Chapitre 1 - Obeline
Le bar résonne des échos de conversations animées et des accords de guitare électrique. Les lumières tamisées caressent les visages des habitués, créant des ombres dansantes sur les murs. Chaque soir, ce lieu se transforme en une scène vibrante, où la musique et les voix se mêlent en une symphonie enivrante. Je me faufile entre les tables, mon plateau en équilibre précaire sur une main, saluant ici et là des visages familiers.
Ce soir, je ressens une agitation particulière en moi, une anticipation mêlée de nervosité. J’ai passé l’après-midi sur le forum, échangeant des messages avec Sky. Depuis plus de onze mois, cette correspondance virtuelle est devenue mon ancre, mon refuge contre les tempêtes intérieures. Sky a une manière de comprendre mes luttes, de mettre des mots sur mes émotions les plus sombres. Derrière l’écran, il reste un mystère, une silhouette floue que j’aspire à connaître davantage chaque fois que nous échangeons. Nous nous sommes rencontrés lorsque j’ai crié à l’aide sur le forum que le centre a ouvert après ma sortie de désintox, dévastée par le souvenir de la mort du soleil de ma vie, une douleur qui semble toujours impossible à surmonter.
Je m’installe à une table au fond du bar, mon téléphone portable allumé. Les premières notes d’une mélodie familière résonnent, je lève les yeux pour voir les BlackFury prendre place sur la petite scène ajustant leurs instruments. Mon cœur s’emballe en apercevant Erza, le chanteur du groupe. Son allure charismatique, ses cheveux bruns courts, ses tatouages qui semblent raconter une histoire, et ses yeux bleu intense qui semblent voir au-delà des apparences. Chaque fois qu’il chante, c’est comme si son âme se déployait devant nous, nous emportant dans un voyage lointain.
Je tape nerveusement sur le clavier, envoyant un message à Sky afin de minimiser les picotements dans mes doigts qui aimeraient frôler ses cheveux.
SongRefuge : Ce soir, c’est encore ce groupe. J’ai toujours ce faible pour leur chanteur, même si je n’oserais jamais lui dire.
Quelques instants plus tard, une réponse apparaît à l’écran.
Sky : Parle-moi de ce que tu ressens quand tu l’écoutes.
Je prends une profonde inspiration, cherchant les mots pour décrire l’effet qu’Erza a sur moi.
Mes poils se dressent dès qu’il ouvre la bouche, je suis obligé de m’humidifier les lèvres à chaque fois que je l’observe tellement qu’il me fait saliver et je ressens ces foutues palpitations entre mes jambes à chaque fois que je l’imagine me toucher.
Ezra, me fais ressentir tout ça à la fois et même plus, mais je ne peux pas lui dire les choses de cette façon.
SongRefuge : Quand il chante, c’est comme si toutes les barrières tombaient. Sa voix est rauque, mais elle a une douceur sous-jacente qui me touche profondément. Quand je ferme les yeux, je peux presque sentir les vibrations de sa musique dans mon corps.
Si ce n’était que ça. Erza à cette façon de chanter des thèmes tranchant qui vous noue l’estomac et pourtant qui vous rappelle la triste vérité de la vie.
Sky : Ça doit être puissant. La musique a ce pouvoir, de nous transporter ailleurs, de nous faire ressentir des choses qu’on ne pourrait pas exprimer autrement.
Je souris, acquiesçant intérieurement, la musique oui, mais Ezra amplifie tout en moi. Sky sait à quel point la musique est importante pour moi. Elle est mon échappatoire, mon moyen de canaliser les émotions qui menacent de m’engloutir. Depuis la perte de mon rayon de soleil, chaque note jouée sur ma guitare est un hommage à elle, un rappel de ne jamais sombrer à nouveau. Pour me rappeler ces journées où je passais mon temps à l’écouter jouer, moi à chanter.
Je lève les yeux vers la scène, regardant Erza préparer son micro et vérifier les branchements de chaque ampli. Puis enfin, le moment que je préfère, ses doigts glissant sur les cordes de sa basse avec une précision et une passion qui me fascinent toujours autant.
Tout mon corps se met à vibrer comme s’il était à la place de ses cordes parfaitement accordé.
La foule autour de moi est en transe, absorbée par la future performance à venir. Les visages illuminés par les lumières colorées reflètent une palette d’émotions, l’admiration, la nostalgie, le désir.
Beaucoup de désir.
Ces mecs savent faire battre les cœurs avec leur performance extraordinaire, sans oublier leur charisme qui vous rend euphorique dès qu’ils posent un regard sur vous.
Je n’ai jamais eu la chance de les approcher d’aussi près que Luke, mon collègue de bar, mais je sais déjà que si ça devait arriver, je me sentirais complètement ridicule, nul, à chier.
Bref je me sentirais comme une merde, une groupie alors que ce n’est pas le cas.
C’est plus que ça…
Je bégayerai probablement aux moindres mots, mes mains seraient tellement moites que je risque de créer des flaques autour de moi. Je n’imagine même pas si Ezra me lance un regard, je crois que je ferai une attaque sur le champ.
SongRefuge : J’aimerais avoir ton avis sur une chose… Comment trouves-tu le courage de dire à quelqu’un ce que tu ressens vraiment ?
Il y a une pause avant que Sky ne réponde.
Sky : C’est toujours difficile. Mais parfois, les choses qu’on ne dit pas peuvent peser plus lourd que celles qu’on dit. Si cette personne te fait ressentir des choses si fortes, elle mérite peut-être de le savoir.
Je réfléchis à ses mots, sentant une chaleur se répandre dans ma poitrine. Peut-être que Sky a raison. Peut-être qu’il est temps pour moi de prendre un risque, d’affronter mes peurs et de dévoiler ce que je ressens.
Mais les conseils sont plus simples à donner qu’à réaliser, soyons honnêtes.
Je jette un dernier regard à la scène, puis glisse mon portable dans la poche de mon tablier avant de reprendre mon rôle de barman. Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve, mais ce soir, entourée de musique et de mystères, je me sens prête à embrasser l’incertitude et à suivre mon cœur.
Ou presque…
Je m’empresse derrière le comptoir où Luke me fait un signe de détresse.
Après six mois à contempler cet homme à la voix envoûtante, il serait peut-être temps de faire bouger les choses. Six mois que je parle de lui à Sky, ce chanteur qui, depuis la première fois qu’il a joué sur ce podium, a fait battre mon cœur si fort que j’ai cru que j’allais faire une attaque.
Je débarrasse mon plateau, remplis le lave-vaisselle puis le lance aussitôt, tandis que Luke s’anime entre les commandes.
⸺ Line, aide-moi sinon je risque de ne pas finir cette nuit. C’est toujours pareil, dès qu’ils débarquent, le monde se rue au Bebershot et on galère à suivre.
Un rire m’échappe face à l’agacement de mon collègue. Ma main se pose sur son épaule, un sourire amusé sur mes lèvres.
⸺ Si je n’étais pas derrière ce comptoir, crois-moi que je serai au bord de la scène prête à remplir des seau de ma transpiration.
Il me tire la langue, je m’active rapidement à prendre les commandes lorsque les premières notes de Fight the Demons résonnent dans les haut-parleurs. Je prépare un mojito tandis que mon cœur bat à tout rompre lorsqu’il chante les premières paroles. Habitué de les écouter, mes lèvres se mettent en mouvement, je me laisse prendre à la mélodie mélancolique.
Dans l’ombre de la nuit, il se bat avec ses démons,
Cherchant une échappatoire, un moyen de fuir.
Les ténèbres l’appellent, une voix douce et dangereuse
Une tentation destructrice, une illusion douloureuse.
Je me permets quelques secondes pour observer la salle, broyant les feuilles de menthe pour les mojitos à venir, des corps se balancent en douceur, sachant que la prochaine sera plus mouvementée. Mes yeux finissent leurs trajectoires sur la scène, mon cœur battant à tout rompre en découvrant ses yeux fermés, nous transmettant toutes les émotions brutes de leur chanson.
Je ne peux que l’admirer lorsqu’il chante ce rock doux et à la fois triste avec tellement de facilité.
Cette mélodie qui parle d’un homme luttant contre lui-même pour ne pas céder à la tentation destructrice de la drogue, tout en espérant trouver quelque chose ou quelqu’un pour le retenir et guérir ses blessures.
Je me demande qui écrit les paroles, si c’est lui ou l’un des trois autres, parce qu’elles sont toutes différentes. Parfois, elles parlent d’amour, parfois de destruction, et par moment de la société de merde dans laquelle nous vivons.
Je secoue la tête, revenant à la réalité, et poursuis mes tâches au bar toujours en chantant.
Il combat les démons, il lutte pour sa vie,
Cherchant une lumière, une douce dérive.
Espérant un jour trouver une tentation plus douce,
Quelqu’un pour le sauver, pour apaiser sa course.
Il sait qu’un jour, il trouvera ce qu’il cherche,
Un amour plus fort que ses plus sombres peurs.
Une lumière dans l’obscurité, une raison de rester
Une tentation plus douce qui effacera ses plaies.
Plus j’écoute, plus je sens mon corps fondre face à ces paroles, qui j’ai la sensation ont été écrites pour moi. Mais soyons réalistes, c’est dans ma tête. Erza ne sait pas que chacune d’elles fait référence à mes propres démons, à ma propre réalité depuis que mon soleil a quitté ma vie pour un monde, je l’espère, meilleur. Penser à elle me noue l’estomac au point de faire trembler mes doigts lorsqu’ils essuient un verre entre deux préparations, mais comme toujours, je dois conserver mon masque de fille de joie restant ancré face aux clients, face au monde extérieur, jusqu’à ce que je retrouve mon cocon familial que mes yeux se posent sur notre photo, me rappelant du jour où nous nous amusions à composer nos propres chansons pour parler de la vie, de l’amour que nous avions comblé à nous deux face au manque de nos parents absents.
Cette photo est un rappel constant de ce que j’ai perdu et de ce qui m’a échappé. Son sourire éclatant, et ce qui m’oblige à me rappelle la lumière que je cherche désespérément dans cette obscurité.
Je termine de servir les clients, essayant de repousser les souvenirs douloureux. Mais chaque note de la chanson des BlackFury semble raviver la douleur dans mon cœur souffrant.
Erza chante avec une telle passion, une telle vérité, que cela me donne l’impression qu’il connaît chaque recoin de mon âme tourmentée. Je me demande souvent si lui aussi a ses propres démons, ses propres luttes cachées derrière cette façade de rock star charismatique.
La musique se termine, les applaudissements fusent avant que les notes bien plus rythmiques prennent possession de la clientèle les rendant plus fous et plus hilarants. Mon cœur bat encore à tout rompre, je prends une profonde inspiration, tentant de calmer les émotions bouillonnantes en moi.
Je me tourne vers Luke, qui me jette un regard entendu.
⸺ Ça va, Line ? T’as l’air ailleurs ce soir.
Je hoche la tête, un sourire faux se dessinant sur mes lèvres.
⸺ Oui, juste la musique… Elle a cette façon de me toucher à chaque fois.
Il sourit, comprenant sans avoir besoin de plus de mots. Luke ne sait que ce que je veux lui raconter, mais soyons honnête, je crois qu’il a compris que je vivais loin des joies de la vie, mais plutôt dans l’obscurité de la nuit. Par chance, il ne cherche jamais à en savoir davantage comme ci, il comprenait que je n’avais pas assez de courage pour m’ouvrir totalement. Je le remercie de ne pas être aussi intrusif.
Il retourne à ses tâches, je décide de m’octroyer quelques minutes de pause, bien méritée.
⸺ Je te laisse quinze minutes, maintenant qu’ils sont occupés, tu devrais pouvoir souffler sans avoir besoin de mon aide. Lui fais-je savoir.
Il acquiesce, un sourire en coin.
⸺ Prends même vingt, si j’ai une urgence je sais où te trouver.
Je souris puis m’éloigne jusqu’au vestiaire. J’attrape ma guitare acoustique et sors par la porte de service, retrouvant la fraîcheur de la nuit californienne. Le contraste entre la chaleur étouffante du bar et la brise nocturne est saisissant. Je ferme les yeux, laissant le vent caresser mon visage, emportant avec lui un peu de ma tension. Mes fesses se posent sur une caisse, tandis que mon bras droit passe au-dessus de la guitare, mes doigts caressant la gravure « Endless Echo ». Je me rappelle ce jour où elle l’avait gravée, nos orteils s’enfonçant dans le sable fin de Miami. Je me rappelle son sourire, sa joie de vivre. Mes doigts commencent à s’agiter sur les cordes, tandis que mes yeux se posent sur le ciel étoilé. Je me laisse emporter par la vibration de chacune des notes, puis laisse la musique prendre vie au son de ma voix.
Sous le soleil de Miami, deux filles lamba,
Sur le sable chaud, leurs rêves se dessinent là.
Le vent joue avec ses cheveux, elle les relève avec grâce
Son rire emplit les silences, rien ne les remplace.
Sous les palmiers, leur avenir se coupe.
Elles rêvaient de musique, de scènes partagées,
Deux âmes sœurs, par le destin lié.
Mes yeux se ferment tandis que je sens la première larme rouler le long de ma joue, mais je ne m’arrête pas, car j’ai espoir que de la où elle est.
Elle m’accompagne.
Elle joue avec ses cordes.
Mais un jour, le destin frappe sans prévenir,
La vie de l’une bascule, laissant l’autre à souffrir.
La lune s’éternise, son soleil s’est éteint
Les palmiers perdent leur éclat, le jour est loin.
Je sens mes cheveux se soulever face au vent, un sourire s’empare de mes lèvres. Je m’imagine que c’est elle, jouant avec ma chevelure qu’elle affectionnait pour créer des coiffures plus farfelues et horribles les unes que les autres.
Les dernières cordes diminuent en résonance, me plongeant dans un silence presque soulageant. La paix relative de ce moment contraste avec le tumulte de mes pensées, chaque note jouée apportant un peu de réconfort, un peu de mon soleil.
Je reste là, perdue dans mes pensées, à savourer ce lien invisible, mais indéfectible qui me lie à elle. La musique, les souvenirs, tout se mélange, mes paumes s’aplatissent contre le bois que je presse davantage contre mon abdomen. Je sais que ce moment de calme ne durera pas, mais je m’y accroche, sachant qu’il me donne la force de continuer à avancer, un jour à la fois.
L’estomac dénoué, ou presque, je franchis la porte, range ma guitare et retrouve Luke adossé contre le comptoir les yeux posés sur le groupe qui continue d’animer le bar. La mélancolie à disparus. Tous les clients sautent sur la piste tandis que des femmes crient en transe le nom du chanteur, accompagné de plusieurs invitations à se retrouver nu sous la couette, me faisant rougir. Mes yeux se posent sur Claus derrière sa batterie, ses cheveux blonds lui tombant devant les yeux, trempés par la sueur, témoins de la rapidité et de la force avec laquelle il frappe chaque partie de son instrument avec une allure à essouffler un sportif.
Je m’approche de Luke, un sourire en coin.
⸺ Ils déchirent ce soir, hein ?
Il hoche la tête, un éclat de plaisir dans ses yeux, lorsque son pouce me prend par surprise glissant sur ma joue essuyant les dernières larmes laissées derrière la porte, sans demander la raison. Je crois qu’il est habitué à me retrouver dans tout mes états après mes pauses.
⸺ Ouais, ça se voit que ça les fait vibrer autant que le public. Regarde Nick, on dirait qu’il va exploser d’énergie.
Je ris doucement, observant la scène. La passion qui émane des BlackFury est palpable, chaque note, chaque battement de la batterie, chaque accord de basse semble résonner dans l’âme des spectateurs. Erza, au centre de la scène, est une véritable force de la nature, sa voix profonde et puissante enflamme la salle, tout comme il enflamme mon cœur et les cordes de sa basse.
⸺ Je reviens tout de suite, Line. Je vais voir si tout roule dans la salle de stockage.
Luke s’éloigne, me laissant seule face à la marée humaine en transe. Je m’adosse au comptoir, observant la foule avec un mélange de fascination et de mélancolie. Le contraste entre l’euphorie collective et mes propres pensées intérieures est saisissant.
Soudain, mes yeux croisent ceux d’Erza. Pendant une fraction de seconde, c’est comme si le temps s’arrêtait. Ses yeux bleus, aussi profonds que le ciel d’été, semblent percer à travers la foule pour se fixer directement sur moi. Mon cœur manque un battement, je sens une chaleur envahir mon visage. C’est comme si, pendant cette brève rencontre visuelle, il pouvait voir à travers mon âme.
Je sais que je me fais des films, mais j’ai envie de croire qu’il m’observe moi comme s’il n’y avait que nous.