elle le faisait avec des gestes et des signes, très peu lisaient ceux-là pendant longtemps. La plupart des gens ne parlait d’ailleurs pas la langue des signes et ne la comprenait pas. Elle était seule au monde et personne ne s’intéressait à elle et sa misérable existence. Qu’est-ce qu’une femme muette pouvait bien apporter au clan ? Absolument rien.
Elle le savait et l’avait toujours su. Sa mère ne l’avait jamais aimé non plus et Sun Jie le savait depuis longtemps. Elle savait tout, mais c’était tout de même très douloureux à encaisser, malgré toutes ces années.
Sun Jie ne put alors qu’accepter son sort. Cinq jours s’écoulèrent et les membres du clan Sun firent d’elle un « homme ». Du moins, peut-être avait-elle l’air un peu plus masculine. Ils l’avaient vêtue de pantalons et de robes masculines de couleur bleu, avaient attaché ses longs cheveux noirs en un chignon et n’avaient pas eu besoin de cacher sa poitrine sous d’épais vêtements, vu que celle-ci n’était pas très – voire pas du tout – volumineuse.
Quand les soldats impériaux arrivèrent à Mianshan, ils furent accueillis avec une hypocrisie étouffante qui était si bien contrôlée que seule Sun Jie put la sentir. Les soldats avaient pour la plupart la peau noire et ceux-là étaient dévisagés par les Sun, mais aucun n’y prêta vraiment attention. Le commandant de cette escorte descendit de son cheval pour s’approcher du concubin choisi. Lorsqu’on lui présenta Sun Jie, il resta bouche-bée. La personne en face de lui était bien trop belle pour exister. Sa peau blanche comme la craie était immaculée et faisait ressortir ses yeux noirs profonds ainsi que le grain de beauté qui régnait en dessous de son œil gauche. Son visage était extrêmement fin et ses cheveux aussi sombres que les plumes d’un corbeau étaient attachés en un chignon qui découvrait sa nuque longue et fine.
— Cette personne est un homme ?
— Oui. C’est un garçon très efféminé, mais c’est un garçon, répondit la mère de Sun Jie.
Le soldat resta silencieux et regarda Sun Jie droit dans les yeux.
— Quel est ton nom ? Ton âge ?
Sun Jie leva ses deux mains et fit quelques signes que l’homme ne comprit pas. Un silence assourdissant s’écrasa sur la ville de Mianshan.
— Cet homme est muet ?
— Oui. Ne fera-t-il pas l’affaire ?
— Son Altesse… n’a pas précisé si les handicaps la dérangeaient.
— Alors cela devrait aller.
— Je ne comprends pas la langue des signes, avoua le soldat. Pouvez-vous me dire ce qu’il a répondu ?
— Bien sûr. Il s’appelle Sun Jie et a vingt ans.
Le soldat resta une nouvelle fois silencieux avant de remonter sur son cheval.
— Bien, dans ce cas nous n’allons pas perdre plus de temps. Venez Sun Jie, nous avons un fiacre pour vous.
Il regarda ensuite les membres du clan.
— Je vous remercie pour avoir répondu à la demande de la princesse si rapidement. Allez, venez monsieur Sun Jie.
La jeune femme hésita un instant. Elle se retourna vers sa mère, dans l’espoir de pouvoir peut-être l’enlacer une toute dernière fois puisqu’elle était persuadée de ne jamais la revoir, mais celle-ci avait déjà tourné le dos. Elle s’éloignait déjà sans même lancer un dernier regard à sa fille aînée qui sentit son cœur tomber en lambeaux. Ne l’avait-elle réellement jamais aimé ? Pas même un seul instant ? Il semblerait que non. Dévastée, Sun Jie baissa la tête et monta dans le fiacre sans regarder derrière elle.
Une fois qu’elle fut seule à l’intérieur du transport, elle fondit en larmes.
Les soldats furent extrêmement gentils à son égard et lui expliquèrent qu’ils en avaient pour environ trois mois de voyage, Mandu – la capitale impériale – se trouvant plus au sud. Le commandant était un homme tendre et calme. Il devait probablement avoir la trentaine. Sa peau était noire et ses cheveux attachés en une queue de cheval aussi. Ses yeux étaient marrons et il se présenta à Sun Jie sous le nom de Jamal. Il expliqua qu’il servait la famille impériale depuis plusieurs années déjà et que la princesse le portait en haute estime et qu’elle avait insisté pour que ce soit lui qui aille chercher son nouveau concubin. Lorsqu’il parlait d’elle, Sun Jie avait l’impression qu’il ne parlait pas de la princesse dont tout le monde parlait. Elle était censée être tyrannique et cruelle. Jamal parlait d’elle comme d’une femme douce mais capricieuse.
Durant le voyage, Sun Jie parvint à cacher son genre en s’éloignant le plus possible lorsqu’elle devait soulager sa vessie et grâce à son mutisme, ne fut pas trahie par une voix qui aurait été trop féminine. Cependant, elle était tout de même terrifiée. Que se passerait-il si l’empereur et sa fille découvraient qu’elle était une femme et non un homme ? Que le clan Sun les avait dupés et humiliés ? Allaient-ils incendier Mianshan ? Allaient-ils la tuer, elle qui n’avait fait qu’obéir sans résister ? Le clan Sun ne voulait plus d’elle et n’avait jamais voulu d’elle, elle le savait. C’était pour cette raison qu’elle n’avait pas lutté. C’était douloureux, mais à quoi bon rester toute sa vie dans un clan qui ne voulait pas d’elle ? Autant partir.
Elle se disait que c’était le mieux pour elle, mais elle était réellement effrayée. Jamal discutait souvent avec elle et la rassurait sur la personnalité de la princesse, mais ses inquiétudes revenaient très fréquemment.
— Dîtes, monsieur Sun Jie… et si vous m’appreniez un peu quelques signes ?
Jamal lui avait demandé cela une nuit où ils campaient au bord d’une rivière. L’été était brûlant, mais ils avaient tout de même allumé un feu de camp pour prévenir les animaux ou passants que quelqu’un campait là. Plusieurs soldats dormaient déjà mais Sun Jie ne trouvait pas le sommeil et avait été surprise quand Jamal lui avait posé cette question. Personne ne s’était vraiment intéressé à la langue des signes. Si les membres du clan Sun l’avaient appris, c’était surtout par nécessité et non parce qu’ils avaient envie de discuter avec la jeune femme.
— Par exemple, comment dit-on « Bonjour, comment allez-vous » ?
Sun Jie fit les signes très doucement pour que Jamal ait le temps de voir et de mémoriser. Elle les fit une seconde fois et le soldat tenta de reproduire maladroitement.
— Comme ça ?
La jeune femme sourit très discrètement et se permit de bouger quelques doigts de Jamal pour que le signe soit correct. Le soldat n’eut aucune réaction physique, mais il fut troublé de sentir que les mains de Sun Jie étaient aussi fines. Un homme pouvait-il vraiment avoir des mains et des doigts aussi fins et petits ? Il secoua la tête et refit les signes en positionnant correctement ses doigts.
— Comme ça, alors ?
Sun Jie hocha la tête.
— Super. Et comment dit-on « Je vais bien » et « Je vais mal » ?
La jeune femme lui montra de nouveaux signes qu’il reproduisit avec patience et la nuit continua dans ce sens. Le lendemain, Jamal connaissait plusieurs phrases dans la langue des signes et était à la fois heureux et fier de pouvoir un minimum communiquer avec le nouveau concubin. En la compagnie de Jamal, le voyage fut moins éprouvant et parut moins long aux yeux de Sun Jie, si bien qu’elle fut surprise et extrêmement inquiète en voyant le palais impérial s’élever au loin.
Trois mois s’étaient déjà écoulés.
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*Dieux de Najang : les Dieux de Najang sont les dieux vénérés en Orient de l’Est. Najang est le nom de la religion associée à ces Dieux.
** : toutes les répliques de Sun Jie (lorsqu’elle signe ou écrit) seront marquées en italiques dans les dialogues.









Hi ! Je commence ton histoire. Le ton est direct, le rythme rapide. Je pense qu'il y a possibilité de mettre un peu plus de fluidité dans les dialogues, mais ça ne freine pas du tout la compréhension.
Je n'avais jamais lu un ouvrage, avec un personnage muet, je trouve ça extra. et en prime, j'aime beaucoup cette histoire de duperie o_o trop hâte de voir les réactions !
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