Prologue - Le Roi maudit (1)
Une goutte de sueur froide glissa le long de sa colonne tandis que les flammes dansaient sous ses paupières. Anna inspira profondément et referma en douceur les pages de son livre. Elle sentait sur ses mains la brûlure de Morgenstern lorsqu’il avait tiré du feu le jouet du prince. Le front collé à la couverture de vieux cuir, elle calma les battements de son cœur. Quand ils furent synchronisés aux coups à sa porte, elle chassa les dernières images qui la hantaient.
— Quoi ? jeta-t-elle un peu rudement, en se redressant.
— Je te rappelais juste que tu étais censée l’emballer avant que Dad rentre, pas le lire. Sauf si t’es sûre que tu peux le finir avant. C’est bien ?
Anna se frotta le nez et ne le vit pas traverser sa chambre. Le balancement du matelas, provoqué par l’absence pathologique de délicatesse de son frère aîné, lui donna une légère nausée. Ses yeux gris clair ressortaient sous sa vague blondeur. Ses pupilles disparaissaient presque dans son iris. Il devait venir de dehors. Prenant quelques secondes pour chasser les papillons noirs qui valsaient devant ses yeux, Anna répondit enfin.
— Bien, je sais pas. Prenant, clairement.
— C’est quoi l’histoire ? fit-il attrapant l’ouvrage.
Anna s’étira avant de se mettre debout. La chaleur étouffante de sa chambre et ses trois heures d’immobilisme la firent tanguer légèrement. On devinait l’intensité du soleil sur les volets fermés à la lumière qui chauffait la pièce. Les doigts dansant sur son torse nu luisant de sueur, Sébastien attendait une réponse.
— Tu te souviens des livres pour ado que Dad a écrits ?
— C’est une vraie question, ça, Ninon ?
Anna lui tira la langue et éteignit la musique pour rassembler ses idées. Les livres de leur père avaient accompagné une bonne partie de leur enfance. Surtout quand des fans le trouvaient, car il se sentait aussitôt l’obligation de déménager, ses enfants sous le bras. Le voyant passer de gravure en gravure, Anna tenta d’assouvir la curiosité de son frère avant qu’il n’arrive à celle illustrant la scène qui la hantait.
— Le roi maudit, celui du titre, c’est Jehan de Laumar. Une espèce de brute qui a empoisonné ses deux premières épouses et fait exiler la troisième, avec leurs deux enfants. Je m’en suis arrêtée à… ouais, voilà, là.
Sébastien haussa un sourcil. Étalée sur une double page, la gravure représentait un soldat à la main enflammée, un enfant dans les bras d’un côté, et de l’autre, un homme menaçant une femme avec une tige noire.
— C’est quoi comme épée ? Et lui, là, il lance des boules de feu ?
— C’est un tisonnier. Le roi a marqué au fer rouge ses gamins et sa femme. Son ex, corrigea-t-elle. Et le soldat a récupéré le jouet du gamin dans les flammes, c’est pour ça qu’il a la main qui brûle.
Son frère releva le nez de l’illustration, pensif. Quand Anna ajouta qu’elle s’était arrêtée au moment où Jehan coupait la langue de la reine Marie, il grimaça.
— Sympa. On est sûr que c’est celui-là qu’il cherche ? Tante Laureen s’est pas plantée ?
— Elle m’a assuré que non, répondit Anna avec un haussement d’épaules. En même temps, il a toujours demandé aux bouquinistes s’ils avaient des bouquins d’un certain P. de Neuilly.
— Ouais, je me souviens de ça. Adri pensait qu’on cherchait un pet de neuf lits ou un truc comme ça.
Anna rit. Rassuré, son aîné déposa le bouquin sur la table de nuit et lui fit promettre de l’emballer avant l’arrivée de leur père. Puis il décréta qu’il faisait trop chaud et qu’il allait se mettre au frais. Anna se rassit sur son lit, sourire aux lèvres. C’était une jolie façon d’annoncer qu’il devait filer travailler. Il avait trouvé une mission d’intérim dans un entrepôt logistique et était affecté à la zone frigorifique. La doudoune épaisse, les gants de sécurité doublés et les grosses chaussettes qu’il traînait sur sa banquette arrière depuis le début de l’été lui attiraient les quolibets de tous ses amis.
— Je te réveille en rentrant, c’est ça ?
— Même pas t’y penses ! Non ! Seb, la lumière, reviens !
Ses cris d’orfraie ne lui valurent qu’un ricanement exagéré. Anna traversa à tâtons pour trouver l’interrupteur. Quand le jour se fit, elle tomba nez à nez avec son reflet sur le dos de sa porte. Elle se frotta le visage pour faire disparaître les plis du drap imprimés sur sa joue, plissa ses yeux gris foncé et se fit une grimace. Au-dessus de son crâne, ses cheveux bruns froissés venaient de déclarer leur indépendance. Partant à la recherche d’une pince ou d’un élastique qui pourrait la sauver de ce coup d’État capillaire, Anna finit par sortit du four qu’il lui servait de chambre.
Le léger courant qui parcourait le couloir la soulagea un instant. Mais il n’était pas de tailler à lutter contre les trente-huit degrés de la mi-juillet. Traversant la maison à pas feutrés, elle se glissa jusqu’au réfrigérateur sans attirer l’attention de son second frère, qui comatait sur le canapé.
— Tu m’en sers un aussi ?
Depuis la terrasse, Seb venait de la trahir. Elle aurait dû passer prendre une bouteille au garage plutôt. De mauvaise grâce, elle remplit tout de même deux verres supplémentaires. Elle en déposa un sur la table basse et sortit rejoindre son aîné sous la pergola. Déjà engoncé dans son pantalon et ses chaussures de sécurité, Sébastien accueillit l’eau avec une joie non feinte et l’avala d’un trait. Anna leva les yeux au ciel et se laissa tomber à ses côtés sur la balancelle.
— T’aurais quand même pu te servir au passage, ronchonna-t-elle.
Il lui mit une bourrade et enfila son tee-shirt. Anna se dandina pour se caler entre les coussins fatigués. Son regard se perdit dans la tempête de ciel bleu.
— T’es dispo pour le bal ce soir, au fait ? fit Sébastien sans lever le nez de son téléphone. Xav' dit que t’as pas répondu ?
— Qu’il aille jouer sur l’autoroute.
— Il s’est toujours pas excusé ?
Anna aurait pu rire de l’exclamation outrée, mais préféra soutenir son regard en silence. Ni l’un ni l’autre n’avait l’énergie pour une de leurs tonitruantes engueulades. Sébastien lui tapota le genou en guise de réconfort et s’étira paresseusement, ébouriffant ses cheveux blond cendré.
— Et du coup, le bouquin, tu me le conseillerais ?
— Y a pas assez d’images pour toi, sourit-elle avant d’esquiver une tape. Non, mais c’est un genre de Hugo, vraiment c’est pas ton genre !
— Ah ouais. C’est chiant quoi…
— On dit pas chiant, on dit que c’est philosophique bâilla Adrien dans l’encadrement de la porte.
Sébastien se redressa face à son cadet et le charia pour sa figure froissée. Brun comme sa sœur, Adrien avait le visage plus rond, les yeux plus noirs et encore ses joues d’enfants, striées par les motifs du coussin canapé. Avalant rapidement son verre d’eau, il se laissa tomber sur un transat, visiblement pas ravi d’avoir vu sa sieste écourtée. Voir Sébastien clefs de voiture en main le surpris.
— Mais tu bosses ce soir ? T’es pas…
— Je commence à dix-sept heures, y a un inventaire. Peut-être que je vous rejoindrais avant l’orage. Pas sûr.
Adrien fronça les sourcils et se pencha en avant. Anna l’imita. De lourds cumulonimbus se massaient au-dessus de la région, luttant contre un soleil furieux. Anna vérifia son téléphone. La météo prévoyait un bel orage, très attendu après ces trois semaines de chaleurs intenses. Malgré l’arrosage persévérant de leur père, les plantes de ses jardinières se rabougrissaient à vue d’œil. Sauf la glycine, qui s’en donnait à cœur joie.
— Ah, oubliez pas qu’ils coupent l’antenne relais au fait ! rappela Sébastien. Vous savez, la maintenance, là. Au cas où, hein, bien sûr !
— Ouais, bien sûr, répéta Adrien.
Anna pouffa de le voir vérifier rapidement son téléphone. Il avait prévu une sortie avec des copains ce soir. S’il attendait qu’ils appellent, il serait encore à la maison demain. Quant à elle, le programme était simple : finir ce fichu bouquin. Elle voulait savoir si Morgenstern allait revenir savater cette immondice de roi Jehan. Si Marie ou ses gamins allaient s’en sortir dans la vie. Il lui restait moins de la moitié et elle avait repéré quelques gravures intéressantes quand Sébastien l’avait parcouru. Si Philippe passait au village prendre des pizzas en rentrant, elle devrait avoir le temps de le terminer. Ou pas. Tant que l’orage n’avait pas rafraîchi l’atmosphère, elle n’avait pas très envie de manger chaud.
— Du coup on lui offre demain soir le bouquin ?
— C’est ça, confirma Adrien sans regarder son frère. Tu sais que tu vas être en retard ?
Sébastien lui adressa un dernier sourire et tourna les talons. Sa petite Golf grise remonta l’allée en faisant crisser le gravier et disparu derrière les arbres. Ils entendirent le ronflement du moteur qui démarrait au stop et se laissèrent porter par le son jusqu’à ce qu’il s’éteigne.
— Je parie qu’il va réussir à se faire flasher, bâilla Adrien.
— Toi, tu l’adorerais le livre. Les descriptions sont super vivantes, et largement plus sympas que dans…
— Si tu oses le comparer au seigneur des anneaux, je dis aux gars de venir ce soir.
Anna ne répondit pas à sa provocation. Ses tongs claquèrent sur le sol quand elle ramena ses pieds sous elle. Un vent chargé d’odeur balaya le jardin. Installée à l’orée de la forêt de Regnié-Coulanges, la maison était un ancien corps de ferme réaménagée, tout au bout de leur route du bout du monde. Les voisins les plus proches, les Rabast, habitaient au croisement avec la départementale. Les deux anciennes fermes, ainsi que quelques ruines dans la forêt derrière elles, formaient le lieu-dit du lavoir.
Ils y avaient emménagé six ans auparavant après presque une vie d’errances. Ils avaient connu Lyon, sa banlieue, puis son quartier bourgeois avant sa cité ennemie, Saint-Étienne, pour fuir, à peine six mois plus tard en direction de Bordeaux. Ils faillirent faire un crochet par Strasbourg où tante Laureen avait eu sa mutation, mais le torchon avait brûlé entre Philippe et elle, alors ils restèrent à Bordeaux.
Refroidi de ses expériences d’écrivain à demi-succès comme il s’appelait lui-même, Philippe s’était recyclé dans les nouvelles pour enfants et était devenu le prolifique scénariste anonyme d’un petit magazine jeunesse indépendant. De temps en temps, il faisait même des extra pour un ami qui travaillait dans les jeux vidéo. Et Philippe en avait plein, des amis. Malgré tous leurs déménagements, il conservait des connaissances à gauche, à droite. Surtout du temps d’avant l’arrivée des enfants. Il tirait de sa vie d’avant, chauffeur poids lourd, une quantité incommensurable d’histoires à raconter. Et c’était un sacré conteur !
— Y a le père qui rentre, fit distraitement Adrien en entendant à nouveau crisser la caillasse de l’allée.
— Ou Seb qui a encore oublié son badge.
Elle pria un instant pour son frère, espérant pouvoir découvrir qui était le bel homme couronné sur la dernière enluminure. Mais ce fut Philippe qui se gara à la place de la Golf. Les deux débattirent un instant sur l’opportunité réelle ou nulle de reconstituer le drapeau français en plaçant leurs voitures dans le bon ordre et Anna conclut en rappelant la couleur de la sienne.
— Elle est pas blanche, elle est crème, la singea Adrien. Salut Dad, bien bossé ?
— Plus que vous j’ai l’impression. Vous deviez pas aller chez Noa et Xavier ? C’est bien eux qui ont une piscine, non ?
— Non ça va, sans façon.
Philippe leva un sourcil en direction de sa benjamine qui gardait un léger sourire aux lèvres, comme absente. Adrien était une crème de refuser de se rafraîchir avec ces températures, juste parce que le propriétaire de la piscine était l’ex-petit ami de sa sœur. Du moins si c’était bien son ex, c’était compliqué de suivre ces derniers jours. Il déposa ses clefs sur la table de jardin et ramassa un verre oublié pour le vider de ses dernières gouttes.
— Par contre, on avait l’intention de sortir ce soir, glissa Adrien. Ça te dérangerait de nous laisser ta voiture ?
— Si c’est pour aller au bal de Montmerle, oublie, ça va péter ce soir.
Anna se mordilla distraitement l’intérieur des joues. Elle avait bien fait de décliner l’invitation. Un plan bal annulé, ça finissait toujours chez Noa et Xavier… Adrien protesta un instant, objectant que la météo de son téléphone annonçait de simples averses, mais Philippe mit fin aux velléités de son cadet :
— Les mecs à la radio m’ont dit qu’ils n’y voyaient plus rien à Besançon et y a une voiture sur le toit à l’échangeur de Beaune. Et c’est comme ça depuis Strasbourg. Alors si tu veux prendre une voiture, c’est maintenant ou c’est demain matin. Dans une heure, il sera trop tard.
Anna frissonna. Un courant d’air frais chargé de l’apaisante odeur de la pluie lui avait chatouillé les mollets. Adrien traversa la terrasse pour jeter un coup d’œil suspicieux au ciel encore bleu au-dessus d’eux, puis il rentra en grommelant qu’il allait chercher ses affaires. Philippe afficha un sourire satisfait et disparut dans le salon, précédé par son ventre rond. Cinq minutes après, le bruissement de la douche s’échappa de la salle de bain.
Philippe faisait partie de ces gens qui souffraient de la chaleur. Même alors qu’il était svelte, il préférait voir tomber les feuilles que fleurir les arbres. Brun comme Adrien, il n’avait jamais perdu ses joues d’enfant – ce qui n’augurait rien de bon pour son garçon.
Enfin seule, son père enfermé dans son bureau et Adrien partit, la jeune fille inspira à plein poumon l’odeur du pétrichor que le léger vent charriait à présent. Elle aimait ces moments d’été, quand il se levait un peu, annonçant l’orage qui venait au loin. On aurait dit que le monde s’enveloppait dans une épaisse couverture de laine grise.