1. L'air frais de la campagne
Je jette un coup d’œil à mon bracelet connecté.
6:13
469 pas
96 BPM*
Je soupire.
Le jour se lève à peine. Pourtant, je suis déjà dehors à me coltiner ma première tâche de la journée.
L’air frais de la campagne remplit mes poumons de manière agréable, j’avoue. Il est différent de celui de Tours. Sans doute le goût de pollution en moins. Mais je l’adore, ma ville ! Je m’y éclate mieux.
Mes yeux se baladent vers l’horizon pendant que je continue d’avancer sur le béton à l’avant de l’écurie. Les vastes étendues d’herbe qui m’entourent sont entrecoupées de clôtures à certains endroits. Tout au loin, les arbres s’étendent à perte de vue. Le soleil apparaît progressivement derrière et les gazouillis des oiseaux qui sortent de là-bas accompagnent ma marche.
Ici, l’agitation vient soit des animaux de la cambrousse, soit de nous – les ados coincés dans cette version française de la petite maison dans la prairie. Les seuls bâtiments qu’on croise sont bien les différentes structures des Laval et eux, ils nous privent de nos portables la majeure partie de la journée. Autant dire qu’on galère.
Je serre la longe* en nylon entre mes doigts pendant que m’étire en baillant à m’en décrocher la mâchoire. Mon attention se tourne ensuite vers ce têtu d’Hadès, qui traînarde derrière moi. Il porte bien son nom, tiens. Un cheval tout noir – enfin, il a une grosse ligne blanche au milieu du front – qui me suit dans la cour des enfers.
Ses sabots frappent tranquillement le sol, il me nargue avec son regard de pur-sang qui se la pète. Pas de doutes là-dessus. Il m’impose son rythme pépère, alors que – sans être pressé – j’ai tout de même autre chose à foutre que me plier aux caprices d’un canasson.
Je finis par râler en tirant un coup sur sa laisse.
— T’avances, oui ?
Mais je n’ose pas le brusquer plus que ça. Parce que, mine de rien, elle pèse son poids, la bébête, et elle a son petit caractère.
La preuve, Hadès secoue vivement la tête et la soulève très haut. Je me retourne en totalité vers lui – histoire qu’il ne me casse pas le bras en le tirant vers l’arrière – et je raffermis ma prise, de peur que ce foutu cheval ne m’échappe.
Je pense que ses hennissements mécontents se rapprochent d’un « Va te faire mettre » en bonne et due forme.
— Ouais… J’aimerais bien que ton proprio m’aide avec ça. J’imagine que toi aussi, tu préférerais que ce soit lui qui te bichonne ce matin. Mais dans la vie, on n’a pas toujours ce qu’on veut, poto. Alors autant que t’y mettes du tien et qu’on en finisse au plus vite. Tu crois pas ?
Et voilà que je parle à un canasson, en espérant qu’il me comprenne ! Le pire ? Il me fixe, puis calme sa rébellion. Je vois mon reflet dans sa grosse prunelle brune et me surprends à penser que cette bête est peut-être bien capable de communiquer, à sa manière.
Je secoue vite la tête pour chasser cette idée loufoque. À trop respirer l’air de la cambrousse, je me prends pour l’homme qui murmure à l’oreille des chevaux.
On arrive enfin au fichu poteau en bois. Après bien dix minutes, alors qu’il est juste à l’angle de l’écurie ! Je soupire encore et m’applique à y attacher la tête de mule. Mais pas trop serré.
Dans le cas où le cheval s’agite, il est préférable qu’il se détache plutôt qu’il se blesse ou qu’il nous blesse avec ses ruades. C’est ce que nous a appris Dorian.
Ah, Dorian…
Mieux vaut ne pas commencer à penser à lui.
Je souffle une énième fois et ouvre la sacoche posée sur la longue étagère incrustée à la paroi de l’écurie. C’est un des kits de pansage. On nettoie les chevaux dans cette zone, avec pleins d’accessoires différents, avant et après les avoir montés. Je trifouille le sac et sors gauchement le cure pied. Hadès doit se bidonner devant mon amateurisme. Il me fixe toujours et je me demande bien ce qu’il mâchouille, puisque je ne lui ai rien donné à bouffer. M’enfin…
— Allez, c’est parti mon kiki. Donne la patte.
Je tends la main comme un con. Évidemment, il n’obéit pas. Alors je me penche pour le choper. Mais il m’esquive.
— Hé ! On a un accord, rappelle-toi. Faut que t’y mette du tien.
Je veux qu’il arrête de reculer, alors j’attrape la sangle de l’espèce de muselière qui passe sur sa joue. Je crois bien que ça l’énerve encore plus. Il recommence à secouer la tête et cogne même des sabots. Ma parole ! On dirait un gros gamin qui chouine.
— Hadès… Hadès ! Arrête de bouger, merde.
— Doucement, ne tire pas sur son licol.
Je sursaute et me retourne avec un nouveau juron.
Une personne normale se serait excusée de m’avoir foutu les jetons. Pas Dorian.
Je le dévisage, l’air en suspens. Même dans un vieux jean et un t-shirt, il en jette. C’est ouf.
Il se rapproche de nous. Je recule pour lui laisser ma place. Il empoigne à son tour la muselière.
— Ça va, mon beau. Xav n’est pas méchant, juste inexpérimenté.
Je lui en donnerai bien, de l’expérience !
Sa voix reste posée, comme toujours, mais l’entendre m’appeler par mon surnom m’excite un peu. J’avoue. Je me perds dans la contemplation de son profil pendant qu’il amadoue son démon à pattes. Quelques mèches échappées de sa grosse queue-de-cheval flottent contre sa joue. L’air ultra-concentré, il continue à parler au canasson tout en lui grattant l’encolure. Sa façon de faire nourrit mon impression que la glace dans laquelle est taillé son chef-d’œuvre de visage ne fond qu’au contact de ses animaux, ou de ses sœurs.
Je me mordille la lèvre, en observant les siennes bouger. Elles sont pulpeuses à souhait ! Mon regard dévie ensuite vers son biceps, qui se contracte légèrement quand il déplace sa main libre sur le flanc du cheval. Je suis jaloux que ce soit lui qui reçoive toute son attention. Les gestes de Dorian ont l’air tellement doux. Pas étonnant qu’Hadès calme ses nerfs. Il remue toujours un peu la croupe, mais ça doit être sa danse du plaisir.
Moi aussi, je veux me tortiller de plaisir !
Un faible hoquet m’échappe quand Dorian tourne la tête vers moi, comme s’il m’avait entendu le supplier. L’éclat de ses yeux noisette est vraiment captivant. Ils sont si profonds que j’en perds mes moyens, à chaque fois que je les croise. Alors je prétends reporter mon attention sur le cheval pour détourner le regard.
— Montre-toi attentionné, ou il continuera à te résister.
Son intonation a changé. Elle m’envoie direct un coup de jus, droit dans le calbute !
Dorian saisit mon poignet. Je tressaute et ouvre grand les yeux de surprise. Il me lance un sourire, qui me cause des palpitations, avant de me tirer pour que je vienne devant lui. Je me retrouve debout entre Hadès et lui, le souffle irrégulier. Puis, il guide ma main sur la fourrure de sa bestiole.
— Essaie de le caresser.
Bien qu’il soit de quatre ans mon aîné, il mesure quelques centimètres de moins que moi. Son souffle me frappe la nuque à chaque syllabe. Je frissonne d’excitation. Ce n’est pas son cheval, que je veux caresser. Mais je m’exécute.
Il susurre dans mon dos :
— Tout doucement… Voilà, comme ça. Applique-toi.
— Dorian…
Merde ! Est-ce que je viens de gémir, là ?
— C’est bien le prénom auquel je réponds.
Son petit rire moqueur fait écho dans chacun de mes muscles.
Je me fige et déglutis sec quand il m’accroche la taille.
— Ne t’arrête pas.
J’obéis et reprends les caresses sur le flanc d’Hadès.
Ma respiration s’accélère quand Dorian glisse les mains sous mon t-shirt. Il enserre d’abord mes hanches d’une poigne solide, puis une de ses paumes descend sur l’avant de mon pantalon cargo.
— Ça te plairait que je te cajole juste ici ?
Oh, purée ! Je vais manquer d’air !
Je hoche la tête, sans pouvoir sortir aucun son de ma gorge serrée.
Il détache habilement le bouton de mon bas et abaisse la fermeture éclair d’une main experte. Elle glisse ensuite directement dans mon boxer ! Ma voix se débloque quand il commence à malaxer mes boules. Je gémis, mes doigts se crispent sur la fourrure du pauvre Hadès. Il bronche à peine. Ceux de Dorian remontent sur ma queue. Ses lèvres se posent par petites pressions sur la peau exposée de mon cou. Je soupire, le feu au ventre, et donne un coup de bassin vers l’avant. Il comprend le message. Sa poigne se raffermit et il commence à me branler.
Bordel, je bande sévère !
— Debout, Xav.
Il murmure contre mon oreille.
Sa voix mielleuse se transforme soudain en braillements.
— Aller, arrête de rêver d’Yliane ! Elle est à moi !
Je me fais secouer comme un prunier dans le lit superposé.
Argh… Lequel de ces deux cons a ouvert les foutus rideaux ?
À peine réveillé, je jette le bras par-dessus mes yeux pour parer la lumière du jour. Leurs ricanements m’agacent direct.
— Non mais, là c’est toi qui rêves. Ça fait trois ans que tu viens te terrer ici chaque été et elle te calcule toujours pas. Je vais te montrer la puissance d’un vrai mec et la serrer en deux temps trois mouvements.
— Ha ! T’as vu ta tronche ? Puis Yli est super intelligente, elle ne voudra jamais fréquenter idiot dans ton genre. Encore moins s’il porte toujours des couches-culottes !
— Vas-y, moque-toi parce que t’es grand et costaud. Mais ça veut rien dire. Je vais la travailler au corps pendant les heures qui viennent. Tu verras.
— Vous allez ramasser du crottin dans les box ! À t’entendre, on dirait que t’as décroché un rencard.
— Avec moi, ça revient au même, mon pote, se marre Iason. Bon, allez… Grouille-toi, mec. T’es le dernier à te lever.
Ah, ça y est ? Ils ont fini de se vanner ?
Iason me bouscule encore et Quentin en profite pour ajouter son grain de sel.
— File à la douche fissa si tu ne veux pas te faire sermonner par les matons.
Sentir la dureté de ma pine augmente ma frustration. Je la presse machinalement, un grognement m’échappe.
— Foutez-moi la paix…
Je me retourne sur le flanc, histoire d’offrir mon dos aux bolosses.
Ce que j’aurais voulu, c’est finir mon putain de rêve !
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*BPM : battements de cœur par minute.
*Longe : corde servant à attacher un cheval, un animal domestique.
*Pansage : ensemble de soins et actions d’entretien dispensées à un cheval (brossage, nettoyage, etc.).