Chapitre 1
DEVON
Axon!
J’essayais de raisonner mon loup, mais mon esprit avait abandonné son plein contrôle à Axon. Je sentais ses pattes fendre l’air, esquivant habilement les rameaux et les branches qui jonchaient le sol de la forêt. Un linceul de neige couvrait encore partiellement certaines parties du tapis printanier, et mon loup se délecta de son contact froid.
La lumière diffuse du crépuscule assombrissait petit à petit le paysage, mais propageait néanmoins une agréable lumière dorée dans la forêt. J’ai humé l’air, m’imprégnant de l’odeur fraîche des pins et des fleurs sauvages, me délectant du contact humide de l’humus épais. J’ai écouté attentivement la forêt répondre au gré du vent, dans une sorte d’écho paisible qui contrastait avec le tumulte qui régnait dans mon cœur.
J’approchais des Territoires du Nord. Je devais rebrousser chemin, je le savais. Mais je voulais oublier tout ce sang, oublier la marre écarlate qui recouvrait le plancher de la salle principale de la maison de la meute. Je ressassais les images du corps mutilé et éventré de mon père. À cette pensée, un grognement sourd résonna dans toute la forêt. J’ai esquivé de justesse l’écorce rugueuse d’un arbre et les racines sinueuses sur mon passage. J’ai cligné des yeux rapidement, comme si ce simple geste pouvait effacer ces bribes de souvenirs de ma mémoire. Mais ce qui était le plus douloureux, c’était le souvenir de ma mère. Ma mère qui gisait aux côtés de mon père, l’écume au bord des lèvres, les yeux injectés de sang.
Les branches basses, parées de fines gouttelettes de rosée, flagellaient mon pelage. J’ai foncé encore plus profondément dans ce paysage de verdure et de neige, où le jeu d’ombres semblait me bercer, m’envelopper.
J’avais brièvement entendu Alfric prononcer le mot « aconit ». Elle avait dû être forcée d’en ingérer une quantité phénoménale, parce que ma mère, Tessaïa, la reine des Lycans, possédait une résistance aux poisons supérieure à celle des loups normaux.
J’ai secoué la tête et grogné, chassant ce souvenir encore trop frais de ma mémoire. Axon m’entraînait toujours plus loin dans la forêt. Le bruissement des animaux fuyant sur mon passage m’exaltait. Les rayons du soleil, désormais à peine filtrés à travers la canopée, brouillaient mes repères nocturnes.
Le bêta de la meute, Greyson, tentait une connexion avec moi depuis des heures, mais je la repoussais constamment. Je savais ce qu’il allait me dire, ce qu’il attendait de moi. Mais je n’étais pas prêt à reprendre les rênes de la meute. Je n’avais pas la prestance de mon père, je n’étais pas un grand stratège comme lui. Je n’avais que 20 ans, et toutes ces attentes à mon intention me rendaient anxieux. Je n’avais pas l’étoffe d’un roi. Et j’allais devoir assumer ces fonctions.
Axon!
Mon loup grogna en signe de réponse. Le sol se déroba momentanément sous mes pieds. Axon sauta de justesse par-dessus une immense crevasse. La vaste étendue d’arbres dénudés, intouchée par l’homme comme par les loups, se dessinait devant moi et dépassait les frontières de la Terre des Lycans. Et c’est devant ce paysage que j’ai complètement abdiqué, déposant toute ma volonté aux pieds d’Axon.
Ce n’est que le lendemain, au crépuscule du matin, que j’ai enfin pu reprendre le plein contrôle de mon corps. J’étais allongé dans la forêt, complètement nu. La buée s’échappait de ma bouche à chacune de mes respirations. J’entendais les battements réguliers de mon cœur et, pourtant, je me sentais sans vie, incapable de bouger.
Devon? Tu m’entends?
C’était Donavan, le fils du bêta, et mon meilleur ami. Je ne savais pas si j’avais envie de lui parler. Je ne savais pas si j’avais envie de parler à quiconque. J’ai finalement décidé de couper la connexion mentale, plaquant mes mains sur mon visage.
Je me suis accroupi devant le lac à mes côtés, m’éclaboussant le visage d’eau. Son contact glacé me fit frissonner, et mes sens s’éveillèrent quelque peu. J’entendis un craquement de brindilles gelées près de moi. Mon ouïe s’aiguisa rapidement et, furtivement, je m’accroupis pour me déplacer; pas question de céder le pouvoir encore une fois à Axon. Je sentais les gouttes d’eau tomber une à une de ma tignasse emmêlée. J’ai écarté le feuillage d’un arbuste. Un peu de neige tomba sans bruit à mes pieds. Tout était calme. Étrangement trop calme. Je scrutais les parages, mais aucun signe de vie, jusqu’à ce que mes yeux se posent sur un objet gluant tout près de moi. Mes doigts le frôlèrent, et je le pris dans mes mains pour l’étirer devant moi. La substance ressemblait à une peau écailleuse et cireuse.
Un cri strident retentit et je relevai les yeux, le sang quittant quelque peu mon visage. Je n’en avais jamais vu auparavant, mais je savais déjà ce qu’elle était. Je n’osais pas bouger devant la jeune femme aux allures dévastatrices. Ses longs cheveux dorés balayaient ses épaules alors que ses yeux félins me scrutaient, menaçants.
« Tum lahal mêk’haé. », chanta-t-elle, sa main élancée vers moi, un doigt tendu m’incitant à la suivre.
Une Selkie. Une créature des étendues d’eau douce se tenait devant moi. Et j’avais en ma possession sa peau. Sans elle, elle ne pourrait pas retourner dans son habitat. Mon père m’avait souvent prévenu des dangers des Selkie, des créatures mythiques et aussi vieilles que le monde qui parfois venaient sur nos rives envoûter des hommes – et parfois des femmes –. Une fois sous leur charme, les captifs étaient attirés vers les fonds marins, noyés, puis dévorés. Les Selkie n’avaient définitivement pas une bonne réputation, même si certaines histoires racontaient des sauvetages marins perpétrés par ces créatures. De façon générale, elles étaient les êtres décrits pour dissuader les enfants de s’aventurer près des lacs sauvages.
« Je ne te veux pas de mal. », dis-je, l’air aussi peu menaçant que possible, même si Axon grognait à l’intérieur de moi.
La créature fit un pas vers l’avant, diminuant invariablement l’espace qui nous séparait, la main toujours tendue vers moi, dans une démarche féline.
Rends-la-moi, roi des Lycans.
La voix caverneuse et envoûtante de la Selkie résonna dans mon esprit.
Conserver la peau de la Selkie aurait été tout à mon avantage. Elle aurait été condamnée à obéir à ma volonté sans quoi sa peau serait brûlée et elle serait condamnée à errer sur nos terres sans moyen pour retourner au bercail. Devant mon hésitation, elle fit un pas de plus vers l’avant. Ses yeux, bien que menaçants, transpiraient également la peur.
Sans un mot et sans quitter son regard, j’ai déposé la peau devant moi en reculant de quelques pas. La position défensive de la Selkie s’évapora légèrement. Elle se redressa, fière, et se déhancha juste devant moi. Sans me quitter des yeux, elle toucha du bout de ses doigts la peau à mes pieds, qui, par magie, s’évapora.
Lorsque je relevai les yeux pour observer de nouveau la Selkie, la jeune femme aux charmes irrésistibles avait disparu. Se tenait plutôt, devant moi, une créature humanoïde qui me regardait, ses yeux vitreux, doux et paisibles, la peau bleutée, presque translucide, à l’image d’un voile délicat qui recouvrirait son corps. Un autre cri retentit et j’ai pu apercevoir ses longues dents pointues se dessiner. Mon cœur sauta une cadence. Ses mains palmées, au bout desquelles de longues griffes s’étendaient, s’exhortaient dans une danse et une grâce naturelle. Elle n’était définitivement plus la créature ensorcelante mais plutôt la créature lacustre des histoires racontées par mon père. Chaque mouvement était empreint d’une inquiétante sérénité.
La Selkie pénétra doucement dans l’eau, dos à moi, comme si elle me faisait suffisamment confiance pour que son regard ne soit pas constamment braqué sur moi. L’eau sombre l’engloutit complètement. Je restai immobile quelques minutes, scrutant les ondulations lentes de l’eau stagnante. Les ondulations reprirent vie quelques minutes plus tard, et trois têtes sortirent à peine de l’eau. Le spectacle était franchement épeurant. Seuls leurs crânes difformes, dépourvus en partie de cheveux, et leurs yeux vitreux et brumeux ressortaient de l’eau, dans une danse synchronisée des plus funestes.
Une faveur, mon roi. Et la dette sera payée.
Dans un mouvement synchrone, les trois Selkie disparurent. Et je restai planté là, la buée aux lèvres, incertain du chemin qui s’annonçait désormais devant moi. Le printemps, symbole du renouveau, prenait soudainement un sens particulier alors que je m’élançai dans une nouvelle course vers un avenir encore fragile.