Prologue
Nantes
Assis derrière le volant de sa voiture, Xavier essayait de contenir ses sanglots. Les derniers jours avaient été éprouvants. Tout avait débuté par un coup de fil. À ce moment-là, il se trouvait encore à Palm Beach, signant l’accord de vente d’un bâtiment qui abriterait bientôt son neuvième night-club. La jolie voix de Graziella, si enjouée d’ordinaire, avait emprunté cette intonation de circonstance que la plupart des gens utilisent pour assurer leurs sincères condoléances. Ce n’était pas la première fois qu’on lui annonçait la mort de quelqu’un, mais entendre les prénoms de son frère et de sa belle-sœur à l’autre bout de la ligne l’avait littéralement retourné. Un virage mal engagé sur une route glissante avait conduit Martin et Clarisse à mourir bien trop tôt. Ils laissaient derrière eux Elise, leur fille de dix-sept ans. Plongée dans le coma depuis leur décès, elle n’assisterait pas à leur enterrement. Xavier se demandait comment elle réagirait quand elle apprendrait qu’elle était orpheline. Il s’inquiétait pour elle, alors qu’il ne la connaissait pas. Ils ne s’étaient jamais rencontrés, et la seule image qu’il avait toujours eue d’Elise était celle d’un nourrisson bien potelé sur une photographie que lui avait expédiée Clarisse quelques semaines après avoir quitté la maternité. Cette situation le bouleversait.
Tout en lâchant un soupir, il fouilla la poche de son pardessus et en sortit un étui métallique. Sa main tremblante en souleva le couvercle et en retira une cigarette qu’il cala entre ses lèvres. La flamme du briquet l’alluma et d’une profonde inspiration, Xavier savoura cette première bouffée. Son regard se promena sur le parking du crematorium qui commençait à se remplir de voitures. Dehors, le ciel sombre menaçait de déverser des trombes d’eau. Un temps de merde pour une journée de merde, se dit-il en exhalant un énième nuage de fumée. À quelques mètres, Tony faisait les cent pas, le col de son manteau remonté et les mains fourrées dans ses poches. Le jeune homme qui travaillait pour lui depuis quatre ans était clairement en train de se geler. Xavier l’aurait bien invité à revenir dans le véhicule, mais il avait besoin de ces quelques minutes de solitude, pour se préparer mentalement à ce qui allait suivre. Dire au revoir à Martin et Clarisse ne serait pas aisé. Au-delà de la tristesse qui lui arrachait ces larmes, une mer de regrets le submergeait et rendait son deuil plus compliqué. Il n’aurait d’autre choix que de vivre avec le poids de sa trahison jusqu’à sa propre mort. Parfois, il avait espéré pouvoir s’expliquer avec son frère. Mais le temps des excuses et du pardon ne s’était jamais présenté.
Soudain, un martèlement perturba le fil de ses pensées. Tony, penché près de la portière, lui faisait signe que c’était l’heure. Il expira les restes de la dernière bouffée et écrasa le mégot dans le cendrier. Il passa ses mains sur son visage et quitta la chaleur de l’habitacle pour la fraîcheur automnale de ce mois de novembre. Tony le fixait, l’air inquiet. Mais, il se garda de faire le moindre commentaire. Il était suffisamment intelligent et physionomiste pour piger dans quel état Xavier se trouvait. Celui-ci ajusta l’écharpe qui entourait son cou. Il supportait mal la transition météorologique. Quelques jours plus tôt, il se promenait encore dans les rues de Palm Beach, les lunettes de soleil plantées sur son nez et les manches de sa chemise retroussées sur ses avant-bras. Passer à un tel climat était rude.
Il remonta l’allée en compagnie de Tony. Proches et amis convergeaient d’un pas lent vers l’entrée du crematorium. Dans cette foule vêtue de noir et aux yeux embués, Xavier reconnut quelques visages. De lointaines connaissances dont les noms lui échappaient, mais qui lui rappelaient l’époque où il habitait Nantes. Certains l’abordèrent pour lui présenter leurs condoléances, mais leur politesse s’arrêta à cette formalité. Xavier savait très bien que ses anciens copains qu’il partageait avec Martin avaient choisi leur camp depuis longtemps. En dix-sept ans, personne n’avait cherché à le contacter, et il en avait fait de même. Quitter Nantes avait été l’unique solution à l’époque pour aller de l’avant et se construire la vie dont il rêvait.
Il remonta le gros de la foule et se retrouva nez à nez avec la seule personne au monde qu’il méprisait. Viviane, la mère de Clarisse. Elle se tenait près de la salle de cérémonie, entourée d’un groupe d’amies. Tous deux n’avaient jamais été en bons termes. S’il lui avait toujours reconnu une certaine beauté, il détestait en revanche sa personnalité hautaine. D’un simple regard, elle vous jugeait, vous cataloguait et décrétait si vous étiez fréquentable ou pas. Un lacet mal noué vous disqualifiait à ses yeux. Xavier en avait fait les frais le jour où il l’avait rencontrée. Viviane s’était immédiatement montrée froide et cassante avec lui. Et lors de leurs retrouvailles en début de semaine, Xavier avait réalisé que cette hostilité était intacte.
— Xavier, vous voilà enfin ! lâcha-t-elle sèchement.
Il s’abstint de répliquer. Ce n’était ni le moment ni le lieu pour se quereller avec cette vieille peau. Mais après la cérémonie, plus rien ne le retiendrait. Il lui confierait le fond de sa pensée et lui rappellerait tout le mal qu’elle avait pu faire. Sans son intervention, peut-être aurait-il pu régler la situation avec Martin et Clarisse. Cette pensée fit monter en lui une bouffée de colère. Il la sentait cheminer dans son corps, tendre ses nerfs et contracter ses poings. Il inspira profondément pour se maîtriser et choisit de se reconcentrer sur les gens qui affluaient et qui le saluaient. Les poignées de main et les bises s’enchaînaient. Les paroles réconfortantes ne parvenaient pas à l’apaiser.
Une femme en tailleur noir et au visage inexpressif apparut soudain dans son champ de vision. D’une voix douce, elle invita la foule à s’installer dans la salle de cérémonie et demanda à Viviane et Xavier de les suivre. Ils rejoignirent le petit salon funéraire où étaient exposés les cercueils de Martin et Clarisse. Encadrés par des employés des pompes funèbres, les deux réceptacles en pin regagnèrent la grande pièce pleine à craquer et pourtant plongée dans un silence de plomb. Xavier et Viviane prirent place au premier rang et la cérémonie débuta. À partir de cet instant, Xavier se déconnecta, n’écoutant que d’une oreille les poèmes et les messages parfois maladroits lus par des amis du couple. Son attention était captée par les photographies qui défilaient sur le mur devant eux. Martin et Clarisse enlacés à côté d’une tente, des yeux brillants de bonheur. Ce cliché, il le reconnaissait. Il’avait pris l’été où son frère avait déclaré sa flamme à Clarisse. Une autre image montrait les époux vêtus d’un costume trois-pièces et d’une robe blanche. Sur la suivante, on voyait Martin près de Clarisse qui tenait Elise dans ses bras sur le lit de la maternité. Des instantanés de ce bonheur familial, il y en eut encore plusieurs.
Le diaporama s’acheva sur un portrait du couple souriant, enlacé comme au premier jour. Leur vingtaine était désormais loin derrière eux. C’étaient deux heureux quadragénaires. Leurs rides d’expression étaient bien plus prononcées. Martin commençait à avoir des cheveux poivre et sel, alors que Clarisse continuait d’entretenir sa chevelure flamboyante. Xavier aurait pu nourrir de la rancœur devant ce déferlement de bonheur. En réalité, il était satisfait qu’ils aient réussi à surmonter la tempête qu’il avait causée.
La mélodie choisie pour marquer la fin des funérailles retentit, l’arrachant à ses pensées. Derrière eux, les gens abandonnaient leur place et défilaient pour rendre un dernier hommage à Martin et Clarisse. Xavier et Viviane durent à nouveau serrer des mains. Puis à leur tour, ils se prosternèrent devant les cercueils du couple défunt. Le lendemain, ils inhumeraient deux urnes dans le caveau où reposaient déjà les parents de Xavier et Martin.
***
À la sortie du centre funéraire, ils furent accueillis par une pluie soutenue. Ce temps chaotique dissuada les gens de s’attarder, et le bal des voitures sur le parking recommença. Xavier imita Viviane et resta sous le porche de l’établissement pour saluer et remercier les dernières personnes encore présentes. En un quart d’heure, ils se retrouvèrent seuls à regarder la pluie tomber dans un silence gênant. Xavier décida de le briser et de prendre pour une fois la conversation en main.
— Viviane, il va falloir qu’on discute.
Un soupir agacé s’échappa de la bouche de Viviane. Xavier sentit ses poings se serrer dans les poches de son manteau. Il pivota pour la détailler. Elle ne bougeait pas, solidement campée sur ses escarpins noirs. Et surtout, elle évita son regard, préférant contempler les trombes d’eau.
— Je ne vois pas de quoi nous pourrions bavarder, Xavier.
— D’Elise, par exemple.
— Je ne crois pas que ce soit le moment de parler d’elle, répliqua-t-elle en ouvrant son sac.
Ses mains tremblantes le fourragèrent. Xavier stoppa net son geste en agrippant son avant-bras.
— Je suis désolé d’insister, Viviane. Je repars sur Paris demain après l’inhumation, et j’aimerais avoir cette discussion avec vous. Je sais que vous ne me portez pas dans votre cœur et c’est réciproque. Mais peut-être devrions-nous faire un effort pour Elise. Même si mon emploi du temps est surchargé, j’essaierai de me libérer pour vous deux. Financièrement, je pourrai aussi...
— Je vous arrête, Xavier. Le sort d’Elise est déjà décidé. Je ne m’occuperai pas d’elle.
— Vous n’êtes pas sérieuse! C’est votre petite-fille, vous ne pouvez pas l’abandonner. Je peux comprendre qu’à votre âge, la perspective de gérer une ado vous rebute, mais je viens de vous dire que je pourrai aider.
— Oh, mais aider, c’est ce que vous allez faire!
Sur ces mots, elle rouvrit son sac et en retira une enveloppe qu’elle lui tendit.
— Tenez, cela fait plusieurs jours que je l’ai avec moi. J’ai repoussé le plus possible ce moment. Mais il est temps que vous preniez connaissance de ce qu’elle contient. Vous comprendrez mieux mon refus. Et pour information, une copie se trouve chez le notaire. À demain, Xavier.
D’un geste sec, elle remonta la capuche de son manteau et abandonna un Xavier déconcerté. Une fois de plus, elle avait pris le dessus. Son regard se posa sur l’enveloppe. Elle portait un message en lettres manuscrites: “À l’attention de Xavier”. Elle était aussi épaisse. Il fut tenté de l’ouvrir, mais la goutte de pluie qui s’écrasa sur son front l’en dissuada. Le vent avait changé de sens et l’auvent à l’entrée du funérarium ne le protégeait plus. Il glissa l’enveloppe dans la poche intérieure de son par-dessus, et il fila se réfugier dans la berline de location, où était déjà installé Tony.
***
La voiture était coincée dans la circulation, lorsque Xavier ouvrit l’enveloppe et qu’il en libéra plusieurs pages: une lettre et un document qu’il ne prit pas la peine de regarder. L’écriture toute en rondeur de Clarisse avait tout de suite capté son attention. Mais les phrases qu’il parcourut eurent l’effet d’un violent uppercut. Il lâcha la missive et lut l’autre feuille.
— Quelle merde! maugréa-t-il en serrant ses poings.
— Quelque chose ne va pas ? lui demanda Tony les yeux toujours rivés à la route.
— Tu vas pouvoir annuler l’avion de demain. Mon séjour sera plus long que prévu.
— Bien, monsieur.
— Encore une fois, merci d’être là, Tony.
Le jeune homme ne dit rien et garda le silence jusqu’à l’hôtel. Une fois dans sa chambre, Xavier s’écroula sur son lit. Il enfouit son visage dans l’oreiller qui étouffa ses cris de colère et épongea ses larmes de rage. Quand il se retourna, il avait recouvré son calme, épuisé par une journée trop forte en émotions. Détester Clarisse et Martin était une pure perte de temps. Ils n’étaient plus là pour s’expliquer sur le contenu de cette lettre. Désormais, sa seule priorité serait de prendre soin d’Elise.
Mais en suis-je capable ?