Chapitre 1 - Roxane
— Mademoiselle Allais ?
On m’appelle. Encore. Et j’entends bien ! Mais franchement... La flemme. La flemme d’ouvrir les yeux. La flemme de répondre. La flemme même d’être ici. Je ne suis venue que parce qu’il s’agit d’un TD obligatoire. Dans le cas contraire... Je serais restée chez moi à dormir encore un peu. Genre... Peut-être quatre ou cinq heures de plus. Il faut dire que ça aurait été le minimum après être rentrée à six heures ce matin.
— Roxane ?
Sérieux... Il n’a pas fini ? Il ne peut pas juste continuer son cours sur... Je ne sais même pas sur quoi ça porte tiens. Bof. Pas grave. Les partiels sont déjà passés, je peux bien m’accorder une pause.
— Roxane Allais !
Cette fois, je redresse la tête, grimaçant alors qu’il me semble que les relents d’alcool me provoquent le tournis. C’est bon. J’ai compris. Je n’ai pas le droit de dormir. Super. L’air blasée, j’observe le professeur visiblement particulièrement mécontent.
— Il est neuf heures quarante-cinq.
— Il est plus que ça, Monsieur, soufflé-je, à la limite de l’insolence. Mais je n’ai pas beaucoup dormi alors...
— Puisque vous n’êtes visiblement pas intéressée par la civilisation américaine, je vous invite à sortir immédiatement, me coupe-t-il.
Le cours a commencé depuis presque deux heures et c’est seulement maintenant qu’il s’intéresse à moi... J’aurais réellement été insolente que je lui aurais demandé “pourquoi”. Mais non. Je préfère faire semblant. Me faire renvoyer de cours maintenant ferait un peu tâche. D’autant que ça ne serait pas la première fois alors... Ouais. Mieux vaut faire semblant. Rallumant mon ordinateur mis en veille, je tente de me réveiller une fois pour toutes. En vain. Mais tant que je garde les yeux ouverts...
— Ce n’était pas une question Roxane. Dehors.
Hein ? Quoi ? Je cligne des yeux, jetant un coup d’œil à Lesly et Victoire à mes côtés. Elles semblent... Je n’en sais rien. Je m’en fous un peu alors que je soupire fortement.
— Et dépêchez-vous. Monsieur Millet vous attend dans son bureau.
Évidemment. Le prof référent... Ce n’est pas franchement pour m’arranger.
— Je suis réveillée, Monsieur ! tenté-je de négocier. Je ne voudrais pas vous retarder encore dans ce super TD qui m’intéresse, vous disiez quoi déjà ?
Négociation rapidement avortée par le regard que me lance le professeur. Soit... Bon. Grondant ouvertement, je range mes affaires, pas franchement le plus rapidement possible, je l’admets. Mais je les range lorsque... AH ! J’ai entendu la sonnerie de dix heures ! Je savais qu’il était plus de 9h45 ! Et j’ai même esquissé un sourire. Parfait. Je ne serais donc pas virée de cours puisque le cours est terminé ! Gagné. Enfin gagné... Disons plutôt “échappé“. Je n’aime pas Monsieur Millet. Sa mine patibulaire, son regard noir, sa petite raie démodée sur le côté et ses lunettes rectangulaires qui ne font qu’accentuer ses rides autour des yeux... Non. Je ne l’aime pas. Définitivement pas.
— On a quoi après ? avais-je alors demandé à Lesly, ignorant le Professeur qui s’avance vers nous.
— Une heure tranquille et Littérature je crois, souffle la fausse rouquine.
— Je propose un petit déjeuner à la cafet, j’ai besoin d’un café extra serré et...
— Et d’un rendez-vous avec Monsieur Millet. Vous avez été exclue de cours, Roxane. Dépêchez-vous, il vous attend.
Ah non ! Là c’est injuste ! Mon sac sur l’épaule, j’épingle le professeur du regard.
— Ça a sonné Monsieur, le cours est officiellement terminé !
— Votre exclusion a-t-elle été prononcée après ou avant la sonnerie ?
— Avant mais...
— Vous avez donc été exclue de cours. Dépêchez-vous et je vous promets que je ne le répéterai pas une troisième fois.
Le coup sur mon bras de Victoire me fait grimacer. Il est visiblement un peu trop sérieux pour que je tente à nouveau de négocier...
— On te garde un café, me souffle la brune alors que je hoche la tête.
— Gardez m’en cinq plutôt.
Il va m’en falloir au moins ça pour supporter l’après rendez-vous avec Monsieur Casse-Couille... D’ailleurs, il va déjà falloir que je supporte ce rendez-vous car je sais peut-être un peu trop ce qui va être dit. Et cela ne manque pas à vrai dire. Frappant à la porte du bureau où je suis attendue, je suis rapidement invitée à y pénétrer, faisant face à cet homme à la barbe grisonnante qui m’observe de haut en bas.
— J’aurais aimé dire que cela faisait trop longtemps, Mademoiselle Allais.
Ne pas répondre. Ne pas répondre. Ne pas répondre. Que c’est difficile de ne pas lui dire combien, pour moi, même sans jamais le voir ça serait toujours trop court. Mais je tiens, m’installant sur la chaise de l’autre côté du bureau.
— Bien. Monsieur Paquin m’a prévenu de votre sieste improvisée. Je suppose que je n’ai pas à vous demander la raison. Il s’agit de la même qu’il y a une semaine ?
Dans une moue, je baisse la tête. Oui. C’est la même. J’ai fait la fête, je n’ai pas vu l’heure et je suis crevée. Ni plus. Ni moins. Et si je peux être insolente, je ne suis certainement pas une menteuse. Chose qu’il semble savoir au vu du soupir poussé.
— Écoutez. Je comprends parfaitement que vous puissiez profiter de la vie de jeune adulte, mais pensez-vous que vous réussirez vos études en agissant ainsi ?
— Jusque-là ça a été ! me défends-je. Bon, ok, j’ai eu deux rattrapages l’année dernière, mais franchement ça a été ! La preuve ! Je suis là ! En deuxième année ! Devant vous et...
Je me tais alors qu’un tableau m’est présenté. Les résultats des partiels. Je les ai avant tout le monde ?...
— Mes collègues sont en train de les afficher. Je me permets donc de soulever le problème avec vous maintenant.
Et quel problème... Je n’ai réussi aucun examen. Rien. Absolument rien. Pas même une toute petite matière au coefficient 1. Clignant des yeux, j’admets ne pas y croire moi-même. J’ai... Je vais me faire tuer. Mes parents vont me tuer.
— Les rattrapages sont une chose, continue le Professeur. Mais échouer à tous les partiels... Nous acceptons les erreurs. Mais je doute qu’il s’agisse d’une simple erreur. Votre moyenne ne dépasse pas les cinq sur vingt, Roxane. Alors que faisons-nous ?
— Je vais travailler ?
— Ça ne suffit plus.
Évidemment. C’est plus ou moins l’excuse que je lui ai donnée le semestre dernier quand j’ai été convoquée car je passais plus de temps à discuter qu’à travailler en cours.
— Je vais travailler, promis ? tenté-je à nouveau.
— Roxane... J’aimerais vous croire. Mais cela fait déjà cinq fois que vous venez ici. C’est trop. Beaucoup trop. Vous laisser continuer dans ces conditions...
— Je vous jure que je vais travailler !!
Il ne peut pas me renvoyer, si ? Non. Non il ne peut pas. Je ne vais certainement pas retourner dans ma campagne paumée ! J’adore Paris ! J’adore cette fac ! J’adore ma vie ici ! Je ne peux pas être renvoyée comme ça quand même !
— Les promesses ont toutes une fin quand on ne les respecte pas, me sermonne-t-il en fronçant ses yeux ridés alors que je cherche une solution.
Mais je n’ai aucune solution. Rien. Aucune idée. Si promettre ne sert à rien, je n’ai strictement rien d’autre à offrir. Faisait chier. Faisait vraiment chier.
— À cette heure, et parce que j’en ai discuté avec les référents d’autres parcours, plusieurs choix s’offrent à nous, continue-t-il. D’abord, vous renvoyer car il est évident à cet instant que vous n’êtes pas motivée.
— C’est pas...
— Ensuite, me coupe-t-il, vous faire prendre des cours supplémentaires pour rattraper votre retard. Ce qui n’est, à mon sens, pas la solution puisque vous peinez à suivre les cours actuels pourtant peu nombreux.
— Mais...
— Enfin, et ce n’est pas une solution mais plus un engagement de votre part que je vais vous proposer. Vous responsabiliser.
Me responsabiliser ? Je cligne des yeux sans comprendre. Je suis responsable ! Enfin... Je paye ma nourriture, je fais le ménage et la lessive, c’est suffisamment de responsabilité pour moi. Et franchement, je ne vois pas trop ce qu’être responsable a à faire avec mes résultats...
— La proposition est la suivante. Nous manquons de bénévoles pour l’accueil des étudiants étrangers et l’organisation des événements de communication. Il ne s’agit pas de votre cursus, je l’entends, mais je crois savoir que vous êtes bien suffisamment à l’aise dans l’université pour nous aider.
Les aider ? Je ne comprends toujours pas alors que je l’observe comme s’il s’agissait d’un alien, ni plus ni moins. Qu’est-ce qu’il attend de moi ? Pas que j’accueille des étudiants ? Ça prendrait trop de temps. Beaucoup trop de temps. Victoire a tenté l’année dernière... Une vraie galère. Alors ça ET l’organisation de je ne sais pas quoi... Non mais... Je n’aurais jamais le temps !
— Rejoignez le Bureau des Étudiants à ce poste et vous resterez à la condition ultime d’une remontée de vos résultats le semestre prochain.
— A... Attendez ! coupé-je court. Vous ne voulez pas que je prenne des cours supplémentaires parce que je galère déjà mais vous me rajoutez quand même du travail ?! Ça n’a aucun sens, Monsieur !
— Effectivement. Si l’on prend ce point de vue, le sens est assez compliqué à saisir. Mais il s’agit là de ma seule et unique proposition. Le renvoi ou le BDE.
C’est quoi cette arnaque ? Non mais... Sérieusement. C’est même plus qu’une arnaque. Enfin... Bon. Visiblement... Je n’ai pas non plus beaucoup de choix puisque le renvoi est littéralement inenvisageable.
— Et j’ai le droit à des heures d’absence pour...
— Roxane...
— Oui ! Ok ! D’accord ! Le BDE !
Pas d’heures d’absence donc. Ça va vite me gaver. Pas rencontrer des gens, bien sûr, mais surtout tout ce qu’il faudra. Les documents, leurs messages parce qu’ils sont perdus, les sociabiliser eux, bref... Que des trucs casse-couilles.
— Bien. Nous nous reverrons donc d’ici la fin du mois. Pour l’heure, vous n’aurez qu’un étudiant étranger à accueillir, nous verrons pour vous en ajouter au moins deux pour le semestre prochain et...
— Parce que ce n’est pas QUE ce semestre ?!
— Dois-je répéter le choix qui vous est donné ? Vous pouvez toujours refuser.
— Non ! Non mais ça va aller, j’aime bien accueillir, tout ça tout ça...
— Parfait dans ce cas. Madame Ménard vous transmettra les coordonnées de l’étudiant. Avez-vous quelque chose d’autre à ajouter ?
— Non...
Même si j’ai l’impression de me faire enfler sur ce coup-là.
— Dans ce cas je vous souhaite une bonne journée. Et... Évidemment, cette dernière chance va de pair avec un comportement irréprochable, n’est-ce pas ?
Évidemment, oui. Forçant un sourire, je quitte ainsi le bureau sans demander mon reste, me précipitant vers la cafétéria où Victoire et Lesly sont déjà installées.
— Vous devinerez jamais, grogné-je.
— Il t’a fait la morale et t’a menacé d’exclusion ? articule la rousse.
— ... Comment tu sais ?
— On a écouté à la porte jusqu’à ce qu’il te propose de devenir l’esclave des nouveaux étudiants, avoue-t-elle dans un sourire désolé.
— On est d’accord que c’est débile ? Pourquoi pas des cours supplémentaires ! Ça serait beaucoup plus facile !
— Je trouve que c’est une bonne idée au contraire, souffle pourtant Victoire. C’est chiant à faire hein, je vais pas dire le contraire, j’ai pas arrêté pour rien. Mais c’est logique... Ils veulent que tu sois sérieuse. Si tu l’es pas pour les cours, ils essaient de trouver un autre truc je suppose... C’est juste un poil tiré par les cheveux. Mais c’est une bonne idée. T’aimes bien parler à tout le monde en plus.
— Pas une raison pour me faire faire des courbettes pour que les nouveaux restent, grommelé-je.
— Roh ! Allez ! Tu vas peut-être tomber sur un nouveau sexy, du genre australien, grand, musclé et bronzé ! tente de me motiver Lesly.
Ouais. Je vais y croire hein...