Chapitre 1
— Suivez moi, je murmure en m’abaissant derrière un buisson, surtout ne vous relevez pas. Nous devons être discrètes, si l’on veut passer les jardins sans problème...
Nous continuons notre course contre la montre avec toutefois une lenteur assourdissante. J’observe chaque allée, chaque courette ou kiosque, espérant les trouver vides. De temps en temps, je regarde derrière moi, l’âme qui me suit. C’est une femme d’une quarantaine d’années, les cheveux châtains et les yeux d’un bleu azur. Elle écoute mes instructions et les suit à la lettre.
Quand devant moi, je vois la vieille porte en bois rouge, je souris de soulagement.
— Nous y sommes, dis-je en me retournant, êtes-vous certaine de votre choix ?
L’âme acquiesce avec lenteur, cela fait quatre mois qu’elle loge au domaine, elle a murement réfléchi sa décision. J’observe une dernière fois ce qui nous entoure et me relève. La main tremblante, je saisis la corde servant de poignet et tire dessus. Le vent qui s’engouffre dans le jardin fait voler quelques feuilles au sol, je ne prends pas la peine d’ouvrir la porte en entier.
L’âme s’approche de moi timidement, elle baisse la tête pour me remercier. Un sourire sincère éclaire mon visage même si je sais que ce n’est pas la liberté que je lui offre.
Ce que je lui offre, c’est le néant, le vide, l’absence, le non-être, le trou noir. Il n’y a rien de l’autre côté de cette porte. Pire encore, cette âme va disparaître, elle qui avait dans un premier temps cessé de vivre. En passant cette porte, elle va cesser d’être. C’est pourtant le choix qu’elle a fait, refusant de se faire dévorer comme les autres âmes malfaisantes. Refusant de connaître la souffrance, quand son cœur sera dévoré par notre déesse Ammout.
C’est un service, que je rends avec la plus grande discrétion, principalement aux âmes que je considère comme non responsable de leur malfaisance. Comme exemple, cette femme. Elle a tué son mari avec une arme à feux, un geste désespéré alors qu’il venait encore une fois de la battre. Le meurtre est un crime courant chez les malfaisants, mais ici, je ne considère pas ça comme un meurtre. C’était de la légitime défense, rien de plus, elle ne pensait pas le tuer. Il n’y avait rien de prémédité dans son geste.
L’âme passe devant moi, le visage serein et un fin sourire aux lèvres. Elle passe la porte sans un regard dans ma direction, ne fixant que le vide face à elle. Après son passage, je referme l’ouverture en poussant un long soupir, le front posé sur le bois brut peint en rouge vif. Un rouge de danger qui instruit la peur dans notre inconscient.
— Numéro un, s’étonne une voix d’homme derrière moi.
Aussitôt un frisson me parcourt le corps, ma respiration reste cependant calme. Je me retourne, abaisse la tête et joint mes mains dans mon dos.
— Bonjour maître Djar.
— J’ai très envie d’entendre ton excuse cette fois-ci, je suis persuadé que tu vas à nouveau me faire rire, dit-il en s’approchant d’un pas gracieux, explique moi pour quelle raison tu es devant cette porte ?
— C’est en effet amusant, dis-je en balbutiant voyant l’homme s’arrêter à quelques centimètres de mon visage, il se trouve, que, que, je me suis perdu dans les jardins, et, je, je suis tombée sur cette porte. Elle est rouge, j’ajoute en la pointant du doigt, je me demandais vers où elle pouvait conduire...
— Tu sais pertinemment où mène cette porte numéro un.
L’homme me fixa de ses iris vert bleu, tout en me scrutant, il secoua ses boucles noires. Il finit par pencher la tête sur le côté et s’avança un peu plus. Il émit un rire cristallin en positionnant sa main devant sa bouche.
— Je te remercie pour cet éclat de rire numéro un. Sache cependant que je ne tolère toujours pas tes agissements, je te laisse disposer. Je te ferai appeler quand j’aurai décidé de ta punition.
— Bien, bien, maître. Je vous remercie.
De nouveau, j’abaissais avec respect la tête et je profitais de cette échappatoire pour m’enfuir dans le dortoir. Je trottinais sans regarder autour de moi et une fois au manoir je montais directement dans ma chambre. Une fois la porte refermée, je me posais contre cette dernière et fixais mes pieds.
— Laisse-moi deviner, dit une voix mélodieuse, tu as de nouveau laissé évader une âme et le gardien Djar t’a surpris. Tu as donc inventé une excuse comme as ton habitude. Le gardien s’est mis à rire puis il t’a promis une punition. C’est la cinquième ce mois-ci, je crois ?
J’hochais la tête sans quitter la vue de mes ballerines de soie blanche. Je ne peux nier la clairvoyance de ma colocataire de chambre. Je finis par souffler longuement avant de retirer ma cape blanche et son col en fourrure qui me grattait le menton.
Je finis comme toujours par me réfugier dans mon lit, la tête enfuit dans l’oreiller. Je ne pleure pas, je sais que mon maître sera indulgent. Je m’en veux simplement d’être de nouveau prise en faute, alors qu’à chaque fois, je porte une plus grande attention à mon petit rituel. Je finis par enfoncer ma tête dans mon oreiller et hurle un bon coup.
— Hé la rouquine, calme toi, ce n’est rien. Tu as réussi au moins ?
La jeune fille se leva de son lit et vînt s’asseoir à côté de moi. Elle planta ses doigts dans mes longs cheveux ondulés et les caressa en faisant des vagues dans mon dos. Je levais le pouce en l’air, en soufflant sur une mèche cachant mon visage.
— Félicitation, clama t elle joyeusement.
— Numéro 5, tu ne penses pas dès fois que la pesée est injuste ? Je veux dire, cette âme. Elle s’était simplement défendue. Oui, elle a tué, mais pour se défendre. Son cœur était forcément plus lourd que la plume avec ce meurtre. Anubis a effectué la pesé, mais le dieu Thot, lui quand il a traduit le résultat, pourquoi il n’a pas fait la différence ?
— N’y pense plus, ce sont des logiques divines. Nous ne pouvons les comprendre, nous sommes de simple âme de compagnie pour les gardiens. Ta seule et unique tâche consiste à servir ton maître afin de rester le plus longtemps auprès de lui.
Numéro 5, se releva et partit s’asseoir face à la coiffeuse. Elle brossa son carré blond et essuya le peu de maquillage qui avait coulé en dessous de ses yeux. Elle avait entièrement raison mais je n’arrivais pas à agir comme elle. Vivre dans ce domaine était une chance, nous étions dans un entre-deux. Entre le grand jugement de Thot et la dévoration de notre cœur. Car oui, même nous les âmes de compagnie, nous étions des malfaisants. Mais là où elle voyait une chance de rester un peu plus en vie, je voyais la chance d’aider les autres afin de réparer mon erreur. Celle que j’avais faite durant ma vie, celle dont je ne me souviens pas.
Il arrive que dans nos rêves, notre vie terrestre nous revienne. Numéro 3 en avez fait l’expérience ainsi que numéro 6 avant lui, ils avaient tous les deux confirmé qu’il était des malfaisants, sans jamais vraiment nous dire de quelle nature ils pouvaient être. Le peu de fois où dans un songe ma vie m’était revenue, je ne faisais que broder dans un grand atelier durant une période que je ne saurais déterminer.
Seule la déesse Ammout pouvait nous délivrer notre dossier, un dossier comprenant toute notre vie passée. Mais elle ne le faisait qu’une fois, quand notre maître gardien souhaitait changer d’âme de compagnie. Dans ce cas-là, nous avions une heure pour lire notre dossier puis la déesse dévorée notre cœur. Au final, notre malfaisance ne pouvait nous être révélé que par deux moyens. La révélation dans nos rêves ou bien par notre dossier avant de disparaitre. À quoi bon connaître la vérité dans cette situation ?
— Tu sais, repris la jeune blonde, je trouve que le gardien Djar est vraiment très patient avec toi. Il a peut-être quelques sentiments à ton égard !
— Je ne pense pas, dis je sèchement avant de reprendre d’une voix plus douce, nous ne trouvons pas tous notre âme sœur comme tu l’as fait avec ton gardien, Den.
— Numéro un, s’enquit la blonde en pouffant de rire.
— Je dis la vérité, vous formez un très beau couple. Et je suis heureuse de te voir ainsi, tu emplis notre espace de vie d’une chaleur réconfortante.
— Je veux que ça t’arrive également...
— Je n’ai pas tellement l’occasion de rencontrer des garçons ici.
— Et numéro 6, il est vraiment canon !
Numéro 5 me regarda avant d’exploser de rire, numéro 6 le don Juan de ces dames. En quelques mois, il avait déjà séduit les 3 gardiennes malgré son rôle d’âme de compagnie du gardien Gébou. Ce dernier était connu pour son amour des femmes mais aussi des hommes et il était ravi d’avoir prit numéro 6 sous son aile. Il n’y avait pas vraiment de règles concernant les âmes de compagnie, les gardiens pouvaient les prendre et s’en défaire comme bon leur semble. Ce qui rendait notre situation que plus instable encore. Malgré tout, certaines âmes de compagnie semblaient être figé. Même si nous n’avions aucune notion du temps qui s’écoule, numéro 5 et 6 était déjà présent quand je suis arrivé. Quant à moi, je ne sais pas, quelques mois ou même un an. En tout cas, je suis également de ceux qui accompagne leur gardien depuis un long moment.
Nous avons connu beaucoup d’âme de compagnie, surtout celle des trois gardiennes, Bek, Djedji et Chefet. Elle semble plus encline que les trois gardiens à changer d’âme de compagnie. À vrai dire, elles se lassent assez rapidement des hommes qui les entourent.
Les six gardiens ont une lourde responsabilité, ils doivent surveiller les âmes malfaisantes. C’est Horus qui guide les âmes après la pesée, il amène d’abord les bonnes âmes, celles qui n’ont commis aucun péché à Osiris, le dieu du royaume des morts. Puis, il vient au domaine pour déposer les malfaisants avant de repartir vers Thot. Ces âmes sont alors emmenées dans les bas-fonds du domaine, dans une série de grottes renfermant un dédale de cellule. Certains appelleraient cet endroit, l’enfer.
Perdu dans mes pensées, je sursautais quand quelqu’un toqua à la porte. Numéro 5 me regarda et finit par se lever pour aller ouvrir. C’est Setech, le serviteur des gardiens, une créature humaine jusqu’au cou sa tête étant celle d’un chien aux oreilles pointu et au long museau. Une offrande du dieu Seth pour nous aider au domaine. Il ne parle pas, bien évidemment, mais il est capable d’envoyer des mots par la pensée. Il ne formule jamais de phrase, juste le minimum pour être compris.
Un léger mal de tête me prit et mes muscles se tendirent sous la douleur.
—Setech, je suis prête à t’écouter, dis-je en le fixant dans les yeux, le seul moyen pour lui de me transmettre son message.
— Djar, punition, maintenant.
Je roulais des yeux en regardant numéro 5, elle comprit aussitôt le message que l’on venait de me transmettre. Elle serra le poing et le leva en l’air comme pour me souhaiter bon courage.
Je marchais derrière le Setech depuis maintenant quelques minutes, nous sommes sortis du manoir. Puis naturellement, du moins comme je m’en suis doutée, nous avons emprunté la direction de l’ascenseur. Un ascenseur métallique, extrêmement bruyant qui permet de descendre dans les bas fond. Une fois en bas, nous empruntons une multitude de couloirs, que malgré moi je connais par cœur. Setech s’arrête devant une porte en métal sur laquelle le nom ”Gardien Djar" est inscrit. Le domestique toque à la porte et s’en attendre de réponse l’ouvre avant de me pousser avec douceur dedans.
— Maître, dis-je de nouveau en m’abaissant, je suis prête à recevoir ma punition.
— Viens là !
Je m’approche de ce dernier, la tête toujours basse, il reste assit à son bureau et désigne la place à côté de lui. Je m’approche à pas de loup, Djar n’est pas du genre punition physique, ni mentale d’ailleurs. Il me donnera sûrement une sale besogne, une tâche qu’il n’a pas envie de réaliser.
— J’aimerais dormir demain matin, lâcha t il en s’allumant une cigarette, mais Horus a prévu une livraison. Tu t’en occuperas en mon nom.
Et voilà, pile dans ce que je pensais, une sale besogne. Recevoir des malfaisants et les mettre en prison ne me dérange pas mais rencontrer Horus me terrifie. J’hoche la tête faiblement, maître Djar sait pertinemment que ce dieu à tête de faucon me fait peur.
— Tu le salues poliment, tu prends la réception et tu pars, finit il par dire en observant ma réaction.
Je ne réponds rien, de toute manière, je n’avais pas le choix. Je préfère cela aux punitions de la gardienne Chefet qui consiste souvent à rester enfermée un mois en cellule ou aux coups de bâton du gardien Gébou.
Le gardien prend sur son bureau une liste des malfaisants qui seront amenés demain, je devrais vérifier leurs identités et les amener à la cellule correspondante. En réalité, la tâche est relativement simple. La plupart des âmes après la pesée sont dans un tel état de désespoir, sachant déjà que leur sort est scellé, qu’ils se laissent guider sans émettre aucune protestation.
Je regarde distraitement les noms avant de me concentrer sur mon maître qui se débat avec sa cravate. D’un geste qui se veut maternel, je pose la feuille et l’aide a noué celle-ci autour de son col de chemise. Le gardien arrête mon geste en me prenant la main, il attire cette dernière contre sa joue. Sa peau couleur d’ambre contraste avec la blancheur spectrale de la mienne.
Il ferme les yeux quelques instants, appréciant la chaleur émanant de la paume de ma main.